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Avignon 2023

•In 2023• "Écrire sa vie" La vie devant soi ou la découverte du monde selon Virginia Woolf

Une communauté d'amis, de l'enfance à l'âge adulte, va vivre sa vie transcendée par les mots qui la disent au fur et à mesure de son évolution. En effet, parler sa vie, c'est lui donner corps. La confronter au langage, c'est explorer les pleins et les déliés qui la maintiennent vivante à la crête des vagues qui pourraient l'engloutir. Ces mêmes "Vagues", couchées sur le papier en 1931 par Virginia Woolf dans son roman expérimental, Pauline Bayle entreprend de les transposer sur un plateau de théâtre pour en faire l'armature de sa nouvelle création.



© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
La scénographie bi-frontale inclut d'emblée le public dans le flux indéterminé des états d'âme des protagonistes. Ainsi les spectateurs deviennent-ils, non sans leur accord, participants de cet étrange rassemblement, réveillant en nous une autre fête romanesque, celle vécue par Augustin Meaulnes… Entre jeux et réalités, les amitiés, les amours, vont cheminer, glissant "irrémé-diablement" des fêtes enfantines insouciantes vers des défaites adultes plus amères. Sous l'effet de la communauté, chacun deviendra une autre entité jusqu'à s'y perdre pour tenter de mieux s'y retrouver.

Expériences troublantes allant jusqu'à se confondre, s'échanger les identités tant la perméabilité des destins est affaire de littérature… Mais de là à passer la barre du plateau, c'est une tout autre histoire… Les échos avec l'univers dépeint par Virginia Wolf seront à prendre comme des résonances subliminales mettant en abyme les problématiques présentes.

Ainsi, du premier tableau où trente gros ballons reliés entre eux par un fil deviendront, par la grâce d'un imaginaire flamboyant, une ribambelle de champignons géants. Resurgiront alors les délires joyeux de l'enfance où l'on joue à se faire peur en se retrouvant nez à nez avec un mammouth, où l'on court "en tous sens" pour le seul plaisir d'éprouver le frisson délicieux d'un danger que l'on sait ne pas exister.

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Parfois viendra s'inviter le souvenir de l'ennui abyssal de l'école venant trouer l'insouciance, sensation vite dissipée par les bouffées des tendres amours enfantines, à leur tour troublées par le désir pointant son nez. Mais, très vite, les jeux reprendront, plus fous que jamais. Le cri d'un crapaud géant, la vision d'un cobra à lunettes, une flotte de bateaux aussi rouges que les pétales d'une fleur tombant des cintres, le corps qui se fait arbre et enfonce ses racines dans le sol, peupleront un royaume dont ils ont seuls les clefs.

L'insouciance partagée des verts paradis enfantins (ceux chers à Virginia Woolf) laissera bientôt place aux inquiétudes de l'âge adulte où de nouveaux héros se devront d'être inventés pour tenter de survivre au réel. Les itinéraires des uns et des autres les ayant poussés dans des directions si différentes, si opposées, que la cohésion de leurs relations semble compromise tant les mots qui disent leur existence divergent, creusant entre eux un fossé. Cependant, ce soir-là, ils étaient unis pour célébrer le retour de l'un d'eux…

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
L'énigmatique Jacob (un frère de Godot…) dont ils attendaient ardemment le retour ne viendra pas, le vacarme des missiles dans le ciel ayant défait pour toujours l'ordre des choses. Face à la destruction massive de l'ancien monde (évocation du traumatisme vécu par l'écrivaine britannique durant la première guerre mondiale), le dispositif de la représentation en sera bouleversé, les spectateurs étant "rapatriés" tous du même côté de la scène. Quant au royaume à jamais perdu de l'insouciance, il sera à reconstruire de fond en comble.

La parole sera alors vécue comme la valeur refuge. Investis comme viatiques pour échapper à la pesanteur plombante de l'individu, de l'être enfermé en lui-même et attiré irrésistiblement vers les profondeurs susceptibles de l'engloutir (cf. le destin de Virginia Woolf), les mots circuleront librement comme pour aider à reprendre souffle. Dans leurs plis, un tourbillon naîtra, aspirant les individualités pour les confondre dans le grand ensemble des histoires vécues dont ils partageront ensemble la destinée.

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Au terme de cette traversée, deux sentiments contradictoires nous gagnent. D'une part, le plaisir incontesté d'avoir pu voir et entendre des acteurs et actrices particulièrement investis, jouant avec naturel et conviction le rôle dont ils avaient la charge. D'autre part, le sentiment d'avoir été quelque peu abusé par un langage se voulant poétique, sans y parvenir, créant l'impression souvent d'être "en panne de sens". En effet ce que peut une langue littéraire dans ce qu'elle délivre de matière à penser, le théâtre en est privé… ayant lui d'autres atouts à trouver du côté de l'écriture dramaturgique.

Quant aux références annoncées dans le titre ("d'après l'œuvre de Virginia Wolf"), elles semblent relever d'une intention louable mais dont la promesse n'a été que trop peu suivie d'effet lors du passage au plateau… Non par méconnaissance de l'œuvre de l'autrice britannique, mais tout au contraire par excès d'empathie pour elle, Pauline Bayle semblant là sous influence, sous emprise, trop collée à la lettre pour s'en extraire. D'où une certaine frustration ressentie face à un objet théâtral, certes prometteur sur le papier, mais dont l'écriture dramaturgique mériterait à notre goût d'être plus aboutie.

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Vu le mercredi 12 juillet 2023 au Cloître des Carmes à Avignon.

"Écrire sa vie"

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Spectacle en français, surtitré en anglais.
Spectacle créé le 20 juin 2023 à la Comédie de Béthune Centre dramatique national des Hauts-de-France.
Texte d'après l'œuvre de Virginia Woolf.
Adaptation et mise en scène : Pauline Bayle.
Assistant à la mise en scène : Isabelle Antoine.
Avec : Hélène Chevallier, Guillaume Compiano, Viktoria Kozlova, Loïc Renard, Jenna Thiam, Charlotte Van Bervesselès.
Scénographie : Pauline Bayle, Fanny Laplane.
Lumière : Claire Gondrexon.
Costumes : Pétronille Salomé, assistée de Nathalie Saulnier.
Musique : Julien Lemonnier.
Son : Olivier Renet.
Accessoires : Éric Blanchard.
Regard extérieur chorégraphie : Madeleine Fournier.
Construction des décors : Éclectik Scéno.
Régie générale et lumière : Renaud Lagier, Antoine Seigneur-Guerrini.
Régie son : Tom Vanacker.
Régie plateau : Lucas Frankias.
Durée : 2 h.

•Avignon In 2023•
Du 8 au 10, du 12 au 16 juillet 2023.
Représenté à 22 h.
Cloître des Carmes, Avignon.
Réservations : 04 90 14 14 14 tous les jours de 10 h à 19 h.
>> festival-avignon.com

Tournée
Du 26 septembre au 21 octobre 2023 : Théâtre Public de Montreuil - CDN, Montreuil (93).
20 et 21 novembre 2023 : Le Parvis - Scène nationale Tarbes-Pyrénées, Tarbes (65).
Les 8 et 9 décembre 2023 : Châteauvallon-Liberté - Scène nationale, Toulon (83).
Les 14 et 15 décembre 2023 : TCC Théâtre Châtillon Clamart, Châtillon (92).
Les 13, 14, 15 et 16 février 2024 : Théâtre Dijon-Bourgogne - Centre dramatique national, Dijon (21).
Du 5 au 8 mars 2024 : Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon (69).

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.

Yves Kafka
Lundi 17 Juillet 2023

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À Découvrir

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© Sandrine Cellard.
La musique et la danse flamencas sont basées sur des "palos" (formes) prescrivant pour chacune un mode et un cycle métrique avec accents ou "compas" (accents obligés) spécifiques. Une mécanique de précision qui convoque malgré tout une dimension artistique forte et étourdissante.

Sur scène, une danseuse, deux danseurs, trois musiciens et un chanteur-musicien envoûtant le public dès les premiers instants du spectacle. Que vous soyez novice ou aficionado du flamenco, vous vous laisserez embarquer dès les premiers instants du spectacle et impossible de ressortir déçu de cette éblouissante prestation flamenca de Valérie Ortiz.

Certes, le flamenco est sensiblement ancré dans la culture espagnole et d'aucuns diront que ce dernier ne les interpelle pas, qu'ils n'en perçoivent pas les codes, n'en mesurent aucunement les mouvements dansés à leur juste valeur. Ça peut être exigeant, en effet, de suivre "à la lettre" une prestation flamenca, comme le jazz aussi, par exemple, et ça demande une certaine phase d'initiation. Ceci n'est pas faux. Difficile d'entendre cette possible réticence, néanmoins… le flamenco revêt une portée universelle réunissant à lui seul un large éventail de situations allant de la tristesse à la joie, en passant par l'amour ou la souffrance. Alors, comment y rester indifférent ?

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© Betül Balkan.
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On retrouve dans cet album une réelle intensité pour chaque interprétation, une profondeur dans la tessiture, dans les tonalités exprimées dont on sent qu'elles puisent tant dans l'âme créatrice des illustres auteurs que dans les recoins intimes, les chemins de vie personnelle de Marc Casa, pour y mettre, dans une manière discrète et maîtrisée, emplie de sincérité, un peu de sa propre histoire.

"Nous mettons en écho des chansons de Barbara et Brel qui ont abordé les mêmes thèmes mais de manières différentes. L'idée est juste d'utiliser leur matière, leur art, tout en gardant une distance, en s'affranchissant de ce qu'ils sont, de ce qu'ils représentent aujourd'hui dans la culture populaire, dans la culture en général… qui est énorme !"

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© Philippe Hanula.
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N'ayant pas vocation à pérenniser toute forme d'adaptation académique, nos deux metteurs en scène vont imaginer que cette histoire absurde est un songe, le songe d'une nuit… niché au creux du voyage ensommeillé de l'aimable Fadinard. Accrochez-vous à votre oreiller ! La pièce la plus célèbre de Labiche se transforme en une nouvelle comédie explosive, électro-onirique ! Comme un rêve habité de nounours dans un sommeil moelleux peuplé d'êtres extravagants en doudounes orange.

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