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Avignon 2022

•In 2022• "Ma jeunesse exaltée" Déferlante d'arlequinades gorgées d'impétuosité tragico-comique

Dix heures (entractes compris…) d'un tsunami à la gloire d'un théâtre prométhéen libéré de ses chaînes, pour boucler la boucle. Ainsi Olivier Py, avant de passer le témoin à Tiago Rodrigues, entend-il célébrer ses dix années à la tête du prestigieux festival en renouant, dans le même lieu, avec l'épopée de "La Servante" présentée ici même lors de ses débuts avignonnais, vingt-sept ans auparavant. Le souffle épique n'a en rien perdu de sa puissance. Porté par une troupe qui fait la part belle à la jeunesse exaltée trouvant en un Arlequin monté sur ressorts un aiguillon d'exception, le spectacle bat son (trop ?) plein.



© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Dire que l'on ne sort pas indemne de ce marathon serait pur euphémisme… Soûlé des mots qui, comme les tirs d'une mitraillette enraillée, n'arrêtent pas de crépiter, charriant leurs considérations sur les faux-culs de tous poils, de la politique à la religion en passant par la culture, dont les portraits au vitriol mériteraient d'entrer au musée (de la Culture), mais aussi et surtout sur les aspirations à un théâtre total, "planche de salut" en ce sens que, quoi qu'il advienne, "le salut a lieu à la fin de la représentation".

Gavé d'images en accéléré d'acteurs bondissant des hauteurs des avancées surplombantes pour "posséder" le plateau articulé en modules glissant à vue, tout en délivrant le flot ininterrompu de leur texte. Exalté par la performance hors raison d'un Arlequin rimbaldien -Bertrand de Roffignac - éblouissant, pour ne pas dire aveuglant, dans son costume rapiécé à losanges, les yeux exorbités et, comme sous cocaïne, enchaînant son texte démentiel et ses acrobaties abracadabrantesques sans faillir un seul instant… Enivré jusqu'à plus soif de ce précipité "en tous sens" d'une action fonçant vers l'incandescence des esprits, on sort de cette immersion en milieu perturbé, éberlué, ravi… et aussi dubitatif : Dionysos, dieu du vin, de l'ivresse, du théâtre et de la tragédie, et son représentant temporel, Py - il y a des noms qui prédestinent - seraient-ils devenus fous… à délier autant ?

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
En quatre séquences articulées chacune autour d'une facétie du génial Arlequin défiant sur leurs terrains les puissants, les masques tombent. Des récupérations des icônes littéraires à des fins mercantiles, aux fables contées à l'envi par la Sainte Religion pour asseoir sa domination sur l'ici-bas, en poursuivant par l'appétit d'ogre des représentants de l'Establishment dévoués au cannibalisme, et en concluant magistralement par une (fausse) descente aux enfers renversant la donne, Arlequin, fantasque maître du jeu, tire les ficelles d'une comédie humaine grotesque. Heureusement, le Théâtre (dans le Théâtre) reste l'espérance d'une ouverture sur un présent "luxuriant".

Les marques de fabrique d'Olivier Py, ses obsessions - à ne pas prendre au sens péjoratif, mais à entendre comme ses pulsions créatives -, ponctuent les situations de scènes de défécation constipée, de masturbation joyeuse, de sodomisation tout aussi pénétrée, ou encore d'ingurgitation "délectuelle" de pénis, cervelles ou cœurs de jeunes vierges - "ceci est mon corps", cf. le dernier repas du Christ immortalisé dans le tableau de l'autre scène, La Cène. Mais que l'on ne s'y méprenne pas : ses excès trouvent parfaitement leur place dans l'économie de l'action et les objectifs qui la sous-tendent. En effet, voir Le Président cynique contraint de déféquer sur l'avant-scène du Théâtre, l'évêque pornographe porter la culotte de la sainte sœur, le jeu de massacre du ministre de la Culture et de son conseiller, tous deux des outres vides emplies de prétentions, mis en demeure de se donner mutuellement la fessée en public (de théâtre), est source de jubilation purgative.

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Mais plus encore que ces mises en situation des dérives de la Sainte-Trinité (Culture - Religion - Politique), ce qui traverse de bout en bout la représentation, c'est l'amour fou du Théâtre. Un théâtre qui, au-delà du rêve éveillé qu'il véhicule, devient agent performatif pour dynamiter le capitalisme sous tous ses visages, économique, médiatique, etc. Toutes les formes d'aliénation colonisant les esprits, son Arlequin n'a pas son pareil pour les démasquer. Sous l'influence spirituelle et amoureuse de son mentor lumineusement sombre - le vieux poète déchu Alcandre, joué brillamment par Xavier Gallais -, il excelle de drôlerie révolutionnaire dans son rôle d'"agit-prop" aguerri.

Ainsi Arlequin, encore plus qu'un personnage, est-il… Le Théâtre, son costume éclatant de couleurs se confondant avec le rideau de scène à losanges. Au final, s'il est vrai que ce formidable manifeste pour un théâtre insolemment libre ne peut laisser indifférent, l'excès porté à son excès pourrait finir par apparaître un peu contreproductif… Si ce n'est que - aporie théâtrale - comment pourrait-on mieux rendre palpable l'excès… que par l'excès ?

Vu le mardi 12 juillet au Gymnase du Lycée Aubanel, Avignon.

"Ma jeunesse exaltée"

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Création 2022.
Texte : Olivier Py.
"Ma Jeunesse exaltée" est publié aux éditions Actes Sud-Papiers.
Mise en scène : Olivier Py.
Assistant à la mise en scène : Guillaume Gendreau.
Avec : Olivier Balazuc, Damien Bigourdan, Céline Chéenne, Pauline Deshons, Émilien Diard-Detoeuf, Xavier Gallais, Geert van Herwijnen, Julien Jolly, Flannan Obé, Éva Rami, Bertrand de Roffignac, Antoni Sykopoulos.
Scénographie, costumes et maquillage : Pierre-André Weitz.
Assistant aux costumes : Nathalie Bègue.
Lumière : Bertrand Killy.
Son : Rémi Berger Spirou.
Chansons originales (paroles et compositions) : Olivier Py.
Composition et percussions : Julien Jolly.
Composition et arrangements : Antoni Sykopoulos.
Durée : 10 h, entractes compris.
1ère partie : 2 h 05 ; 2e partie : 2 h 10 ; 3e partie : 2 h 10 ; 4e partie : 1 h 45.

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
•Avignon In 2022•
Du 8 au 15 juillet.
Tous les jours à 14 h, relâche le lundi.
Gymnase du Lycée Aubanel, 14, rue Palapharnerie, Avignon.
>> festival-avignon.com
Réservations : 04 90 14 14 14.

Tournée
Du 11 au 19 novembre 2023 : Théâtre Nanterre-Amandiers, Nanterre (92).
Du 25 au 26 novembre 2023 : Théâtre National Populaire (TNP), Villeurbanne (69).

Yves Kafka
Vendredi 15 Juillet 2022

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© Pierre Planchenault.
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© Zenzel.
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