La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Danse

"Imperfecto"… Parfaite fusion d'arts et d'époques !

Pour notre deuxième entrée à la cinquième biennale d'art flamenco qui se déroule du 3 au 18 février au théâtre national de Chaillot, nous retrouvons Jann Gallois et David Coria pour une rencontre audacieuse. Le parcours hip-hop et contemporain de la première apporte un souffle frais au rythme endiablé du second accompagné d'une musique où moderne et médiéval accordent leurs tempos.



© Michel Juvet.
© Michel Juvet.
Jann Gallois, habillée d'une robe couleur gris brillant, commence la représentation par un solo théâtral où elle remercie le public d'être présent en s'attardant, avec humour, sur la situation pandémique. Original pour un spectacle de danse où la parole est souvent absente et où l'expression est uniquement corporelle. Le mariage du verbe et du geste s'effectue lorsque David Coria avance sur scène. Son entrée se fait remarquer par le son sortant naturellement de ses chaussures de Flamenco. Jann Gallois tient des propos sur le geste parfait et la théâtralité quand elle est portée sur les épaules du nouvel arrivant pour accomplir ensemble un très joli duo avec une gestuelle des membres supérieurs de la première portée par les zapateados et les palmas du second.

La parole aurait sans doute gagné à être atténuée lorsque la synchronisation entre les deux interprètes débutait pour éviter un manque de compréhension et un léger trop-plein. La danseuse a une gestuelle tout en rotondité avec quelques mouvements géométriques des bras qui deviennent ballants, pesant vers le bas par la force gravitationnelle, en gardant de la hauteur avec un tronc porté par des épaules droites et des coudes formant un angle de quatre-vingt-dix degrés avec les avant-bras.

La gestique, accompagnée de palmas des deux artistes et des tapes sur les épaules de David Coria, est tout en rondeurs, vive, rapide avec quelques ruptures où les paumes, remontées par l'ensemble des doigts, semblent glisser dans les airs comme des virgules. Ainsi, la figure, composée des deux interprètes dont la première porte la gestique des membres supérieurs quand le second celui des membres inférieurs, devient une mosaïque humaine où les deux individualités existent dans leur plénitude.

Puis flamenco et contemporain ont chacun leurs solos respectifs avant que les deux ne se réunissent pour un duo. David Coria démarre un récital de zapateados, les talons tapant le sol et se décollant légèrement de celui-ci avec quelques ruptures lorsqu'il lève le plat du pied pour taper son talon gauche à mi-hauteur. Les taconeos s'enchaînent, toujours avec rapidité, assortis d'une gestuelle des bras autour du tronc à hauteur de taille. Le rapport au corps est tendu et ferme. Puis Jann Gallois enchaîne, pleine de grâce et de majesté oscillant entre rapidité et lenteur, en étendant ses bras, les faisant tournoyer autour d'elle à distance de son tronc. Les mouvements sont amples suivis de déplacements vifs. Son rapport à l'espace se révèle tout aussi physique, mais avec une gestuelle et des trajets scéniques beaucoup plus larges.

© Michel Juvet.
© Michel Juvet.
Chacun porte dans leur création leur propre signature artistique. Yann Gallois, autant chorégraphe que danseuse, après une formation de musicienne, débute par le hip-hop et se dirige vers la danse contemporaine. Ce mariage lui permet d'originales créations où son travail sur les planches lie ces deux univers. David Coria, aussi chorégraphe de son côté, a eu la rare chance de côtoyer, pour une personne de sa génération, le flamboyant et très talentueux Antonio Gadès (1936-2004). Il mêle de la théâtralité dans son art et épouse, durant ce spectacle, le contemporain avec beaucoup de talent.

Les deux interprètes forment ensuite un duo. Leurs bras se suivent, le tronc de l'une devançant ou suivant celui de l'autre. Ils sont assez proches et suffisamment distants pour qu'ils aient chacun leur propre amplitude. Assis au sol, la synchronisation finit par les unir. Ils roulent l'un sur l'autre pour traverser pendant quelques mètres la scène dans sa longueur.

La musique semble venir d'ailleurs, car à la jonction de différents mondes avec des percussions autour d'une très grosse caisse et d'une batterie. Le piano et le clavicorde d'Alejandro Rojas accompagnent aussi audacieusement les chorégraphies où pour ce dernier instrument, le son liturgique du clavecin ressemble à celle d'une guitare. Le chant de David Lagos apporte aussi un souffle chaud et profond, avec une émotion à fleur de peau.

Finalement, David Coria s'habille de la même robe que Jann Gallois au milieu de la représentation. Il garde la même gestique qu'avec son veston sans ajouter une quelconque modification à celle-ci comme s'il n'incarnait que son propre personnage avec des costumes qui seraient neutres et transparents. À quoi servent-ils alors ? Les sourires ou rires peuvent fuser dans le public comme s'il fallait saluer cette audace qui n'en est pas une. Mais peu importe à vrai dire, toutes les frontières ont été abolies autant dans la danse que dans la musique avec la rencontre de multiples univers, jusqu'au médiéval, transcendant toutes les différences artistiques et temporelles.

Le solo théâtral du début faisait état du geste parfait. À quoi bon qu'il soit parfait ou non. Les chorégraphies dans toutes leurs grâces n'ont pas eu besoin de cette vue de l'esprit pour être de toute beauté et faire rêver ! En défendant aussi, et en le montrant, un rapport ouvert aux autres et à l'ailleurs dans un monde de plus en plus reclus sur lui-même.

"Imperfecto"

Jann Gallois © Laurent Philippe.
Jann Gallois © Laurent Philippe.
Première mondiale.
Chorégraphie, mise en scène et costumes : Jann Gallois et David Coria.
Avec Jann Gallois et David Coria (danse), David Lagos (chant), Alejandro Rojas (piano et clavicorde) et Daniel Suarez (percussions).
Regard extérieur : Frederic Le Van et Daniel Muñoz Pantiga.
Lumières : Cyril Mulon.
Régie son : Chipi Cacheda.
Production Cie Burnout et Arte Y Movimiento Producciones SL.
Durée : 1 h.

Cinquième biennale d'art flamenco
Organisée en partenariat avec la Biennale de Séville.
Rafaela Carrasco, "Ariadna [al hilo del mito]" (première mondiale) : 3 au 6 février 2022.
Paula Comitre, "Alegoría" : 4 au 6 février 2022.
Florencia Oz/Isidora O'Ryan, "Antípodas" : 10 au 12 février 2022.

David Coria/Jann Gallois, "Imperfecto" (première mondiale) : 11 au 13 février 2022.
Farruquito, "Íntimo" : 16 au 18 février
 2022.
Rafael Riqueni, "Nerja" : 16 au 18 février
 2022.
David Coria, "Humano : 16 au 18 février
 2022.

Chaillot - Théâtre national de la Danse,
Salle Jean Vilar ou Salle Firmin Gémier, Paris 16e, 01 53 65 30 00.
>> theatre-chaillot.fr

Safidin Alouache
Dimanche 13 Février 2022

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021 | Avignon 2022




Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.






À découvrir

Les modèles des artistes sont-elles vraiment des modèles de vie ? À en croire ces "Muses", non, et tant mieux !

La racine étymologique de musée est "temple des Muses", du nom de ces neuf déesses qui président aux arts. Ici, elles ne sont que quatre (mais neuf en alternance, tiens ? Hasard…) et l'histoire qu'elles incarnent se déroule effectivement dans un musée après la fermeture, dans la torpeur de la nuit. Dans ce spectacle très vivant, incarner est le verbe idéal pour définir ces créations de personnages, puisque ceux-ci ne sont faits, au tout début, que des figures faites de pigments, de colle, de toiles et de cire.

© Xavier Cantat.
Des figures suspendues dans leurs cadres et posées sur un socle qui sont des chefs-d'œuvre : la "Joconde" de Léonard de Vinci, la "Naissance de Vénus" de Botticelli, la "Petite danseuse" de Degas et le "Diptyque Marilyn" d'Andy Warhol… Magie du théâtre, lorsque le dernier visiteur sort, suivi par le dernier gardien, ces muses renaissent, reprennent vie, voix et chair. Alors commence une longue nuit qui va révéler les caractères surprenants, parfois volcaniques et débordants de ces personnages si sages le jour.

Besoin de se dérouiller un peu les jambes, de se plaindre de la cohue qu'elles subissent tous les jours, de se rappeler des souvenirs "d'enfance" ou de se réchauffer les nerfs aux rivalités les plus classiques, rivalités de notoriété, de séduction ou d'âge, car ces quatre figures font bien partie des représentations de l'idéal féminin en compétition, telle sera la course qu'elles mènent avec fougue et sensualité.

L'idée de départ aurait pu devenir banale et vaine sans l'inventivité que les autrices, les interprètes et le metteur en scène ont déployé. Le texte de Claire Couture et Mathilde Le Quellec ancre résolument son ton dans la fantaisie, le jeu de répliques et l'humour. Les deux autrices ont laissé libre cours à leur imaginaire en gardant un point de vue moderne. Elles dessinent des tempéraments rugueux, explosifs et inattendus, qui tranchent avec les idées convenues que l'on forme face à ces représentations idéalisées de la femme : ce que cache le visage, l'apparence, l'esthétique.

Bruno Fougniès
18/10/2022
Spectacle à la Une

"Huis clos" Sommes-nous acteurs de notre destin ou de simples marionnettes ?

Garcin, Inès et Estelle, un homme et deux femmes, se retrouvent enfermé(es) dans un salon où la lumière ne s'éteint pas et duquel il est impossible de sortir. Ils comprennent qu'ils se trouvent en Enfer et se racontent leurs histoires. Ainsi se noueront entre eux des relations complexes qui ne se révèleront pas toujours réciproques.

© Anthony Dausseur.
Est-ce bien raisonnable de retourner assister à une énième représentation de "Huis clos", ce texte incontournable du théâtre français écrit, fin 1943 - début 1944, par le célèbre philosophe Jean-Paul Sartre ? Une de ses plus belles œuvres et aussi une des plus jouées.
Quand on aime, on ne compte pas, semble-t-il.

Au Laurette Théâtre, une petite salle intimiste de quartier, se joue une nouvelle version de cette célèbre pièce, interprétée par deux comédiennes et un comédien attachant(es) et investi(es) : Sebastian Barrio, Karine Battaglia et Laurence Meini.

La proximité du public avec la scène et, de ce fait, le contact très proche avec les personnages renforcent très largement la thématique de la pièce. Rares ont été les fois où cette sensation d'enfermement a pu nous envahir autant, indépendamment des relations tendues qui se tissent progressivement entre les personnages et qui de ce fait sont décuplées.

Brigitte Corrigou
24/10/2022
Spectacle à la Une

"Deux mains, la liberté" Un huis clos intense qui nous plonge aux sources du mal

Le mal s'appelle Heinrich Himmler, chef des SS et de la Gestapo, organisateur des camps de concentration du Troisième Reich, très proche d'Hitler depuis le tout début de l'ascension de ce dernier, près de vingt ans avant la Deuxième Guerre mondiale. Himmler ressemble par son physique et sa pensée à un petit, banal, médiocre fonctionnaire.

© Christel Billault.
Ordonné, pratique, méthodique, il organise l'extermination des marginaux et des Juifs comme un gestionnaire. Point. Il aurait été, comme son sous-fifre Adolf Eichmann, le type même décrit par Hannah Arendt comme étant la "banalité du mal". Mais Himmler échappa à son procès en se donnant la mort. Parfois, rien n'est plus monstrueux que la banalité, l'ordre, la médiocrité.

Malgré la pâleur de leur personnalité, les noms de ces âmes de fonctionnaires sont gravés dans notre mémoire collective comme l'incarnation du Mal et de l'inimaginable, quand d'autres noms - dont les actes furent éblouissants d'humanité - restent dans l'ombre. Parmi eux, Oskar Schindler et sa liste ont été sauvés de l'oubli grâce au film de Steven Spielberg, mais également par la distinction qui lui a été faite d'être reconnu "Juste parmi les nations". D'autres n'ont eu aucune de ces deux chances. Ainsi, le héros de cette pièce, Félix Kersten, oublié.

Joseph Kessel lui consacra pourtant un livre, "Les Mains du miracle", et, aujourd'hui, Antoine Nouel, l'auteur de la pièce, l'incarne dans la pièce qu'il a également mise en scène. C'est un investissement total que ce comédien a mis dans ce projet pour sortir des nimbes le visage étonnant de ce personnage de l'Histoire qui, par son action, a fait libérer près de 100 000 victimes du régime nazi. Des chiffres qui font tourner la tête, mais il est le résultat d'une volonté patiente qui, durant des années, négocia la vie contre le don.

Bruno Fougniès
20/09/2022