La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Avignon 2019

•In 2019• Nous, L'Europe, Banquet des Peuples… Déferlante sonore au contenu incendiaire

Ce serait peu de dire que ce que l'on a vécu ce soir restera longtemps inscrit dans nos tympans. Non seulement par l'intensité sonore des musiques électroniques amplifiées à l'envi, par la percutante mise en jeu musicale de Roland Auzet en écho à la pureté des Chœurs de l'Opéra et Maîtrise du Grand Avignon accompagnés de choristes amateurs…



© Christophe Raynaud De Lage/Festival d'Avignon.
© Christophe Raynaud De Lage/Festival d'Avignon.
Mais aussi sous l'effet de l'énergie électrisante d'acteurs époustouflants portant jusqu'à l'incandescence le magnifique texte de Laurent Gaudé, écrivain convoquant l'intime pour mieux faire entendre l'Histoire. Celle de notre Europe, fille de Zeus et qui depuis ses origines a connu les heurts, malheurs et bonheurs d'un destin qu'il convient urgemment d'écrire au futur, faute de disparaître.

Europe est née certes de l'amour de Zeus pour une belle princesse mais aussi de ses duperies en chaîne. En effet, c'est en apparaissant sous la forme d'un beau taureau blanc au front orné d'un disque d'argent surmonté d'un croissant de lune qu'il put enlever la belle pour ensuite, sur les rivages de Crète, s'unir à elle… avant de l'abandonner. Si les mythes, chers à Laurent Gaudé, cristallisent quelque chose d'essentiel du fonctionnement humain, on pourrait se dire que toute l'Histoire de notre Europe géopolitique est prise dans les rets de ce mythe fondateur. Séduction et tromperies, l'Europe va être devant nous mise à nu dans les éclats d'artistes sans concession aucune avec la tiédeur du politiquement correct.

© Christophe Raynaud De Lage/Festival d'Avignon.
© Christophe Raynaud De Lage/Festival d'Avignon.

© Christophe Raynaud De Lage/Festival d'Avignon.
© Christophe Raynaud De Lage/Festival d'Avignon.
Autour du coryphée élargi à une dizaine de comédiens montés sur ressorts et à un contre-ténor à la voix sublime, le plateau s'enrichit de la présence de gens ordinaires de tout âge, ceux et celles qui appartiennent à l'histoire européenne déroulée au rythme d'une rotative scandant les moments clés d'une aventure tumultueuse. Ainsi les espoirs les plus fous se sont-ils cognés aux forces répressives de pouvoirs entendant bien garder la main sur les velléités d'émancipation de sujets asservis, parfois, souvent, à l'insu d'eux-mêmes.

Le prologue d'Emmanuel Schwartz (excellent), en position frontale avec le public, l'affrontant, introduit les problématiques d'éviction du peuple dans les décisions qui le concernent "au premier chef". Le référendum de mai 2005 sur le traité d'une Constitution pour l'Europe s'est soldé par le rejet des urnes… Or, deux ans après, est signé le traité de Lisbonne passant outre le verdit démocratique. Ceux qui avaient perdu devant les électeurs continuent à imposer leur ligne et, ce faisant, c'est la légitimité de l'Europe qui s'en trouve atteinte pour longtemps. Plus grave, en foulant aux pieds le non-désir du peuple pour l'Europe proposée, elle ne peut que prendre le visage d'une technocratie doublement non désirable.

À la question "D'où tu viens ?", chacun répondra de là où il est, c'est-à-dire en privilégiant ce qui pout lui fait sens pour définir son identité. Les frontières invisibles transportées par chacun n'ont en effet que faire du carcan identitaire national qui l'étouffe en le réduisant à ce qu'il n'est pas. Alors pourquoi, si tel est le profond désir de chacun, n'avoir pas réussi à construire une Europe sans frontières ? Des éléments de réponse sont fournis par l'Histoire de deux siècles déchirés par les affres guerrières.

© Christophe Raynaud De Lage/Festival d'Avignon.
© Christophe Raynaud De Lage/Festival d'Avignon.

© Christophe Raynaud De Lage/Festival d'Avignon.
© Christophe Raynaud De Lage/Festival d'Avignon.
Des "progrès industriels" en chaîne du XIXe où l'Europe invente la bourgeoisie pour se nourrir de la force de travail du prolétariat, la lie de la société, dans une compétition forcenée entre entreprises et états concurrents, à la Conférence de Berlin de 1885 où elle invente le colonialisme pour se servir au banquet du dépeçage de l'Afrique, le cycle des dominations est inexorablement enclenché conduisant à "l'effort de guerre" où ce sont les plus déshérités qui fourniront le gros de la chair à canon. Mais ce qui constitue la force persuasive de ce manifeste-plaidoyer, c'est qu'il est porté avec une énergie débordante par les acteurs "réellement" horrifiés du sort réservé aux Humbles. C'est par l'émotion qu'on entre ainsi dans la compréhension.

Et quand vient le temps où on qualifie les hommes de vermines juives, sodomites, communistes, époque où journalistes, écrivains, penseurs sont liquidés au nom du respect dû à l'ordre dicté par le Parti National Fasciste, le plateau brûle des horreurs à venir. Ainsi va l'Europe avec son cortège de crimes organisés. Et que dire de tous ces apatrides ou enfants qui découvrent sur une photo jaunie leur père, impeccable, en uniforme nazi ? Karoline Rose - stupéfiante - chevauchant sa guitare, se lance alors dans un morceau déchaîné où cris et notes saturées, en lien avec le batteur lui-même paroxysmique, elle va hurler sa révolte face à l'innommable. Nos oreilles en souffrent terriblement, à l'image de la souffrance des persécutés.

© Christophe Raynaud De Lage/Festival d'Avignon.
© Christophe Raynaud De Lage/Festival d'Avignon.

© Christophe Raynaud De Lage/Festival d'Avignon.
© Christophe Raynaud De Lage/Festival d'Avignon.
La guerre froide génère ses atrocités européennes où Jan Palach, immolé par le feu sur la place Venceslas à Prague pour offrir sa mort aux chars russes étouffant le "Printemps de Prague", a droit sur le plateau à son moment de grâce. Quant aux événements de 68, ils sont célébrés dans la joie furieuse d'une émancipation revendiquée. Montrer fièrement ses seins, jouir sans entraves, désirer pour vivre pleinement. Yvonne de Gaulle troquée contre Louise Michel figure féministe de la Commune de Paris, les anciennes marques de l'ordre passé conspuées sans retenue aucune, comme l'ont été précédemment tous les généraux, hommes d'église, patrons d'industrie, et autres briseurs de liberté.

Ce parcours effréné au travers de L'Europe - interrompu par le Grand témoin, François Hollande, l'invité du soir, se pliant, en homme politique rompu à l'art d'une parole sans aspérités pleine de rondeurs et teintée d'un brin d'humour, à l'exercice d'un interrogatoire "gentil" -, mêlant chant lyrique, voix théâtrale, voix chantée et soutenu par une musique d'enfer, se termine par la liesse retrouvée autour de "l'Hymne à la joie". C'est en assumant d'où l'Europe vient, toutes les atrocités dont elle a été porteuse, que l'on peut résolument "désirer" une Europe répondant aux valeurs qu'elle a trop souvent bafouées. C'est là, à l'endroit même des sensations procurées par cet objet polyphonique convoquant témoignage, opéra, happening, théâtre total, que s'ouvre le champ de la réflexion.

"Nous, L'Europe, Banquet des Peuples"

Texte : Laurent Gaudé.
Conception, musique, mise en scène : Roland Auzet.
Assistant mise en scène : Victor Pavel.
Avec : Robert Bouvier, Rodrigo Ferreira, Olwen Fouéré, Vincent Kreyder, Mounir Margoum, Rose Martine, Dagmara Mrowiec-Matuszak, Karoline Rose, Emmanuel Schwartz, Artemis Stavridi, Thibault Vinçon.
Le Chœur de l'Opéra Grand Avignon et quarante chanteurs amateurs.
Chaque soir un grand témoin : Susan George (États-Unis / France),
Ulrike Guérot (Allemagne), François Hollande (France), Pascal Lamy (France), Eneko Landaburu (Espagne), Enrico Letta (Italie), Luuk van Middelaar (Pays-Bas), Geneviève Pons (France).
Scénographie : Roland Auzet, Bernard Revel, Juliette Seigneur, Jean-Marc Beau.
Lumière : Bernard Revel.
Chorégraphie : Joëlle Bouvier.
Vidéo : Pierre Laniel.
Musiques électroniques : Daniele Guaschino.
Costumes : Mireille Dessingy.
Collaboration artistique : Carmen Jolin.
Traduction polonaise pour le surtitrage : Lukasz Gajdzis.
Durée : 2 h 30.

•Avignon In 2019•
6, 7 et du 9 au 14 juillet 2019.
À 22 h.
Cour du Lycée Saint-Joseph
62 rue des Lices.
Réservations : 04 90 14 14 14.
>> festival-avignon.com

Spectacle créé le 6 juillet 2019 au Festival d'avignon.

© Christophe Raynaud De Lage/Festival d'Avignon.
© Christophe Raynaud De Lage/Festival d'Avignon.

Yves Kafka
Lundi 8 Juillet 2019

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021







Partenariat



À découvrir

"Gloucester Time, Matériau Shakespeare, Richard III" Crimes et machinations, une histoire de rois… interprétée "royalement"

D'abord le souffle puissant d'un dramaturge d'exception, William Shakespeare, pour s'emparer au XVIe siècle des combats fratricides opposant trente ans durant la famille des York à celle des Lancaster, avant que l'un d'eux, Richard duc de Gloucester, ne les surpasse en perfidie machiavélique… Puis un metteur en scène, Matthias Langhoff, pour, à la fin du XXe siècle, monter ce drame atemporel… Enfin, deux acteurs embarqués dans la première aventure, Frédérique Loliée et Marcial Di Fonzo Bo, pour remonter sur les planches en reprenant vingt-cinq années plus tard la mise en scène de leur mentor… Voilà de quoi est fait ce bouillonnant "Matériau Shakespeare".

© Christophe Raynaud de Lage.
D'emblée, on est immergé dans un décor fabuleux devenu, en 2022, une curiosité à lui seul. En effet, l'époque privilégiant les plateaux quasi-nus pour des raisons autant esthétiques que financières, on n'est pas peu surpris de découvrir une gigantesque machinerie de treuils et autres parquets inclinés commandés à vue par des techniciens faisant dérober sous les pieds des protagonistes le sol qui, au propre comme au figuré, à chaque instant risque de les engloutir. Jusqu'à la Tour de Londres que l'on devine en haut du monumental escalier, au-dessus du pont-levis. Une machinerie exceptionnelle propre à rendre compte des machinations qui vont déferler trois heures durant devant nos yeux fascinés…

Comme à l'époque du théâtre élisabéthain où celui-ci était lieu de rencontres festives, tout commence par un défilé d'invités qui, verre à la main, portable vissé à l'oreille, cameramen filmant la scène, rejoignent sourires de circonstance accrochés aux lèvres "le décor"… À l'exception cependant de la veuve d'Henri VI, bannie du royaume, qui sera, elle, évacuée manu militari par les agents de sécurité du théâtre, elle et son cabas plastique griffé "Bordeaux" où elle a entassé vaille que vaille quelques objets personnels… Ainsi est créé un continuum temporel, dévoilant au-delà des cinq siècles qui les séparent les coulisses des jeux de massacre pour la conquête du pouvoir… À quelques nuances près certes, quoique, en 2022…

Yves Kafka
14/02/2022
Spectacle à la Une

"Black Mountain" Polar psychologique théâtral tout terrain !

Polar tendu sur la trahison et le pardon, entre thriller d'horreur et dissection psychologique d'un rapport humain… Entre Rebecca et Paul… Lui a trahi, ils veulent faire le point, mais la tension monte… "Je pense que je veux que tu aies mal. Je suis désolé mais c'est ce que je veux. Je veux que tu aies réellement mal."

© Caroline Ablain.
Rebecca et Paul se sont isolés dans une cabane à la montagne… pour tenter de sauver leur couple, pour faire le point après une trahison encore ardente. À moins que l’un des deux ait d’autres projets en tête. Ils ont décidé de se retrouver seuls, à l’écart du monde, de s’offrir du temps et de l’espace pour être honnêtes et s’écouter. À moins qu’ils ne soient pas seuls.

Après "Nature morte dans un fossé", précédent succès du groupe Vertigo, "Black Mountain" de Brad Birch est dans la même lignée, un spectacle noir mais non dénué d'humour, avec suspense et ambiances légèrement horrifiques… dans une forme légère pour s'adapter à toutes types de lieux.

Ici, Guillaume Doucet, Bérangère Notta et Alice Vannier du groupe Vertigo ont respecté les volontés (didascalies) de l'auteur en matière de scénographie. Ainsi on découvre un décor minimaliste avec pour seule structure délimitant l'espace un cube composé de ses seules arêtes (sans parois), mais matérialisé en fond par un mur de planches de bois simplement percé d'une fenêtre rectangulaire avec un rideau noir, seul élément composé, concret, suggérant la cuisine.

Dominique Debeauvais
08/04/2022
Spectacle à la Une

"Vies de papier" Road-movie immobile entre enquête et conférence passionnées

Leur nouvelle tournée passe peut-être pas loin de chez vous. Il faut aller voir Benoît Faivre et Tommy Laszlo et leur manière de rendre palpitant l'examen d'un album-photos anonyme et intrigant trouvé dans une brocante belge…

© Thomas Faverjon.
Dans "Vies de papier", ces documentaristes, ces nouveaux Dupond et Dupont mènent une enquête qui, par étapes, avec ses impasses, ses indices, ses objets déconcertants, toutes ces miettes d'un passé inconnu voit s'ajuster des miettes de mémoire et se constituer en une histoire allemande, une destinée. Celle d'une femme allemande pendant la guerre.

Le scénario développé est improbable et véridique, le récit est haletant. Il a la dimension d'un témoignage de chasseurs de trésors qui tatônnent et se trouvent transformés eux- même par la chasse. Par la résolution de l'énigme, les ressorts secrets de la quête.

Scéniquement, tous les codes convergent vers la réalité avec, en prime dans la présence des comédiens, cette dimension de passion délivrée par des enquêteurs devenus de magnifiques conférenciers. Qui, dans leur manière de faire la liaison entre les images et les objets, cèdent à une touchante tendance à l'auto-célébration. Comme une joie, une satisfaction, une fierté à faire partager.

"Vies de papier" est un road-movie immobile, une épopée avec ce sens de l'autodérision qui fait douter jusqu'au bout et tiens les rennes du rire. Alors cet album-photos ? Cette femme, on y croit ou on n'y croit pas ? C'est la question d'un spectateur comblé.

Jean Grapin
24/03/2022