La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

L'étincelante poésie de Federico Garcia Lorca va illuminer, en juillet et août, la cour du château de Grignan

"Noces de Sang", Les Fêtes Nocturnes, Grignan

Chaque été depuis plus de six lustres, la façade intérieure de ce château sert de fond de scène à une création théâtrale originale. Un lieu privilégié dans un village méridional joli comme une miniature pour ce spectacle en plein air qui inaugure la longue série des festivals… estivaux. Pour 2018, c'est l'œuvre maîtresse de l'un des auteurs espagnols les plus réputés - malgré sa disparition précoce sous les balles des milices fascistes en 1936 à Grenade, sa ville natale -, Federico Garcia Lorca.



© Jean Delmarty.
© Jean Delmarty.
En cette fin de journée, le soleil décline lentement derrière les gradins où 800 personnes attendent qu'on leur raconte une histoire. Les cigales vont peu à peu émettre leurs dernières vibrations. Des flux de chaleur s'échappent de la façade vertigineuse du château et doucement les fronts perlent. Juchées sur une colline de la Drôme ou nichées dans un village dans la campagne de Grenade, les pulsations de la nature sont au diapason. Le spectacle peut commencer.

Lorca est un poète inspiré par le peuple, le patrimoine, les traditions. C'est aussi un attentif observateur du monde en mutation dans lequel il a vécu sa jeunesse : l'Espagne du sud harassé de chaleur. Un monde rural aux coutumes sévères, à l'obéissance aux lois religieuses quasi absolue, à la dureté d'une vie de labeur sans repos et sans distraction. Tous semblent les enfants d'Adam et d'Ève punis, comme s'ils venaient à peine d'être éjectés hors du paradis.

On sent dans les mots que Lorca donne à ses personnages, tout le respect que celui-ci porte aux humbles, aux gens du peuple dont les vies exigent tant et récompensent si mesquinement. Il y a ici, à chaque pas, à chaque réplique une fierté que chaque personnage impose par sa tenue, son verbe, sa retenue surtout, et qui prouve à chaque seconde la pure noblesse de sa pensée, de son acte, de son sentiment. Et c'est une rareté presque totale pour un écrivain que d'arriver à faire donner à entendre un texte beau, poétique mais qui reste un acte concret, terrien, vrai. C'est cette alliance du beau et du vrai fait soudain surgir le puissant, l'énergie, le transcendant.

© Jean Delmarty.
© Jean Delmarty.
Une histoire simple pourtant que "Noces de sang". Tirée d'un fait divers rapporté par un journal quelques années avant que Lorca ne l'écrive, une trame romanesque que les auteurs du siècle précédent auraient barbouillée de pathétique, de pitoyable, d'émotionnel. Il aurait alors été question de mettre au premier plan le héros et l'héroïne qui finissent par braver toute la société et semer le chaos par amour l'un pour l'autre.

Lorca s'intéresse plutôt aux miradors invisibles d'une communauté aussi enfermée dans l'ordre moral que s'ils étaient en prison. C'est à ceux-là, les familles, les mères, les pères et les affaires d'héritages, de propriétaires et de l'ordre moral de toute la communauté qu'il porte attention. Leurs stricts principes, les condamnations des murmures, le règne des médisances mais aussi les inégalités sociales entre le propriétaire terrien et celui qui n'a rien que la force de ses bras. Et l'amour ici, n'est pas accompagné des mélodies d'une lyre divine dans un paysage idéal : il est fait de désir fou rendu âpre et dévastateur par trop d'interdits. Un amour passionnel qui embrase tout et brûle la raison.

Vincent Goethals choisit de faire confiance à l'histoire pour apporter le propos de la pièce jusqu'aux oreilles du XXIe siècle. C'est d'abord l'âpreté de la vie paysanne de cette Espagne recuite qu'il expose, pour ensuite se confier entièrement au fil épique du récit.

Une narration augmentée d'une partition musicale importante qui stimule les changements de décors et donne le ton aux scènes - que les chansons soient incantatoires comme au début ou festives lors de la scène de la noce. Cette présence musicale, soutenue par une formation de quatre musiciens sur scène, donne aussi au spectacle un côté participatif intelligent. Après une courte initiation à une chanson espagnole, les spectateurs sont sollicités pour chanter comme s'ils faisaient partie des invités de la fête. Une belle idée.

La scénographie, simple et efficace, sans artifices extravagants, laisse également le jeu des comédiens au premier plan. On les sent investis, enthousiasmés de pouvoir défendre un tel texte et des personnages faits autant de silences que de mots. Les mouvements de foule sont vifs ou cérémonieux, maîtrisés. Les scènes fortes qui se déroulent toujours à deux ou trois personnages et sont toutes sous-tendues par un danger possible, affrontements qui, jusqu'au bout, jusqu'à l'amour enfin libéré des deux amants dans l'univers fantasmagorique de la forêt, loin de l'ordre humain qui, là encore, est une lutte. Embrassades ou coups sont les seuls servis au menu des rencontres, embrassades et coups vont les uns avec les autres.

Le jeu est là, ludique, brillant, tendu. La profération du texte, forcément soutenue, fortement déclamée du fait de jouer en extérieur, décore un peu trop la rugosité, la simplicité et l'efficacité du mot qui domine les échanges écrits par Lorca. Pourtant, cette approche ludique de la pièce est en parfaite harmonie avec la conception de ces Fêtes Nocturnes de Grignan. C'est une fête en effet qui ne fera que galoper de plus en plus fort, de plus en plus haut, tout au long de l'été, à mesure que les représentations donneront des ailes au spectacle.

"Noces de sang"

© Jean Delmarty.
© Jean Delmarty.
D'après Federico Garcia Lorca.
Adaption et mise en scène : Vincent Goethals.
Assistant mise en scène : François Gillerot.
Avec : Anne-Marie Loop, Angèle Baux Godard, Mélanie Moussay, Lucile Charnier, Christine Leboutte, Nabil Missoumi, Sébastien Amblard, Rainer Sievert, Louise Hakim, François Gillerot.
Musiciens : Christophe Oury/Gabriel Mattei* (en alternance, à l'accordéon), Keiko Nakamura/Christophe Dietrich (en alternance, au vibraphone), Tristan Lescêne (au violoncelle).
Direction musicale : Gabriel Mattei.
Travail vocal : Mélanie Moussay.
Regard chorégraphique : Louise Hakim.
Scénographie : Benoit Dugardyn.
Lumières : Philippe Catalano.
Environnement sonore : Bernard Vallery.
Costumes : Dominique Louis, assistée de Sohrab Kashanian.
Maquillage et coiffure : Catherine Nicolas.
Durée : 1 h 50.

Les Fêtes Nocturnes de Grignan
Du 27 juin au 25 août.
Du lundi au samedi à 21 h.
Relâches : 1er au 8/07, le 16/07, le 28/07, le 30/07 et 20/08.
Renseignements et réservation exclusivement au 04 75 91 83 65.
>> Fêtes Nocturnes 2018

Bruno Fougniès
Dimanche 8 Juillet 2018

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives



Brèves & Com


Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.


PUB


    Aucun événement à cette date.
Publicité



À découvrir

"Barbara amoureuse"… Ah qu'il est doux le temps des amours

Caroline Montier chante "Barbara amoureuse", Essaïon Théâtre, Paris

Chanter l'amour comme une femme, chanter l'amour de toutes les femmes, et interpréter celle qui sut tant aimer les hommes ainsi que son public. Dans une belle et élégante simplicité, Caroline Montier nous offre quelques joyaux mélodiques et poétiques de la grande Barbara, éternelle amoureuse.

Parti-pris judicieux, Caroline Montier a puisé dans le répertoire de jeunesse de la dame en noir, époque L’Écluse, Bobino (en première partie de Félix Marten en 61 et de Brassens en 64, puis en vedette en 65), et des premiers Olympia… Période Barbara jeune, tendre, passionnée ou orageuse amante. Une femme qui, à ses débuts, fut tout aussi timide et réservée que mutine et fougueuse, aimant tant l'amour que les hommes qui souvent l'ont comblée.

De titres connus ("Dis, quand reviendras-tu", 1ère version 1962 ou "La Solitude", 1965) à ceux qui le sont moins ("Pierre", 1964 ou "Gare de Lyon", 1964), Caroline Montier a construit un récital sur ces aventures qui ont jalonné sa vie, mais ici avec un choix de chansons enregistrées par Barbara entre 1962 et 1968, avec une prédilection pour des compositions de 64 ("Toi l'homme", "Je ne sais pas dire", "Septembre"…) ou de 68 ("Du bout des lèvres", "Amoureuse", "Le Testament", "Tu sais"…).

Dans cette exploration originale, Caroline Montier fait le choix d'aller croquer un rayon de soleil dans les amours de Barbara, apportant, avec subtilité et talent, une touche de grâce à l'ensemble.

Gil Chauveau
12/12/2018
Spectacle à la Une

"Adieu Monsieur Haffmann"… Rire et émotions mêlés dans une pièce toute en délicatesse… comme une sonate des cœurs purs

Reprise de la pièce aux quatre "Molière 2018", Théâtre Rive Gauche, Paris

La pièce est dessinée en traits purs, comme une esquisse, une encre fine qui laisse autant de place à l'imaginaire dans les espaces laissés vides que dans les tracés. Une sorte de stylisation mêlée à une extrême pudeur pour permettre à cette histoire de briller malgré la noirceur de l'époque où elle se déroule.

1942, les nazis instaurent le port obligatoire de l'étoile jaune pour les Juifs, monsieur Haffmann décide de se cacher dans la cave de sa bijouterie et d'en confier la direction (ainsi que sa propre sécurité) à son employé goy Pierre Vigneau.

Le décor sobre de Caroline Mexme, tout en déclinaisons de gris, sert de fond à cette époque aux couleurs vert-de-gris. D'un côté la cave où se cache Joseph Haffmann, de l'autre l'appartement à l'étage où s'installent Pierre et sa femme, jeune couple en attente d'un enfant qui ne vient pas. Dehors, les persécutions contre les Juifs s'intensifient, dénonciations, expropriations, et puis la rafle du Vél d'Hiv…

C'est dans ce huis clos que va se dérouler la pièce. Une vie à trois qui s'organise sur la base d'un double contrat : donnant-donnant. L'employé-modèle accepte de cacher son patron et de diriger la boutique à condition que celui-ci veuille bien tenter de mettre enceinte sa femme - car lui-même est stérile et monsieur Haffmann si fertile que sa descendance est déjà au nombre de quatre. Contrat aux allures diaboliques dans une époque où l'intégrité est soumise à toutes sortes de tentations, où toutes les trahisons sont possibles.

Bruno Fougniès
09/10/2018
Sortie à la Une

"Crocodiles"… Comme l'histoire d'un d'Ulysse, épuisé, recueilli par Nausicaa

"Crocodiles", en tournée 2018/2019

C'était, il y a, une fois. Un petit garçon qui aimait les étoiles et les arbres fruitiers. Enaiat est son nom. Sa mère, parce qu'elle l'aimait, l'a confié au destin, en l'abandonnant au-delà de la frontière alors qu'il approchait de ses dix ans.

C'est qu'à dix ans, là-bas en Afghanistan, on devient un homme et qu'un homme, quand il est hazāra, quand il appartient à une ethnie persécutée, ne va pas à l'école. Il est esclave. Pendant cinq ans, peut-être, il va avancer vers l'Ouest, de nuit. Se cachant, travaillant le jour, amassant un pécule, des rencontres et des chances.

Afghanistan, Pakistan, Iran, Turquie, Grèce, jusqu'à cette Italie joyeuse et merveilleuse qui l'accueille et recueille son récit.

Cendre Chassane dans "Crocodiles" condense le récit du véritable Enaiat (publié en 2011 chez Liana Levi), et en fait un conte à deux voix dans lequel un écrivain journaliste plein d'empathie interviewe le réfugié.

Sa pièce est un concentré de théâtre. Sa simplicité narrative, l'économie de ses accessoires (un bout de ficelle, un cerf-volant, un ballon, un t-shirt, un livre illustré, un gâteau, un lé de tissu métallisé, des images d'infini de sable ou de ciel) suffisent à capter l'imaginaire et rendent l'histoire lisible et sensible.

Jean Grapin
23/04/2018