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Théâtre

Étrangeté comique de l’aliénation et de la vulnérabilité commune

"Home", Théâtre Nanterre-Amandiers, Nanterre, Hauts-de-Seine

Deux femmes, deux hommes. Un léger excès de théâtralité un peu mécanique signale de leur part un léger dérèglement comme un petit grain. Ils sont observés. Ils cherchent à nouer des liens à l’écart en s’installant à une table de jardin. Deux chaises. La sociabilité est offerte à qui s’assoit. La découverte de l’autre aussi.



© Sylvain Lubac.
© Sylvain Lubac.
Leurs habits bon marché sont soignés. En apparence, ils sont gens inoffensifs. Leur ordinaire falot est perturbé par un cinquième personnage, intrus épisodique.

Chantal Morel met en scène "Home" de David Storey (adaptée par Marguerite Duras ). Cette pièce de théâtre très écrite délivre des parts de réel d’une maison de repos, maison d’aliénés.

D’apparence absurde, "Home" est constitué d’une suite de bribes d’instants soudées par les retours cycliques d’une même situation. Le dialogue est brut, haché, rythmé, incohérent. Il apparait comme un verbatim d’échos dont les variations se parsèment d’indices. La pièce est là où se fissure l’image de la société. Au hasard des nuages qui passent sur les fronts, l’énigme du réel. Sibyllin.

La pièce déclenche un effet d’humour à retardement qui sollicite un très grand art de la part des comédiens et affine le regard du spectateur.

© Sylvain Lubac.
© Sylvain Lubac.
Celui-ci part à la découverte d’un diagnostic, suit les aléas de l’anodin. Les acteurs les empruntent avec bonheur et quittent très vite les mécanismes de l’absurde. Ils s’immiscent dans les silences, les non dits, entrent en complicité avec les mots, les anticipent, empruntent les allées de l’interprétation. Un jeu précis et rare apporte la surprise d’une incarnation progressive.

Les hommes par la maitrise d’un langage policé, les femmes par le rire obscène des allusions à connotation sexuelles entretiennent une forme de silence sur eux-mêmes et révèlent par leurs excès et leurs manques une fragilité sournoise et anxieuse suspendue dans le vide. Ils partagent un désir d’être humain tout simplement.

Les cinq sont probablement de beaux cas psychiatriques, mais non nommés, que la magie du théâtre déplace dans le champ du familier. Les comédiens interprètent et composent chacun une forme de folie immobile en accalmie loin de toute fureur.

Dans cette pièce la fiction devient instable. Le spectateur, au fur et à mesure que se construit le sens et l’effet public, prend conscience d’un doux délire partagé et le théâtre se trouve nettoyé de toute théâtralité. Étrangeté comique de l’aliénation et de la vulnérabilité commune.

C’est ainsi que le spectateur fait l’apprentissage du rire : du rire cérébral ironique, du rire de protection de soi, au rire de partage. Les comédiens sont tout simplement beaux dans leurs rôles.

Home, Home sweet home.

P.S.: "Home" de David Storey (très célèbre en Angleterre dans les années soixante soixante-dix) a été introduite en France par Claude Régy et adaptée par Marguerite Duras. Chantal Morel a déjà mise en scène cette pièce en 1986. Elle avait alors reçu le Prix du public du Printemps du Théâtre.

"Home"

Texte : David Storey.
Adaptation : Marguerite Duras.
Mise en scène : Chantal Morel.
Décor : Sylvain Lubac.
Lumière et régie générale : Isabelle Senègre.
Costumes : Cidalia Da Costa.
Assistant aux costumes : Hafid Bachiri.
Avec : Nicolas Cartier (Alfred), Maryline Even (Marjorie), Jean-Jacques Le Vessier (Harry), Rémi Rauzier (Jack), Line Wiblé (Katleen).
Durée : 1 h 45.

Spectacle du 16 mars au 8 avril 2012.
Mardi au samedi à 21 h, dimanche à 16 h.
Théâtre Nanterre Amandiers, Salle Transformable, Nanterre (92), 01 46 14 70 00.
>> nanterre-amandiers.com

Jean Grapin
Jeudi 22 Mars 2012

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