Quantcast
La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

"Le Banquet"… Mariage de la déraison et de la dérision

"Le Banquet", Théâtre du Rond-Point, Paris

Mathilda May, dans sa dernière création, renverse le sérieux du rituel du mariage en farce comique, au détour d'un banquet, où la langue, aussi incongrue et déconstruite soit-elle, arrive à nouer les gens, et ce quelles que soient les sonorités vocales adoptées.



© Giovanni Cittadini Cesi.
© Giovanni Cittadini Cesi.
Ce n'est pas "Le Banquet" de Platon, évidemment, mais cela aurait pu être, dans un autre registre, aussi connu… J'exagère quelque peu, tant la performance dramaturgique est intéressante à plus d'un titre.

Durant toute la pièce, pas un mot de français, ni de langue étrangère. Le langage utilisé, appelé communément yaourt, permet de mettre en assises, sentiments et émotions. C'est, pour reprendre les mots de Saussure (1857-1913), mettre des signifiés, un tantinet inversé, à la place de signifiants par le biais du corps et des expressions faciales. Inversés car ce sont des éructations, des onomatopées, des exclamations.

Nous suivons au travers de dits non refoulés, la vie intérieure des personnages. La franchise est totale. Le non-dit, le caché, l'hypocrisie des attitudes n'ont pas lieu de cité. Ou s'ils le sont, c'est pour en jouer, en démonter les ressorts.

Jean Tardieu (1903-1995) dans "Un mot pour un autre" (1951) s'était prêté à l'exercice d'employer des signifiants, retirés de leur contexte idiomatique, pour leur faire recouvrer d'autres signifiés. Il était fait ainsi appel au bon sens du lecteur/spectateur pour comprendre les propos, faisant ainsi du langage un champ qui relie les êtres au-delà de tout syntagme connu.

© Giovanni Cittadini Cesi.
© Giovanni Cittadini Cesi.
Chez Mathilda May, le propos est tout autre. Elle va, non pas plus loin, mais dans un tout autre sens pour bousculer le langage en lui faisant entendre d'autres sonorités. Là, nul mot, nul signifiant articulé. Tout est désarticulé à dessein. Et tout est signifié. L'ambition est de rendre intelligible des propos incompréhensibles, des onomatopées, des interjections pour les coller à un espace-temps, celui d'un banquet, où se lient deux êtres dans un acte de mariage.

Les sentiments viennent emporter la mise pour exprimer l'amour, l'infidélité, la séduction, le coup de foudre et les colères. Ceux-ci disparaissent de cette ligne d'horizon pour ne montrer que des signifiés au-delà de tout secours linguistique. C'est un renversement de perspective intéressant car d'un "bruit" vocal, la communication est claire et compréhensive grâce à une intériorité, celle de sentiments, et d'une extériorité, celle du corps.

Un banquet est le lieu par excellence où le discours, le propos, l'échange, la discussion ont une fonction sociale. Dès le début, c'est une serveuse, qui recherche, par une gymnastique corporelle, l'entrée de la scène. Les déplacements, son positionnement par rapport au rideau rouge et son entêtement donnent un éclairage de la dramaturgie axé sur le décalage entre le personnage et la scénographie. Rien ne s'emboîte comme il se doit. La scène joue, à dessein, contre les personnages donnant lieu à des moments très comiques.

© Giovanni Cittadini Cesi.
© Giovanni Cittadini Cesi.
Les protagonistes sont dans un entre-deux, dans une position toujours bancale, en décalage les uns par rapport aux autres, chacun dans son propre univers, comme une juxtaposition de mondes différents. L'imbrication scénique met parfois en lumière un événement ou une relation particulière. L'attention est toujours happée par une incidence, un propos, un acte, une situation.

Discussions, colères, amour, séduction, érotisme, infidélité, engueulades, meurtre, toutes les passions sont présentes. Tout semble basique au premier abord. Seuls existent ces corps avec leurs ressentis, leurs pulsions, leurs envies. Dans un espace de temps et de lieu où rien n'est en équilibre, où tout est prêt à s'écrouler, l'humour est là pour ordonner, dans un champ de significations, les travers des attitudes en désossant un rituel, celui du mariage. Les mots sont bottés en touche pour ne prêter vie qu'à leur médium extérieur, celui du visage, des mains, du corps.

© Giovanni Cittadini Cesi.
© Giovanni Cittadini Cesi.
Le champ lexical est abandonné mais les repères, les balises à leur compréhension, restent en place. Mathilda May montre que communiquer avec l'autre est hors de tout champ lexical connu. Nous pouvons interpréter n'importe quel signe, tant que celui-ci est habité par une voix intérieure, un ressenti, une émotion. La gestuelle participe à cette cathédrale de compréhension.

C'est drôlement tenace et cela interpelle, rondement mené par tous les comédiens dans une mise en scène qui réussit à exploiter avec talent tous les éléments scéniques.

"Le Banquet"

© Giovanni Cittadini Cesi.
© Giovanni Cittadini Cesi.
Conception et mise en scène : Mathilda May.
Assistant à la mise en scène : Grégory Vouland.
Avec : Sébastien Almar, Roxane Bret, Bernie Collins, Jérémie Covillault, Lee Delong, Stéphanie Djoudi-Guiraudon, Arnaud Maillard, Françoise Miquelis, Ariane Mourier, Tristan Robin.
Décor : Jacques Voizot.
Lumières : Laurent Béal.
Son : Guillaume Duguet.
Costumes : Valérie Adda.
Vidéo : Nathalie Cabrol, assistée de Jérémy Secco.
Régie technique : Éric Andriant.
Durée : 1 h 25.

Du 10 octobre au 10 novembre 2018.
Du mardi au samedi à 21h, dimanche, 15 h.
Relâche : Les 1er et 4 novembre 2018.
Théâtre du Rond-Point, Salle Renaud-Barrault, Paris 8e, 01 44 95 98 21.
>> theatredurondpoint.fr


Safidin Alouache
Mardi 23 Octobre 2018

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives


Brèves & Com


Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.









À découvrir

"La petite fille de monsieur Linh" Tenter de donner une raison à la vie… à l'exil

Après déjà plusieurs années d'exploitation et de succès, Sylvie Dorliat reprend le très touchant conte de Philippe Claudel, "La petite fille de monsieur Linh", qu'elle a adapté pour la scène et qu'elle interprète. Une bonne occasion de découvrir ou de revoir ce spectacle lumineux et délicat parlant avec humanité tant de l'exil, de la mort, de la folie que de l'amitié et de l'espoir d'une nouvelle vie.

De la guerre, de la fuite, de l'exil peut naître la folie. Lorsque l'on a vu sa famille, tous ceux que l'on aime se faire tuer, quand on a tout perdu, perdre la raison peut devenir un refuge, un acte de survie, une tentative désespérée de renaissance en s'inventant une nouvelle histoire…

Guerre, mort, fuite inéluctable pour un espoir de survie, triviale association caractérisant chaque jour toujours plus notre monde… Bateau, exil, nouvelle contrée inconnue, centre d'hébergement, accueil pour vieil homme et petite fille. Pays nouveau, pays sans odeur, sans les odeurs colorées et épicées de son Asie natale, peut-être le Vietnam ou le Cambodge.

Tout commença un matin où son fils, sa belle-fille et sa petite fille s'étaient rendus dans les rizières. Cette année-là, la guerre faisait rage. Ils sont tués durant leur travail. Tao Linh récupère sa petite fille, Sang diû (Matin doux) 10 mois - elle a les yeux de son père (son fils), dit-il - et entreprend une épuisante traversée, à l'horizon une terre occidentale. Apprivoiser ce nouveau pays, ces gens inconnus, cette promiscuité dans ce centre d'accueil pour émigrés. Puis, au bout d'un moment, se résoudre, se décider à sortir pour découvrir cette ville qui l'accueille.

Dans un parc, assis sur un banc, et l'arrivée de monsieur Bark. Premier contact, et les prémices d'une nouvelle amitié. Ils parlent de leur femme (mortes). Parle de la guerre, celle à laquelle a participé Bark dans le pays de Linh. Bark l'invite au restaurant, lui offre un cadeau, une robe pour la petite. Tao Linh va être déplacé mais dans la même ville. Se retrouve dans une chambre… Enfermement…

Gil Chauveau
09/09/2020
Spectacle à la Une

"Les Dodos" Virtuoses aux agrès comme aux guitares… pour des envolées poétiques et musicales, sensibles et rebelles !

Quel point commun peut-il y avoir entre un dodo, gros oiseau incapable de voler - et plutôt maladroit - et un acrobate ? L'inconscience naïve pour le premier, qui le conduisit à sa disparition, l'inconscience maîtrisée - avec une peur raisonnée pour la sécurité - qui le mène vers le spectaculaire et la performance virtuose pour le second... C'est en résumé l'étonnante création de la compagnie Le P'tit Cirk qui s'articule autour de la musique et de l'envol avec la guitare comme partenaire privilégié, instrument musical ou agrès des plus surprenants !

Fondé en mars 2004 sur les projets de Danielle Le Pierrès (Archaos, Turbulence, Cie Goudard, Rmi-Rayazone, Cirque Plume, etc.) et de Christophe Lelarge (Cirque du Soleil, Turbulence, Cie Goudard, Rmi-Rayazone, etc.)*, le P'tit Cirk est basé dès sa création à Lannion en Bretagne. Cette implantation correspond à une démarche artistique volontaire de long terme afin d'être acteur de la vie culturelle du Trégor, de partager et de transmettre leur passion, et d'aller à la rencontre d'un public qui n'a pas forcément l'occasion ou la demande de découvrir cette forme d'approche de travail envers le cirque. Le spectacle "Les Dodos" est la sixième proposition de la compagnie.

Cette dernière création (en tournée depuis trois ans) confirme, si besoin était, leur statut de compagnie majeure dans le paysage du cirque de création à l'échelle européenne… et leur ouverture permanente à différentes pistes… de cirque. Chez les membres du P'tit Cirk, le sens du collectif, le côté pur, brut et extra-ordinaire de l'exploit sont aussi importants et incontournables que le jeu d'acteur, la mise en piste, la lumière et la scénographie. La performance est là mais n'occulte en rien la trame poétique présente à chaque instant.

Gil Chauveau
17/09/2020
Sortie à la Une

"Cabaret Louise" Cabaret foutraque et jouissif pour s'indigner encore et toujours !

Grandes ignorées de nos scolarités boutonneuses, la Commune et l'une de ses figures majeures, Louise Michel, sont tirées du passé et ici convoquées à une célébration festive et effrontée, bâtie sur des fondations soixante-huitardes bienfaisantes, où se réunissent de manière intempestive, ou pas, Rimbaud, Hugo, Léo et Théophile Ferré, Louise Attaque, Johnny Hallyday, Jules Ferry et Adolphe Thiers, etc., prenant vie grâce aux joyeux jeux virtuoses de Charlotte Zotto et Régis Vlachos.

En une forme de cabaret drolatique, foutraque, jouissif et impertinent, est rendu hommage à la révolte, à l'espérance d'une toujours future révolution, au souvenir de celles qui ont eu lieu - sans malheureusement toujours beaucoup d'efficience -, à celles et ceux - communards ou soixante-huitards - qui les imaginèrent sur le terreau de folles utopies. Régis Vlachos nous offre à nouveau un insolent et hilarant éloge d'une nouvelle rébellion à inventer, nous incitant, dans le respect de nos libertés individuelles, à nous indigner encore et toujours.

Cet hommage audacieux et - forcément - libertaire est associé subtilement, dans un intelligent second plan et en un judicieux contrepoint, à nos désespérantes actualités. Et, tour de force réussi, est généré, en complément inattendu et croustillant, une approche de mise en abyme conjugale du couple tentant de représenter le spectacle tout en l'interrompant de tempétueuses disputes, de tentatives de réconciliation… ou de négociation de définitive séparation... Instillant ainsi dans tous les tiroirs narratifs, une revendication féminine et féministe émanant historiquement de Louise Michel et, dans une contemporanéité militante, celle de la femme d'aujourd'hui que sont les comédiennes Charlotte Zotto et Johanna Garnier.

Gil Chauveau
31/08/2020