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Avignon 2024

•In 2024• "Hécube, pas Hécube" L'artiste et son double, une histoire flamboyante de mères douleurs…

Quand Tiago Rodrigues s'empare de monuments de la littérature (cf. son "Antoine et Cléopâtre", "Bovary", "La Cerisaie", "By Heart", etc.), c'est dans l'intention de faire résonner leur matière vivante avec notre contemporanéité. En effet, loin d'"adapter" Shakespeare, Flaubert, ou encore Tchekhov, il considère ces histoires mythiques comme la cristallisation dans notre mémoire vive de questions atemporelles, les "exploite" à l'envi pour créer les conditions d'un choc dramaturgique porteur de sens. Ainsi de sa dernière création, où une actrice qui répète au plateau le rôle d'Hécube, rencontre dans son existence personnelle une problématique-miroir reflétant celle de l'esclave d'Agamemnon.



© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Tournant le dos aux falaises hiératiques de la Carrière de Boulbon, les comédiens habillés de noir sont absorbés par leur travail à la table… C'est le tout début des répétitions de la pièce d'Euripide. Remarquant la présence du public, ils s'interrompent pour briser le quatrième mur en présentant de manière chorale l'intrigue vieille de 2 500 ans… "Nous sommes le Chœur… Au moment où commence la pièce, Polyxène, premier fils d'Hécube, a été sacrifié aux Dieux. Polydore, le second fils, a été assassiné perfidement par le roi de Thrace, Polymestor, auquel il avait été confié par Priam, roi de Troie. Hécube, reine déchue et mère ravagée de douleur, réclame justice et vengeance". Ainsi rappelée, l'intrigue grecque est-elle prête à devenir caisse de résonance du drame à venir.

Pause pour revenir à la table où l'un des comédiens annonce que Nadia (l'interprète de la reine troyenne) devra s'absenter de la répétition pour des raisons personnelles. Le rythme s'accélère alors pour exploser dans une joyeuse cacophonie pointée non sans malice par l'un des acteurs choisis pour jouer Agamemnon (Denis Podalydes) : "Euripide méritait mieux"… Quant à la tirade de Polymestor qui fait suite, l'acteur errant les yeux crevés tout en vociférant son texte, elle sera assortie d'un nouveau trait d'humour – "Il parle beaucoup pour quelqu'un qui a les yeux crevés" – saillie en annonçant d'autres, créant des temps de respiration salutaires dans les deux drames qui se profilent.

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Bascule de lieux… La table de travail des comédiens devient instantanément celle du Tribunal. On y retrouve Nadia venue là pour entendre le procureur suite à la plainte qu'elle a déposée contre l'institut spécialisé auquel elle avait confié son enfant autiste. Le magistrat lui communique le rapport accablant actant par le menu les maltraitances subies par les enfants autistes accueillis dans cette structure, "notamment par Otis (son fils) âgé de douze ans" (phrase répétée en boucle par le Chœur, comme une litanie obsédante).

Dès lors, deux régimes dramatiques (la tragédie d'Euripide et l'action en justice) vont continuellement se faire écho en se succédant sans aucune transition. Auxquels s'ajouteront les commentaires sur le vif des comédiens, suspendant leur personnage pour commenter "théâtralement" le théâtre en train de se faire… "Nadia est jouée par une actrice (Elsa Lepoivre) qui elle-même fait semblant de jouer Hécube", ou encore "Le corps de Nadia est sur scène et elle dit les mots d'Hécube mais elle n'est pas vraiment là". Un théâtre à multifacettes renvoyant chacune des effets de vérité mouvante.

Aspiré par ce mouvement tourbillonnaire, le spectateur est partie prenante des intrigues commentées en direct par le coryphée. Il sera, lui aussi, ému (jusqu'aux larmes) par la déposition de Nadia parlant avec amour de son fils disposant de quarante mots au plus pour communiquer avec elle : "Maman, pas maman ; pluie, pas pluie ; au revoir, pas au-revoir…". Et quand le même coryphée interviendra pour dire que les larmes qui s'échappent des yeux de l'actrice lorsqu'elle joue Hécube ("Nadia joue Hécube et pleure sur Polydore assassiné"), ce sont celles qu'elle a retenues face au procureur, le trouble devient par porosité le nôtre.

Une autre histoire racontée par Nadia viendra s'inviter dans les plis des deux intrigues principales, rythmant ainsi celles de l'antique grecque et du tribunal contemporain appelé à juger l'impensable des maltraitances institutionnelles perpétrées sur des enfants handicapés… L'histoire d'une chienne ordinaire, héroïne d'une série qu'Otis – son fils autiste dont le prénom n'a rien à voir avec son trouble, mais avec le chanteur afro-américain Otis Redding – affectionne particulièrement. Que nous raconte-t-elle d'autre cette histoire de chienne, qui, d'épisode en épisode, erre jusqu'à retrouver en toute fin son chiot et éprouver l'indicible plaisir d'aboyer avec lui ?…

… si ce n'est l'écho réifié d'Hécube, métamorphosée en chienne – cf. sa statue monumentale dévoilée sur le plateau – et aboyant ad vitam æternam après s'être vengée du traître Polymestor en crevant avec des aiguilles les yeux de l'assassin de son fils aimé. Au théâtre, tout fait signe, et le metteur en scène nous le rappelle magistralement au détour de son écriture.

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Dans la mise en cause du personnel de la maison d'accueil, le Chœur – toujours à l'avant-scène de la pièce – commentera : "Nadia n'est plus Hécube, mais joue son rôle de mère. Elle découvre le labyrinthe où sa vie se confond avec celle d'Hécube". Nous suivrons "en direct" les péripéties de cet avant-procès où éclateront au grand jour, outre la perversité du tortionnaire incriminé, la pleutrerie scandaleuse des plus hauts dirigeants incapables d'assumer leurs manquements, plus encore coupables que les employés de terrain, dépassés par des conditions de travail impossibles.

Au terme de ces deux heures intenses de représentation du théâtre dans le théâtre, nous ressortons… comme éblouis. Éblouis par ces deux mères courages, ravagées par la douleur et mues par la fureur vengeresse réparatrice. Éblouis par le jeu des actrices et acteurs de la Comédie-Française (Éric Génovèse, Denis Podalydès, Elsa Lepoivre, Loïc Corbery, Gaël Kamilindi, Élissa Alloula, Séphora Pondi) rivalisant de force tranquille pour incarner les différents rôles, passant allègrement d'un lieu et d'une époque à l'autre. Éblouis par l'intelligence (et l'humour !) de l'écriture de Tiago Rodrigues, chantre d'un humanisme décapant. Enfin, encore et toujours, éblouis par le cadre de la Carrière de Boulbon, offrant en toute générosité son "écho" aux tragédies humaines.

Vu le mardi 2 juillet 2024 dans la Carrière de Boulbon.

"Hécube, pas Hécube"

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
En français surtitré en anglais.
Traduction : Thomas Resendes (français).
Texte et mise en scène : Tiago Rodrigues.
Avec les interprètes de la Comédie-Française : Éric Génovèse, Denis Podalydès, Elsa Lepoivre, Loïc Corbery, Gaël Kamilindi, Élissa Alloula, Séphora Pondi.
Scénographie : Fernando Ribeiro.
Costumes : José António Tenente.
Lumière : Rui Monteiro.
Musique et son : Pedro Costa.
Collaboration artistique : Sophie Bricaire.
Traduction pour le surtitrage : Panthea.
Durée : 2 h.

"Hécube, pas Hécube" de Tiago Rodrigues, traduction Thomas Resendes, est publié aux Éditions Les Solitaires intempestifs en juillet 2024.
Avec des extraits de "Hécube" d'Euripide, traduction Marie Delcourt-Curvers, publié aux Éditions Gallimard.

Spectacle diffusé en direct le 5 juillet sur France 5 et disponible sur france.tv

•Avignon In 2024•
Du 30 juin au 16 juillet 2024.
Représenté à 22 h.
Carrière Boulbon, Avignon.
Réservations : 04 90 14 14 14, tous les jours de 10 h à 19 h.
>> festival-avignon.com

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Tournée
26 et 27 juillet 2024 : Festival d'Athènes-Épidaure, Athènes (Grèce).
11 et 12 septembre 2024 : Divadlo International Theatre Festival, Pilsen (République Tchèque).
20 et 21 septembre 2024 : Slovenské národné divadlo, Bratislava (Slovaquie).
26 et 27 septembre 2024 : Bitef Beogradski Internacionalni Teatarski Festival, Belgrade, (Serbie).
7 et 8 octobre 2024 : Cankarjev dom, Ljubljana (Slovénie).
2 et 3 novembre 2024 : Istanbul theater Festival - İstanbul Kültür Sanat Vakfı, Istanbul (Turquie).
Du 15 au 23 novembre 2024 : ThéâtredelaCité - CDN Toulouse Occitanie, Toulouse (31).
Du 28 novembre au 1er décembre 2024 : Comédie de Genève (Genève, Suisse).
6 et 7 décembre 2024 : Anthéa Antipolis théâtre d'Antibes, Antibes (06).
Du 3 janvier au 5 janvier 2025 : Teatros del Canal, Madrid (Espagne).
Du 9 janvier au 11 janvier 2025 : Centro Cultural de Belém, Lisbonne (Portugal).
17 et 18 janvier 2025 : deSingel, Anvers (Belgique).
Du 23 au 25 janvier 2025 : Les Théâtres de la Ville de Luxembourg (Luxembourg).
29 et 30 janvier 2025 : La Coursive - Scène nationale, La Rochelle(17).
Du 28 mai au 25 juillet 2025 : Salle Richelieu, Comédie-Française, Paris.

Yves Kafka
Vendredi 5 Juillet 2024

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À Découvrir

•Off 2024• "Momentos" Créativité à l'honneur avec des chorégraphies où s'exprime parfois une poésie intime et universelle

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© Sandrine Cellard.
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Sur scène, une danseuse, deux danseurs, trois musiciens et un chanteur-musicien envoûtant le public dès les premiers instants du spectacle. Que vous soyez novice ou aficionado du flamenco, vous vous laisserez embarquer dès les premiers instants du spectacle et impossible de ressortir déçu de cette éblouissante prestation flamenca de Valérie Ortiz.

Certes, le flamenco est sensiblement ancré dans la culture espagnole et d'aucuns diront que ce dernier ne les interpelle pas, qu'ils n'en perçoivent pas les codes, n'en mesurent aucunement les mouvements dansés à leur juste valeur. Ça peut être exigeant, en effet, de suivre "à la lettre" une prestation flamenca, comme le jazz aussi, par exemple, et ça demande une certaine phase d'initiation. Ceci n'est pas faux. Difficile d'entendre cette possible réticence, néanmoins… le flamenco revêt une portée universelle réunissant à lui seul un large éventail de situations allant de la tristesse à la joie, en passant par l'amour ou la souffrance. Alors, comment y rester indifférent ?

Brigitte Corrigou
27/05/2024
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•Off 2024• Lou Casa "Barbara & Brel" À nouveau un souffle singulier et virtuose passe sur l'œuvre de Barbara et de Brel

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© Betül Balkan.
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"Nous mettons en écho des chansons de Barbara et Brel qui ont abordé les mêmes thèmes mais de manières différentes. L'idée est juste d'utiliser leur matière, leur art, tout en gardant une distance, en s'affranchissant de ce qu'ils sont, de ce qu'ils représentent aujourd'hui dans la culture populaire, dans la culture en général… qui est énorme !"

Gil Chauveau
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•Off 2024• "Un Chapeau de paille d'Italie" Une version singulière et explosive interrogeant nos libertés individuelles…

… face aux normalisations sociétales et idéologiques

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N'ayant pas vocation à pérenniser toute forme d'adaptation académique, nos deux metteurs en scène vont imaginer que cette histoire absurde est un songe, le songe d'une nuit… niché au creux du voyage ensommeillé de l'aimable Fadinard. Accrochez-vous à votre oreiller ! La pièce la plus célèbre de Labiche se transforme en une nouvelle comédie explosive, électro-onirique ! Comme un rêve habité de nounours dans un sommeil moelleux peuplé d'êtres extravagants en doudounes orange.

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