La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

Désir amoureux ou désir du pouvoir ? Confrontation au cœur de la critique que fait Marivaux de son siècle

"Le prince travesti", Théâtre 71, Malakoff

Résumer une intrigue de Marivaux est un exercice périlleux. Les sentiments croisés, dissimulés et les fausses identités fleurissent dans la plupart de ses pièces. Dans "Le Prince Travesti", toutes les intrigues, primaire et secondaire, de son théâtre sont utilisées : une fausse identité, une rencontre qui déclenche le sentiment amoureux, des nobles qui croisent leurs histoires avec des serviteurs, des messagers, des élans contrariés par la classe sociale, par le secret ou par le dédain… la liste n'est pas exhaustive.



© Guy Delahaye.
© Guy Delahaye.
C'est dans un lieu unique qu'Yves Beaunesne fait jouer ce classique. Le texte d'origine situe la pièce en Espagne mais ce dernier nous invite dans un salon-vestibule d'uno palazzo italien où se déverse l'escalier monumental menant aux appartements. Deux canapés, un piano à queue et d'immenses tentures moirées en fond de scène suffisent à rendre la froideur de l'immensité autant que le pouvoir effectif de la maitresse des lieux : la princesse d'un état fictif d'Italie où se déroule l'action déplacée au milieu du XXe siècle.

Ce lieu, capable d'abriter autant les conciliabules, les rencontres inopportunes que de surprendre les intrigues sert parfaitement le double intérêt de la pièce : les intrigues amoureuses et les jeux dangereux du pouvoir et de l'argent. Par quoi le monde est-il mené ? Le désir amoureux, le désir du pouvoir ? Les deux forces tissent la trame et la chaîne de la toile ironique et critique que Marivaux peint de son siècle.

De ces intrigues un peu désuètes, mais dont les leviers semblent hélas éternels, Yves Beaunesne extrait un spectacle en esquisse, entremêlant avec beaucoup de contraste le ton de la comédie et l'esprit dramatique, élaborant ainsi un cocktail tonique et changeant. Les scènes mettant en jeu Arlequin lorgnent résolument vers la commedia dell'arte (après tout, l'histoire, ici, se déroule en Italie), tandis que les apparitions du conseiller de la princesse, interprété par l'impressionnant Jean-Claude Drouot, sortent d'un univers résolument tragique.

© Guy Delahaye.
© Guy Delahaye.
Pour lier et faire évoluer ces deux univers, la pièce baigne dans un éclairage un peu cinématographique qui met en valeur l'époque où la pièce a été resituée : les années cinquante soixante. On retrouve même des éléments du théâtre filmé de l'époque, avec ces éclairages en contre-plongée provoqués par les rampes de scènes, qui donnent une étrangeté aux visages, un vernis un peu surnaturel, surannée. Une manière d'éclairer qui évolue d'ailleurs au fil des actes pour finir par tanguer vers plus de réalisme.

Des intermèdes musicaux (de très jolis airs en italien accompagnés en direct par Valentin Lambert) ponctuent les changements de scènes, rappelant sans cesse l'ironique vision que porte Marivaux sur ce monde d'intrigues perpétuelles et de malencontres amoureuses. Cet art subtil des dialogues et des situations complexes de Marivaux est totalement mis en avant par le metteur en scène de ses comédiens, à tel point qu'on aimerait parfois que le rythme de la vie accélère un peu le rythme des scènes pour donner du volume à une narration un peu trop sage, un peu trop étalonnée.

"Le Prince Travesti"

© Guy Delahaye.
© Guy Delahaye.
Texte : Marivaux.
Mise en scène : Yves Beaunesne.
Avec : Marine Sylf, Elsa Guedj, Nicolas Avinée, Jean-Claude Drouot, Thomas Condemine, Johanna Bonnet, Pierre Ostoya-Magnin et Valentin Lambert.
Dramaturgie : Marion Bernède.
Assistants à la mise en scène : Marie Clavaguera-Pratx et Pauline Buffet.
Scénographie : Damien Caille-Perret.
Lumières : Joël Hourbeigt.
Composition musicale : Camille Rocailleux.
Costumes : Jean-Daniel Vuillermoz.
Maquillages et coiffures : Kuno Schlegelmilch.
Durée 2 h 15.

Du 23 janvier au 1er février 2019.
Du mardi au samedi à 19 h 30, sauf le vendredi à 20 h 30, dimanche à 16 h.
Théâtre 71 - Scène nationale, Malakoff (92), 01 55 48 91 00.
>> theatre71.com

Tournée

© Guy Delahaye.
© Guy Delahaye.
Du 6 au 10 février 2019 : Théâtre Montansier, Versailles (78).
26 février 2019 : Scène Nationale 61, Alençon (61).
21 mars 2019 : Théâtre Jacques Cœur, Lattes (34).
28 et 29 mars 2019 : Grand Théâtre, Calais (62).
4 avril 2019 : Maison de la Culture - Nevers Agglomération, Nevers (58).

Bruno Fougniès
Mardi 29 Janvier 2019

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021 | Avignon 2022




Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.






À découvrir

Les modèles des artistes sont-elles vraiment des modèles de vie ? À en croire ces "Muses", non, et tant mieux !

La racine étymologique de musée est "temple des Muses", du nom de ces neuf déesses qui président aux arts. Ici, elles ne sont que quatre (mais neuf en alternance, tiens ? Hasard…) et l'histoire qu'elles incarnent se déroule effectivement dans un musée après la fermeture, dans la torpeur de la nuit. Dans ce spectacle très vivant, incarner est le verbe idéal pour définir ces créations de personnages, puisque ceux-ci ne sont faits, au tout début, que des figures faites de pigments, de colle, de toiles et de cire.

© Xavier Cantat.
Des figures suspendues dans leurs cadres et posées sur un socle qui sont des chefs-d'œuvre : la "Joconde" de Léonard de Vinci, la "Naissance de Vénus" de Botticelli, la "Petite danseuse" de Degas et le "Diptyque Marilyn" d'Andy Warhol… Magie du théâtre, lorsque le dernier visiteur sort, suivi par le dernier gardien, ces muses renaissent, reprennent vie, voix et chair. Alors commence une longue nuit qui va révéler les caractères surprenants, parfois volcaniques et débordants de ces personnages si sages le jour.

Besoin de se dérouiller un peu les jambes, de se plaindre de la cohue qu'elles subissent tous les jours, de se rappeler des souvenirs "d'enfance" ou de se réchauffer les nerfs aux rivalités les plus classiques, rivalités de notoriété, de séduction ou d'âge, car ces quatre figures font bien partie des représentations de l'idéal féminin en compétition, telle sera la course qu'elles mènent avec fougue et sensualité.

L'idée de départ aurait pu devenir banale et vaine sans l'inventivité que les autrices, les interprètes et le metteur en scène ont déployé. Le texte de Claire Couture et Mathilde Le Quellec ancre résolument son ton dans la fantaisie, le jeu de répliques et l'humour. Les deux autrices ont laissé libre cours à leur imaginaire en gardant un point de vue moderne. Elles dessinent des tempéraments rugueux, explosifs et inattendus, qui tranchent avec les idées convenues que l'on forme face à ces représentations idéalisées de la femme : ce que cache le visage, l'apparence, l'esthétique.

Bruno Fougniès
18/10/2022
Spectacle à la Une

"Huis clos" Sommes-nous acteurs de notre destin ou de simples marionnettes ?

Garcin, Inès et Estelle, un homme et deux femmes, se retrouvent enfermé(es) dans un salon où la lumière ne s'éteint pas et duquel il est impossible de sortir. Ils comprennent qu'ils se trouvent en Enfer et se racontent leurs histoires. Ainsi se noueront entre eux des relations complexes qui ne se révèleront pas toujours réciproques.

© Anthony Dausseur.
Est-ce bien raisonnable de retourner assister à une énième représentation de "Huis clos", ce texte incontournable du théâtre français écrit, fin 1943 - début 1944, par le célèbre philosophe Jean-Paul Sartre ? Une de ses plus belles œuvres et aussi une des plus jouées.
Quand on aime, on ne compte pas, semble-t-il.

Au Laurette Théâtre, une petite salle intimiste de quartier, se joue une nouvelle version de cette célèbre pièce, interprétée par deux comédiennes et un comédien attachant(es) et investi(es) : Sebastian Barrio, Karine Battaglia et Laurence Meini.

La proximité du public avec la scène et, de ce fait, le contact très proche avec les personnages renforcent très largement la thématique de la pièce. Rares ont été les fois où cette sensation d'enfermement a pu nous envahir autant, indépendamment des relations tendues qui se tissent progressivement entre les personnages et qui de ce fait sont décuplées.

Brigitte Corrigou
24/10/2022
Spectacle à la Une

"Deux mains, la liberté" Un huis clos intense qui nous plonge aux sources du mal

Le mal s'appelle Heinrich Himmler, chef des SS et de la Gestapo, organisateur des camps de concentration du Troisième Reich, très proche d'Hitler depuis le tout début de l'ascension de ce dernier, près de vingt ans avant la Deuxième Guerre mondiale. Himmler ressemble par son physique et sa pensée à un petit, banal, médiocre fonctionnaire.

© Christel Billault.
Ordonné, pratique, méthodique, il organise l'extermination des marginaux et des Juifs comme un gestionnaire. Point. Il aurait été, comme son sous-fifre Adolf Eichmann, le type même décrit par Hannah Arendt comme étant la "banalité du mal". Mais Himmler échappa à son procès en se donnant la mort. Parfois, rien n'est plus monstrueux que la banalité, l'ordre, la médiocrité.

Malgré la pâleur de leur personnalité, les noms de ces âmes de fonctionnaires sont gravés dans notre mémoire collective comme l'incarnation du Mal et de l'inimaginable, quand d'autres noms - dont les actes furent éblouissants d'humanité - restent dans l'ombre. Parmi eux, Oskar Schindler et sa liste ont été sauvés de l'oubli grâce au film de Steven Spielberg, mais également par la distinction qui lui a été faite d'être reconnu "Juste parmi les nations". D'autres n'ont eu aucune de ces deux chances. Ainsi, le héros de cette pièce, Félix Kersten, oublié.

Joseph Kessel lui consacra pourtant un livre, "Les Mains du miracle", et, aujourd'hui, Antoine Nouel, l'auteur de la pièce, l'incarne dans la pièce qu'il a également mise en scène. C'est un investissement total que ce comédien a mis dans ce projet pour sortir des nimbes le visage étonnant de ce personnage de l'Histoire qui, par son action, a fait libérer près de 100 000 victimes du régime nazi. Des chiffres qui font tourner la tête, mais il est le résultat d'une volonté patiente qui, durant des années, négocia la vie contre le don.

Bruno Fougniès
20/09/2022