La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

"La Résistible Ascension d'Arturo Ui", du bon usage du théâtre épique dans des temps troublés

"La Résistible Ascension d'Arturo Ui", La Comédie-Française, Paris

Retour en fanfare du théâtre épique de Bertold Brecht à la Comédie-Française jusqu'au 30 juin 2017 avec l'entrée au répertoire de sa pièce dans la production d'une des figures du Berliner Ensemble, Katharina Thalbach. Dans cette "Résistible Ascension d'Arturo Ui" très réussie, les comédiens du Français endossent brillamment les défroques des gangsters de Chicago dans cette parabole de l'ascension des Nazis écrite en exil en 1941.



© Comédie-Française/Christophe Raynaud de Lage.
© Comédie-Française/Christophe Raynaud de Lage.
Célèbre depuis son "Opéra de Quat'sous" créé en 1928 au Deutsches Theater de Max Reinhardt, Bertold Brecht se voit cinq ans après contraint d'emprunter les routes de l'exil, alors que les Nazis viennent d'arriver au pouvoir, interdisant son œuvre avant de la brûler par autodafé le 10 mai 1933. Il a trente-six ans en 1934 quand il manifeste à Walter Benjamin son envie d'écrire sur l'ascension d'Adolf Hitler et de sa clique. Sans suite.

Un voyage en Amérique en 1935 (1) le pousse à s'intéresser au genre du film noir de gangster, alors à son apogée (2), et le parallèle entre ces mondes se révèle enfin fécond en 1941 - alors que le dramaturge allemand est en attente de son visa pour les USA. Espérant intéresser les Américains à sa pièce, "un show pour Broadway", il écrit une première version de "La Résistible Ascension d'Arturo Ui" en quelques semaines, de mars à avril.

Alors que les magnats du Trust du Chou-fleur ont corrompu le maire de Chicago, le vieil Hindsborough, Arturo Ui et sa mafia réussissent au prix du chantage, de la propagande et du meurtre à infiltrer puis à prendre la tête dudit trust et de la ville. Après un règlement de compte interne qui vise l'élimination de son lieutenant Ernesto Roma avec le soutien des deux autres, Giuseppe Gobbola (marchand de fleurs) et Manuele Gori, Arturo Ui parviendra à s'emparer de la ville voisine, Cicero - prélude à d'autres conquêtes sanglantes.

© Comédie-Française/Christophe Raynaud de Lage.
© Comédie-Française/Christophe Raynaud de Lage.
Parabole grinçante sur les méthodes de prise de pouvoir des criminels nazis, la pièce ne sera pas jouée du vivant de Brecht. Elle sera créée en Allemagne de l'Ouest deux ans après sa mort, puis reprise à l'Est au Berliner Ensemble - compagnie créée par le dramaturge après son expulsion des Etats-Unis en 1949 pour marxisme par la Commission des Affaires anti-américaines.

La pièce pose en outre les bases de la théorie brechtienne de la "distanciation", cette mise à mort de l'illusion théâtrale traditionnelle, qui permet à un public de réfléchir et de se saisir pédagogiquement de la fable pour son éducation politique. C'est ainsi que l'ascension d'Arturo Ui" est "résistible" : renseignées, les masses pourraient l'empêcher dans une Histoire tragique qui se répète.

L'actualité de ce cauchemar, avec le péril d'une extrême-droite aux portes du pouvoir en Europe et ailleurs, motive évidemment la décision d'Eric Ruf de programmer la pièce dans la grande maison - outre sa quasi perfection d'écriture (3) - avec l'intention de "revenir à la source" de l'œuvre "par le lien du plateau, des acteurs" et en choisissant de confier la mise en scène à Katharina Thalbach, figure éminente de la scène allemande.

Avec le scénographe Ezio Toffolutti, elle choisit la transposition symbolique d'une énorme toile qui enserre le plateau. Un plateau figurant en pente un plan de la ville de Chicago, une maison close ou les hangars où se déroule le drame, espaces sur lesquels le gang d'Arturo Ui étend ses filets, avec la complicité des hommes politiques et du monde des affaires.

© Comédie-Française/Christophe Raynaud de Lage.
© Comédie-Française/Christophe Raynaud de Lage.
Comme dans le texte de Brecht, des panneaux rythment les différentes péripéties de cette ascension maléfique en rappelant les événements historiques qu'elles transposent : avènement de Hitler à la chancellerie grâce au chantage effectué sur le président Hindenburg, incendie du Reichstag, élimination du chef des SA Ernest Röhm puis du chancelier autrichien Dollfuss, entre autres.

Conservant les références aux années trente, Katharina Thalbach utilise le maquillage expressionniste, les costumes du film noir et tous les attributs du théâtre de foire pour rendre lisible la parabole, sans renoncer à la noirceur du "grand style" voulu par Brecht, avec ses scènes tout droit inspirées par Shakespeare ("Richard III", "Macbeth") ou Goethe ("Faust").

Comment les acteurs du Français se coulent-ils dans les oripeaux de ces grotesques, aussi comiques qu'inquiétants ? Toute la troupe y prend manifestement un malin plaisir. Bruno Raffaelli (Hinsborough) cultive le double sens évoquant notre actualité ("Oui, j'ai fait une erreur mais je ne suis pas coupable").

© Comédie-Française/Christophe Raynaud de Lage.
© Comédie-Française/Christophe Raynaud de Lage.
Laurent Stocker est un brillant Arturo Ui, pantin agité et monstre ridicule. Il est grandiose de bout en bout : dans sa leçon de rhétorique face au comédien ivre que joue avec son talent habituel Michel Vuillermoz ou dans la façon dont il incarne le verbe hystérique menaçant ses adversaires d'un tyran de plus en plus habile. Sinueux, mégalomaniaque et pathétique, il est autant Richard III (tentant de séduire Betty Dollfoot, cette nouvelle Lady Ann) que le dictateur ridicule du film de Charlie Chaplin.

Un grand comédien excellemment secondé par le Gobbola de Jérémy Lopez. Celui-ci, solide et subtil, impressionne en parvenant à donner à son personnage la séduction d'un nervi façon "Scarface" (celui de Hawks), et les repoussantes contorsions d'un serpent - capable de très bien chanter dans ce spectacle qui tient aussi du "musical". Faculté qui n'est guère partagée, reconnaissons-le. Il n'a guère de challenger sérieux même dans une troupe d'un tel niveau.

Il est vrai que Thierry Hancisse nous bouleverse aussi en Ernesto Roma alors que son fantôme revient hanter le mentor adoré qui l'a trahi - Arturo Ui, ce nouveau Macbeth torturé par ses cauchemars. Cette "Résistible Ascension" n'est donc à manquer sous aucun prétexte, tant sa force de dévoilement et son pouvoir de démythification restent singulièrement entiers ici. Elle nous est exactement contemporaine.

(1) Invité à suivre la création Outre-Atlantique de "La Mère", Brecht se voit rapidement interdit de répétitions.
(2) "Little Caesar" (Mervyn Le Roy), "The Public Enemy" (William Wellman), "Scarface" (Howard Hawks) par exemple, tous vus par Brecht. Lui-même participera à l'écriture de quelques scénarios à Hollywood après son arrivée en juillet 1941, dont un réalisé par Fritz Lang ("Les Bourreaux meurent aussi").
(3) Avec le choix heureux de la première version du Prologue, celle de 1941 et non de l'édition allemande de référence, qui permet au Bonimenteur une présentation savoureuse des protagonistes.


Spectacle vu le 5 avril 2017.

"La Résistible Ascension d'Arturo Ui"

© Comédie-Française/Christophe Raynaud de Lage.
© Comédie-Française/Christophe Raynaud de Lage.
Texte : Bertold Brecht.
Traduction : Hélène Mauler et René Zahnd.
Mise en scène : Katharina Thalbach.
Avec : Thierry Hancisse (Ernesto Roma), Eric Génovèse (Flake et Greenwood), Bruno Raffaelli (le Vieil Hindsborough), Florence Viala (Dockdaisy et Betty Dollfoot), Jérôme Pouly (Clark et le Médecin), Laurent Stocker (Arturo Ui), Michel Vuillermoz (le Comédien et le Juge), Serge Bagdassarian (Manuele Gori), Bakary Sangaré (le bonimenteur et Hook), Nicolas Lormeau (le jeune Hindsborough et Ignace Dullfoot), Jérémy Lopez (Giuseppe Gobbola), Nâzim Boudjenah (Sheet, O’Casey, le Procureur et le Prêtre), Elliot Jenicot (Butcher et Bowl), Julien Frison (le jeune Inna et l’accusé Fish).
Et les comédiens de l'Académie.
Scénographie et costumes : Ezio Toffolutti.
Lumières : François Thouret.
Travail chorégraphique : Gysleïn Lefever.
Son : Jean-Luc Ristord.
Arrangements musicaux : Vincent Leterme.
Collaboration artistique : Léonidas Strapatsakis
Assistanat à la mise en scène : Ruth Orthmann
Durée : 2 h 10 environ.

Du 1er avril au 30 juin 2017.
En alternance, matinée 14 h, soirée 20 h 30.
Comédie-Française, Salle Richelieu, Paris 1er, 01 44 58 15 15.
>> comedie-francaise.fr

Christine Ducq
Mercredi 12 Avril 2017

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives





    Aucun événement à cette date.



À découvrir

•Off 2019• Antioche… Contradictions contemporaines… entre confort matérialiste et exaltation romantique

L'histoire se passe au Québec. Dans "Antioche" de Sarah Berthiaume, Antigone est une adolescente un peu foutrac, qui fait un peu n'importe nawak avec son djin troué et sa toga praetexta. Normal, elle voudrait jouer Anouilh et son Antigone, et articuler parfaitement le Français standard plutôt que jouer les fièvres du samedi soir…

•Off 2019• Antioche… Contradictions contemporaines… entre confort matérialiste et exaltation romantique
… Quant à sa copine Jade, elle ne vaut pas mieux qui s'emmure dans les toiles d'Internet, universelle araigne maléfique, pendant que sa mère qui a fui la Syrie fait des listes de mots pour les mémoriser.

Dans cette terre d'exil et d'accueil, dans cette terre d'immigration qui mêle réfugiés du Proche-Orient et descendants des acadiens entourés d'Anglais, cette terre qui veut échapper au globish et se pose la question de sa présence au monde, les deux copines rêvent de fugues, vivent intensément le sentiment de la liberté ou de l'enfermement. C'est que le confort matérialiste ou l'exaltation romantique sont autant de pièges à éviter. Pour elles le retour aux origines est problématique. La pièce noue les contradictions contemporaines.

Le langage est populaire, direct et inventif. Et le spectacle évolue de la comédie populaire et farcesque au drame suspendu au dessus des têtes. Les personnages connaissent des paroxysmes et dans les allers et les retours de leurs rêves, dans leurs errances, leurs désirs de fugues se lit la construction d'une mémoire et d'une identité. Jusqu'à ce que les deux héroïnes, en bordure du danger, croisent le chemin de la fatalité et du destin. Le retour aux origines devient tentation de l'intégrisme, du terrorisme.

Jean Grapin
29/06/2019
Spectacle à la Une

•Off 2019• La dernière bande Enregistrements magnétiques… performance à donner la banane !

Quand du noir complet, le faisceau de lumière de l'ampoule tombant des cintres coiffe le crâne dégarni et blanchi de Denis Lavant, hiératique derrière un bureau métallique fatigué, les yeux aimantés par un magnétophone à bande posé devant lui et absorbant dans la nuit magnétique toute son énergie, on se dit que la magie du théâtre est un leurre qui nous ravit au double sens…

•Off 2019• La dernière bande Enregistrements magnétiques… performance à donner la banane !
Plus rien n'existe alors que ce fabuleux homme né pour le théâtre qui s'apprête devant nous à renouer avec l'univers insolite de Samuel Beckett, dont il a interprété sur cette même scène des Halles, "Cap au pire" (2017), mis en jeu par le même Jacques Osinski.

Et le (très) long silence qui s'ensuit instille, dans le droit fil du choc liminaire, une étrangeté en osmose avec l'univers du dramaturge irlandais. Puis, émergeant de sa torpeur contemplative, "il" rapproche à quelques millimètres de son œil, que l'on devine à moitié aveugle, une clé extraite du fouillis de son veston loqueteux. Si le premier tiroir ouvert contenant une bobine ne l'intéresse pas dans l'immédiat, l'autre dans lequel il plonge à nouveau sa tête lui offre… une banane ! Épluchée soigneusement, elle va être tenue en bouche avant d'être mangée. La peau jetée sur le sol, lui vaudra une glissade digne d'un Buster Keaton sorti d'un film muet.

Yves Kafka
07/07/2019
Sortie à la Une

•Off 2019• Le dernier Ogre Conte slamé et "bio-éthique" à dévorer tout cru

D'abord dire le choc artistique lié au mix d'un slam magnétique, d'une voix parlée aux résonances philosophiques, d'une musique live et de live painting se répondant l'une et l'autre, le tout réuni sur le même plateau pour créer l'univers poétique où deux histoires différentes - quoique… - se rencontrent au point de chute. Les contes partagent cela en commun, ils "parlent" au-delà de leur contenu et réservent des surprises "sans fin" qui nous mettent en appétit (d'ogre).

•Off 2019• Le dernier Ogre Conte slamé et
Ensuite, dire que l'on ne doit pas se laisser abuser par le mot conte… Comme beaucoup de contes, il n'est pas destiné aux enfants même s'il peut être vu avec intérêt par eux aussi… ne serait-ce que pour qu'ils expliquent aux adultes que leur faim de bien faire - rêve d'une vie bio et écologique à tous crins - peut s'avérer à la fin, "une vraie tuerie"…

(Il était une fois) un ogre dont i["À [son] retour [sa] douce avait dressé la table/Préparée comme jamais des mets gorgés d'odeur"]i (il parle, l'ogre, en alexandrins slamés) et qui aimait ses sept filles plus que tout au monde, les bisoutant, les cajolant et veillant à ce que rien ne leur manquât de nourriture raffinée et autres conforts domestiques. Un père de famille au-dessus de tout soupçon…

Certes, les mets gorgés d'odeurs mijotés par sa femme ogresse étaient exquis à son goût mais ogre il était, et son penchant "naturel" pour la chair fraîche humaine ne pouvait longtemps rester au garde-manger.

Yves Kafka
27/07/2019