La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

"La Fête du slip" Une mise à nu éblouissante qui porte haut et bien droit la chose en question

Mickaël est un quadra qui revient de loin, mais qui va enfin beaucoup mieux. Pour autant, sa mère et bien d'autres lui renvoient que le rapport qu'il entretient avec le sexe, et le pénis en particulier, est pour le moins névrotique. Compulsion, performance, obsession de la réussite, de la saturation, du chiffre, sans oublier la taille et la logique hiérarchique qui s'ensuit : qu'est-ce qui se joue derrière le spectre de la puissance ? Quel est le vertige que recouvrerait son redoutable antonyme ?



© Marie Charbonnier.
© Marie Charbonnier.
Comme un OVNI s'adressant au public qui entre petit à petit dans la salle, Mickaël Délis est déjà là sur le plateau, tout de noir vêtu, en chaussettes – jogging et tee-shirt banals. On aurait pu le croiser dans la rue, ou sur le trottoir, devant le théâtre… En nous interrogeant tout de même sur son absence de chaussures et interpellé par son étonnante logorrhée, ses remarques toutes personnelles à l'adresse de certains spectateurs, comme une sorte de parole psychotique et urgentissime émanant de lui. Un hurluberlu probablement un peu perdu dans sa tête et abîmé par les méandres du fleuve intranquille de sa vie et des épreuves qui, de toute évidence, ne l'ont pas ménagé…

Le spectacle est-il commencé ? Certes, oui ! Et l'heure quinze qui suivra ne nous lâchera pas une seconde, tant la fougue créatrice du comédien est hallucinante. C'est du sexe masculin dont il nous parle. Du sien en particulier, de son pénis, du "pipo" ; et le texte, orchestré remarquablement à son sujet en collaboration avec Romain Compingt, se révèle très vite d'une puissance virevoltante, tant du point de vue de son contenu que de l'interprétation par le comédien. Paradoxalement, rien de dérangeant, d'emblée ! Rien qui pourrait choquer ! On se laisse submerger par le propos sans failles.

© Marie Charbonnier.
© Marie Charbonnier.
"La Fête du slip" est le deuxième volet d'une trilogie. L'an dernier, Mickaël Délis a déjà joué dans un premier seul en scène phénoménal : "Le Premier Sexe ou la grosse arnaque de la virilité". Il semble en avoir des choses à dire. Il semble en avoir vécu des événements, des épreuves autour de ce qui l'a obsédé des années durant… Il fallait absolument l'écriture et le théâtre pour s'en émanciper, s'en guérir, après l'analyse, la thérapie et le fait d'avoir dû accepter qu'il était malade. Il fallait en parler. Et il le fait ici, Mickaël, avec brio et grande intelligence.

Il a bien compris que le patriarcat doit être déconstruit, que "le genre est une production sociale qui n'a rien à voir avec le sexe biologique ; que, derrière le mythe de la virilité, il y a l'esbroufe incroyable de la bite et la cata des confusions qui en découlent".

C'est grâce à une magnifique ingénuité scénographique et plastique que Mickaël Délis déploie, avec délice, ses réflexions intimes, ses souvenirs d'une traversée du désert bien sombre et toute personnelle, son parcours difficile, ses expériences borderlines qui ont failli l'emporter. Car la lumière éblouit le noir total du plateau de façon magique grâce à des néons multicolores détournés qui magnifient le verbe et, surtout, le jeu exceptionnel du comédien, intense. Presque du "jamais vu"…

Sa dextérité dans la manipulation de ces accessoires qui projettent le public dans plusieurs univers distincts est digne des plus grands magiciens. C'est beau ! Beau comme le thème exploité. Oui ! Osons le mot. Car un tel thème aurait pu revêtir bien d'autres allures. Il y a sans doute plus poétique que de parler du pénis, de verge, de vagin aussi, de pénétration, de masturbation, de la trique, du membre, de sexe, de partenaires sodomisés, de fétichisme, de pornographie, de consultations intimes chez un médecin expert qui ne mâche pas ses mots, d'érotisme !
Eh bien, non… Pas sous la plume et le jeu d'acteur brillantissimes d'un Mickaël Délis et de ses comparses avertis en coulisses.

© Marie Charbonnier.
© Marie Charbonnier.
"Ces néons, c'est l'arme par excellence dans sa version pop depuis le sabre du Jedi (…). Dans les représentations collectives, les néons peuvent être ceux du Red Light District d'Amsterdam, des sous-sols sexualisés, de la nuit, mais aussi des enseignes de marketing contemporain avec ses modèles pesants et uniformisés (…)".

Des séquences souvenirs, traitées avec un humour justement dosé, et une maîtrise dramaturgique exceptionnelle ne manqueront certainement pas de séduire le public, comme celle de "l'arrière de l'église Saint-Méri", de l'appel téléphonique de la standardiste du centre de dépistage HIV, de la visite du fils au père malade – séquence hommage très émouvante au père disparu l'hiver dernier –, du boy friend italien que l'on pourrait croire qu'il est là, sur le plateau cuisinant des liguines, ou encore la référence historique du procès pour impuissance sexuelle du baron d'Argenton.

Dans "La Fête du slip", Mickaël Délis jongle avec de nombreuses informations et on ne peut qu'être admiratif face au travail de fourmi titanesque de fond que ce spectacle a dû représenter : une véritable expérience de recherches historiques, littéraires ou scientifiques, mais qui s'imbriquent pourtant telle une merveilleuse mécanique de précision dans l'évocation intimiste.
"Comment récupérer le pouvoir quand on est si peu puissant ? Une poutre ne sert jamais au menuisier !".

© Marie Charbonnier.
© Marie Charbonnier.
"La Fête du slip ou le pipo de la Puissance" est un travail d'orfèvre, comme un cri libératoire, un tsunami d'apaisement enfin trouvé. C'est un procès au patriarcat, "un questionnement improbable sur l'idée que l'érection a indexé tout un système à la performance", une démonstration vertigineuse sur le fait que "le contraire de la puissance, ce n'est peut-être pas la vulnérabilité. Et l'amour dans tout ça ?".

À n'en point douter, Mickaël Délis a dû côtoyer longuement la poésie de Charles Baudelaire, pour lequel le spleen et la boue se sont transformés en or, car, de son côté, il a su admirablement pallier ses années de souffrance et les transformer en un bijou théâtral et créatif étincelant. Hors norme.

Bertolt Brecht a dit dans un ouvrage intitulé "Petit organon pour le théâtre" que tous les arts contribuent au plus grand de tous les arts : celui de vivre. Nous allons le faire, nous aussi, vivre, en attendant avec impatience le troisième volet de cette trilogie intitulée "La rencontre du troisième type ou la trilogie du mâle aimé". Ce troisième volet, "Les Paillettes de leur vie ou la paix déménage", interrogera la paternité et la filiation au travers d'un parcours de don de sperme.
"La Fête du slip", au Théâtre de la Reine Blanche, est un merveilleux exemple de la nécessité de vivre, vivre, vivre, surtout quand ça cafouille !

Pour ma part, j'ai une pensée très très émue pour un ami proche trop tôt disparu, homme brillant à plusieurs niveaux, qui aurait certainement ovationné lui aussi cet extraordinaire moment de théâtre. Il s'y serait retrouvé à de nombreux égards, sans doute. Il n'a pas eu la chance de Mickaël ! Salut, Sébastien R.

Spectacle vu le mercredi 15 mai 2024 à la Reine Blanche à Paris.

"La Fête du Slip"

"Ou le pipo de la Puissance"
Seul-en-scène autobiographique.
Texte : Mickaël Délis.
Mise en scène : Mickaël Délis et Papy de Trappes.
Avec : Mickaël Délis.
Collaboration artistique : David Délis et Vladimir Perrin.
Consultant choégraphique : Clément Le Disquay.
Création lumière : Jago Axworthy.
Collaboration à l'écriture : Romain Compingt.
Par la Compagnie Passages.
Durée : 1 h 15.

8 mai au 14 juin 2024.
Mercredi et vendredi à 21h, dimanche à 18 h.
Théâtre de la Reine Blanche, Salle Marie Curie, Paris 18e, 01 40 05 06 96.
>> reineblanche.com

•Avignon Off 2024•
Du 3 au 21 juillet 2024.
Tous les jours à 21 h 45. Relâche le lundi.
Théâtre de la Reine Blanche, 16, rue de la Grande Fusterie, Avignon.
Réservations : 04 90 85 38 17.
reservation@scenesblanches.com
>> reineblanche.com

Ce spectacle est le deuxième volet d'une trilogie sur la masculinité. Le précédent, "Le Premier Sexe, ou la grosse arnaque de la virilité", se jouera aux mêmes dates à 20 h 15, toujours à la Reine Blanche d'Avignon.

Brigitte Corrigou
Mercredi 22 Mai 2024

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021 | Avignon 2022 | Avignon 2023 | Avignon 2024 | À l'affiche ter







À découvrir

"Rimbaud Cavalcades !" Voyage cycliste au cœur du poétique pays d'Arthur

"Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées…", Arthur Rimbaud.
Quel plaisir de boucler une année 2022 en voyageant au XIXe siècle ! Après Albert Einstein, je me retrouve face à Arthur Rimbaud. Qu'il était beau ! Le comédien qui lui colle à la peau s'appelle Romain Puyuelo et le moins que je puisse écrire, c'est qu'il a réchauffé corps et cœur au théâtre de l'Essaïon pour mon plus grand bonheur !

© François Vila.
Rimbaud ! Je me souviens encore de ses poèmes, en particulier "Ma bohème" dont l'intro est citée plus haut, que nous apprenions à l'école et que j'avais déclamé en chantant (et tirant sur mon pull) devant la classe et le maître d'école.

Beauté ! Comment imaginer qu'un jeune homme de 17 ans à peine puisse écrire de si sublimes poèmes ? Relire Rimbaud, se plonger dans sa bio et venir découvrir ce seul en scène. Voilà qui fera un très beau de cadeau de Noël !

C'est de saison et ça se passe donc à l'Essaïon. Le comédien prend corps et nous invite au voyage pendant plus d'une heure. "Il s'en va, seul, les poings sur son guidon à défaut de ne pas avoir de cheval …". Et il raconte l'histoire d'un homme "brûlé" par un métier qui ne le passionne plus et qui, soudain, décide de tout quitter. Appart, boulot, pour suivre les traces de ce poète incroyablement doué que fut Arthur Rimbaud.

Isabelle Lauriou
25/03/2024
Spectacle à la Une

"Mon Petit Grand Frère" Récit salvateur d'un enfant traumatisé au bénéfice du devenir apaisé de l'adulte qu'il est devenu

Comment dire l'indicible, comment formuler les vagues souvenirs, les incertaines sensations qui furent captés, partiellement mémorisés à la petite enfance. Accoucher de cette résurgence voilée, diffuse, d'un drame familial ayant eu lieu à l'âge de deux ans est le parcours théâtral, étonnamment réussie, que nous offre Miguel-Ange Sarmiento avec "Mon petit grand frère". Ce qui aurait pu paraître une psychanalyse impudique devient alors une parole salvatrice porteuse d'un écho libératoire pour nos propres histoires douloureuses.

© Ève Pinel.
9 mars 1971, un petit bonhomme, dans les premiers pas de sa vie, goûte aux derniers instants du ravissement juvénile de voir sa maman souriante, heureuse. Mais, dans peu de temps, la fenêtre du bonheur va se refermer. Le drame n'est pas loin et le bonheur fait ses valises. À ce moment-là, personne ne le sait encore, mais les affres du destin se sont mis en marche, et plus rien ne sera comme avant.

En préambule du malheur à venir, le texte, traversant en permanence le pont entre narration réaliste et phrasé poétique, nous conduit à la découverte du quotidien plein de joie et de tendresse du pitchoun qu'est Miguel-Ange. Jeux d'enfants faits de marelle, de dinette, de billes, et de couchers sur la musique de Nounours et de "bonne nuit les petits". L'enfant est affectueux. "Je suis un garçon raisonnable. Je fais attention à ma maman. Je suis un bon garçon." Le bonheur est simple, mais joyeux et empli de tendresse.

Puis, entre dans la narration la disparition du grand frère de trois ans son aîné. La mort n'ayant, on le sait, aucune morale et aucun scrupule à commettre ses actes, antinaturelles lorsqu'il s'agit d'ôter la vie à un bambin. L'accident est acté et deux gamins dans le bassin sont décédés, ceux-ci n'ayant pu être ramenés à la vie. Là, se révèle l'avant et l'après. Le bonheur s'est enfui et rien ne sera plus comme avant.

Gil Chauveau
05/04/2024
Spectacle à la Une

"Un prince"… Seul en scène riche et pluriel !

Dans une mise en scène de Marie-Christine Orry et un texte d'Émilie Frèche, Sami Bouajila incarne, dans un monologue, avec superbe et talent, un personnage dont on ignore à peu près tout, dans un prisme qui brasse différents espaces-temps.

© Olivier Werner.
Lumière sur un monticule qui recouvre en grande partie le plateau, puis le protagoniste du spectacle apparaît fébrilement, titubant un peu et en dépliant maladroitement, à dessein, son petit tabouret de camping. Le corps est chancelant, presque fragile, puis sa voix se fait entendre pour commencer un monologue qui a autant des allures de récit que de narration.

Dans ce monologue dans lequel alternent passé et présent, souvenirs et réalité, Sami Bouajila déploie une gamme d'émotions très étendue allant d'une voix tâtonnante, hésitante pour ensuite se retrouver dans un beau costume, dans une autre scène, sous un autre éclairage, le buste droit, les jambes bien plantées au sol, avec un volume sonore fort et bien dosé. La voix et le corps sont les deux piliers qui donnent tout le volume théâtral au caractère. L'évidence même pour tout comédien, sauf qu'avec Sami Bouajila, cette évidence est poussée à la perfection.

Toute la puissance créative du comédien déborde de sincérité et de vérité avec ces deux éléments. Nul besoin d'une couronne ou d'un crucifix pour interpréter un roi ou Jésus, il nous le montre en utilisant un large spectre vocal et corporel pour incarner son propre personnage. Son rapport à l'espace est dans un périmètre de jeu réduit sur toute la longueur de l'avant-scène.

Safidin Alouache
12/03/2024