La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

"Des Territoires" Et si la colère des "héritiers" trouvait là (très provisoirement) son point d'équilibre ?

Quand Baptiste Amann parle de sa trilogie, dont il présente ici le troisième et dernier volet - faisant suite à "Nous sifflerons la Marseillaise…" et "D'une prison l'autre…" -, il lui arrive d'évoquer les trois moments de "L'Orestie" d'Eschyle, le crime, la vengeance et l'expiation. Non par quelconque prétention de se mesurer à une telle figure, mais pour faire entendre, dans un triptyque au rythme haletant, ce qui fonde sa "recherche" sous-tendue tout entière par l'impérieux désir de mettre en jeu les minuscules histoires familiales traversées par les événements de la grande Histoire. Un magma bouillonnant dont, à notre corps défendant, nous sommes nous aussi les héritiers.



© Sonia Barcet.
© Sonia Barcet.
En effet, qui sommes-nous, sinon la somme des expériences vécues dans notre milieu d'appartenance lui-même infiltré par l'Histoire bruyante ? Certes, à la marge - ce qui fait événement pour l'un ne le faisant pas pour l'autre - existe, et heureusement, un espace de liberté personnelle mais celui-ci ne doit pas oblitérer les pesanteurs de "la reproduction" à l'œuvre (cf. Pierre Bourdieu, "La misère du Monde"). Produits d'un milieu et d'une époque, nos existences nous échappent le plus souvent… sauf si les mots viennent faire corps avec le corps social pour faire advenir en chacun le sujet recouvert par le magma ambiant.

Dans ces conditions, devient limpide l'intention du metteur en scène d'entremêler trois jours de l'histoire d'une fratrie, d'un quartier populaire rejeté sur la rive déshéritée d'une Cité protégée par ses remparts (la sienne, Avignon), à trois événements historiques incarnés tour à tour par une figure emblématique de la Révolution française, de la Commune de Paris et de la Révolution algérienne.

À chaque "temps" du récit de cette saga familiale, par le truchement d'artifices totalement assumés, ces icônes (Condorcet, Louise Michel, Djamila Bouhireb) vont faire irruption pour prendre vie dans le présent de Lyn, Samuel, Benjamin et Hafiz, le frère adoptif (au grand-père FLN). Boostant le présent, la double temporalité est à prendre comme un aiguillon du réel se donnant à voir sous un autre jour, l'éclairant de biais.

© Sonia Barcet.
© Sonia Barcet.
Alors, ce qui pourrait apparaître ici comme un procédé factice - mélange de deux temporalités distinctes réunissant dans le même hôpital deux mondes apparemment sans rapport - devient un formidable outil ouvrant grand les passerelles du sens à construire…

Entre Benjamin, le frère handicapé, en état de mort cérébrale après avoir été mordu cruellement par le chien de l'un des émeutiers de 2015, et Djamila Bouhired, l'égérie de la révolution algérienne condamnée à mort par le tribunal militaire français en 1957, quel point commun y-a-t-il d'autre que l'hôpital nord de Marseille où l'état de santé de l'un et le documentaire tourné sur l'autre ayant séjourné là après tortures les ont conduits ? Tout en habitant "des territoires" et des histoires différentes, ils participent du même monde : celui des êtres appelés à faire don de leur vie (don d'organe et/ou don de son existence) pour un monde plus humain, plus libre.

La scénographie composée de trois lieux (un couloir, une salle de soins, un espace machine à café qui deviendra le studio de tournage du procès) fait cohabiter, dans le même espace du plateau, des réalités chargées chacune d'un fort coefficient émotionnel. Que ce soit celle vécue par la fratrie déchirée par le deuil qui les frappe, avec en prime la question cruciale d'autoriser ou non le don d'organes de Benjamin le frère aimé, que ce soit l'actrice (fille de harki…) jouant l'insoumise Djamila, héroïque face au commissaire du gouvernement, aux parachutistes français venus soutenir les actes de torture de leur capitaine, et au juge mâle plein de condescendance pour cette colonisée, rebelle, et femme de surcroît, les tensions sont palpables. Dans l'un et l'autre de ces "territoires", il s'agit d'une lutte à mort… pour la vie.

© Sonia Barcet.
© Sonia Barcet.
Des morceaux de bravoure vont venir percuter l'immobilisme de la conscience consensuelle, parmi lesquels la remarquable plaidoirie reconstituée (elle n'a jamais eu lieu, le tribunal de l'Algérie française ayant refusé de l'entendre) du ténor du barreau Jacques Vergès. Détournant le procès de la militante "terroriste" algérienne luttant pour la liberté de son peuple en celui du colonisateur prédateur, il discrédite à jamais l'idéal de liberté affiché par l'État français au nom duquel ces crimes sont commis.

Le commissaire du gouvernement lui répondra en citant le témoignage d'une fillette de dix ans horriblement mutilée lors de l'attentat du Milk Bar fréquenté par les Français d'Alger. Une révolte - celle d'un peuple luttant pour recouvrer son indépendance - peut-elle être juste si elle s'accompagne de la mort d'êtres innocents ? À cette question répondra en écho l'attentat de la rue de Thèbes, perpétré par l'Organisation de la résistance de l'Algérie française, et ayant fait plus de quatre-vingts morts parmi les Algériens de la casbah endormie.

L'on ressort de ces deux heures et demie menées tambour battant comme étourdi par le flux ininterrompu d'images produites par cette succession de focales, variant entre deux époques et ménageant entre elles le jeu propice à "réfléchir" nos propres convictions. "Des territoires" est à prendre comme une somme où le temps n'est plus un continuum linéaire mais une diffraction de deux réalités se faisant écho pour mieux donner à penser le monde tel qu'il va. Un grand moment de théâtre explosif.

"Des Territoires (… Et tout sera pardonné ?)"

© Sonia Barcet.
© Sonia Barcet.
Texte et mise en scène : Baptiste Amann.
Texte disponible aux éditions Théâtre Ouvert/Tapuscrit.
Assistante à la mise en scène : Amélie Enon.
Avec : Solal Bouloudnine, Alexandra Castellon, Nailia Harzoune, Yohann Pisiou, Samuel Réhault, Lyn Thibault, Olivier Veillon.
Scénographie : Baptiste Amann.
Régie générale : François Duguest.
Création lumière : Florent Jacob.
Création sonore : Léon Blomme.
Costumes : Suzanne Aubert.
Construction décor : Atelier Lasca dans les ateliers du TnBA.
Durée : 2 h 30.
Production L'Annexe.

A été joué dans la Grande Salle Vitez du TnBA (Bordeaux), du 28 janvier au 1er février 2020.

>> tnba.org

Tournée

© Sonia Barcet.
© Sonia Barcet.
12 mars 2020 : Brive, L'Empreinte - Scène nationale Brive-Tulle, Brive-la-Gaillarde (19).
Du 18 au 20 mars 2020 : Théâtre Sorano, Toulouse (31).
Du 31 mars au 3 avril 2020 : Théâtre Dijon-Bourgogne - CDN, Dijon (21).

Yves Kafka
Mercredi 12 Février 2020

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives


Brèves & Com


Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.







À découvrir

Bernard Adamus "C'qui nous reste du Texas"… Blues et beau

Pour son quatrième album, Bernard Adamus, avec son style blues très marqué, fricote avec le rock pour nous mener vers le grand nord sur des chansons qui se nourrissent de différents tempos aux paroles truculentes.

Bernard Adamus
Bernard Adamus, d'origine polonaise, a débarqué à ses trois ans au Québec. Depuis maintenant plus de dix ans, il trace une ligne artistique saluée par la critique avec ses albums "Brun" (2009), "No2" (2012) et "Sorel soviet so what" (2015). Du premier jusqu'au dernier LP, "C'qui nous reste du Texas", la qualité est toujours chevillée aux accords.

Avec ses dix titres, cet opus a une allure toujours foncièrement blues aux relents parfois rock. L'artiste a laissé très majoritairement son harmonica dans son étui. Sa voix, caractéristique, traînante, presque criarde, est utilisée comme effet multiplicateur de ses émotions.

Les chœurs sont discrets bien que parfois appuyés comme pour "Chipotle". Certaines compositions telle que "L'erreur" excelle dans un blues avec la contrebasse de Simon Pagé très présente, accompagnée de quelques notes de piano pour rendre un son plus clair quand celui-ci est, à dessein, légèrement étouffé par des percussions. La voix monte haut perchée au refrain où claironne un saxophone donnant un tournis musical, tel le reflet d'un état d'âme où la tristesse se berce d'incompréhension. C'est dans ces cassures de rythme que se mêlent d'autres éléments musicaux et vocaux donnant une tessiture aboutie. Le début d'une chanson peut ainsi être décharné à dessein comme celui d'un désert, d'un seul à seul avec l'artiste.

Safidin Alouache
05/05/2020
Spectacle à la Une

"I Fratelli Lehman" par la Cie Tom Corradini Teatro de Turin

Captation intégrale Ce spectacle sans paroles (ou très peu) - mais pas sans bruitages ! - devait être présenté au Théâtre Ambigu durant le festival Off d'Avignon cet été. Du fait de l'annulation, la compagnie italienne Tom Corradini Teatro de Turin vous invite à visionner cette pièce burlesque sur l'argent, la cupidité et l'amour raconté avec le langage du clown, sans interaction verbale, adapté à un public de tous âges et de toutes nationalités.

Comédie visuelle et physique interprété par deux talentueux clowns turinois (Tom Corradini et Michele Di Dedda), "I Fratelli Lehman" (The Lehman Brothers) raconte l'histoire d'un couple de banquiers et de financiers dont les capacités et les compétences les ont rendus célèbres et respectés dans tout le monde.

Apparemment, ils ont tout, des voitures rapides, de beaux secrétaires, des bureaux luxueux, un style de vie somptueux. Cependant, un jour leur fortune est anéantie en quelques minutes après un plongeon désastreux du marché boursier. Des richesses à la misère, ils doivent maintenant transformer leur échec en opportunité et gravir de nouveau la montagne du succès.

Gil Chauveau
21/04/2020
Sortie à la Une

Soigne le monde "Heal The World" de Michael Jackson par les Franglaises

Les Franglaises vous souhaitent encore et toujours un joyeux confinement en vous offrant une reprise franglisée de "Heal The World" de Michael Jackson ou "Soigne Le Monde" de Michel Fils de Jacques. Bonne écoute !

Soigne le monde
"Même confinés, les Franglaises récidivent en traduisant littéralement le très à-propos "Heal the World" de Michael Jackson : "Soigne le Monde". Enregistré et réalisé 100 % en confinement, les trente-cinq membres de la troupe donnent de la voix pour "faire de ce monde une meilleure place". "Enjoy… Euh, appréciez !"

Les Franglaises… le spectacle
Comédie musicale à la façon d'un "opéra pop" à l'américaine, le spectacle propose de traduire les plus grands succès du répertoire anglophone… histoire de vérifier, à travers un "test-aveugle", la pertinence de ces grands tubes mondiaux, des Scarabées à Reine, en passant par Michel Fils-de-Jacques et les Filles Épices… et bien plus encore…
Se prenant les pieds dans les incohérences des traductions littérales au premier degré à la manière de "google-trad", et emportés par la fiction de ces pièces musicales, les interprètes offrent une tournure explosive au spectacle qui vire au cabaret fou version Monty Python !
Durée : 1 h 45

Gil Chauveau
31/03/2020