La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Danse

"Crépuscule" et "Trottoir"… deux chorégraphies inspirées, un accueil partagé…

La danse contemporaine multiplie les tentatives pour questionner le monde comme il va… ou comme il ne va pas. Loin d'une approche lisse confortant l'ordre établi, elle convoque sur le plateau les ressources des arts plastiques, de la vidéo, du théâtre, s'inspire d'écrits à teneur philosophique pour créer une dramaturgie singulière. Les corps en mouvement - ou en non-mouvement - deviennent alors "les porte-parole" de ces interrogations existentielles. Ainsi il en va de "Crépuscule" et "Trottoir", présentés dans une même soirée du FAB.



"Crépuscule" © Pierre Planchenault.
"Crépuscule" © Pierre Planchenault.
"Crépuscule", de la Compagnie Auguste-Bienvenue, renvoie par son titre au "Crépuscule des Dieux" de Wagner, sauf que les Dieux ici ont changé de nature… Bienvenue Bazié et Auguste Ouédraogo s'emploient depuis l'an 2000 à promouvoir leur art chorégraphié tant au Burkina Faso, dont ils sont originaires, qu'en France où ils se sont établis. Leur curiosité les amène à questionner, au travers de corps "grandeur nature", les thèses développées par l'historien Yuval Noah Harari sur le devenir de l'Homo Sapiens. Que deviendrait l'humanité (la nôtre) soumise au diktat des nouvelles technologies ?

Des lettres géantes en mouvement, "IN GOD WE TRUST", surplombent en les écrasant de leur magnificence les cinq danseurs du plateau. Une danseuse, bras au ciel, semble tendre les mains en direction de ce Dieu numérique, objet de toutes les dévotions contemporaines, pendant que trois autres danseurs l'observent attentivement. Le cinquième entre alors en lice, un écran en guise de tête. Des chiffres projetés en vidéo déferlent, transformant les "humains" en panneaux d'affichage.

"Crépuscule" © Pierre Planchenault.
"Crépuscule" © Pierre Planchenault.
La musique s'emballe, se fait stridente, enjoignant l'homme à la tête d'écran de battre en retraite tandis que ses coreligionnaires tentent, non sans une belle énergie, de résister en exécutant des gestes heurtés. Comme si leur corps avait à souffrir du nouveau démiurge voulant prendre possession d'eux, ils se débattent en accomplissant des gestes répétitifs, saccadés, autant de mécaniques qui trahissent leur défaite à venir.

Mettant en abyme la gestuelle des danseurs, une vidéo projette en live des cercles lumineux concentriques qui finissent par déborder, comme des tsunamis irrépressibles, sur les premières rangées de spectateurs les incluant ainsi dans le désastre à l'œuvre. Engloutis par ce déluge numérique, les danseurs se débattent dans l'arène plongée dans un silence assourdissant annonçant l'estocade… Avant qu'un autre final soit proposé où l'humanité, loupiote à la main, tenterait de percer l'obscurité des âges farouches à la recherche d'une nouvelle aube.

Le propos inspiré par des préoccupations contemporaines développées par un penseur best-seller, l'esthétique irréprochable de la scénographie, tout comme l'engagement physique au-dessus de tout soupçon de danseurs aguerris, ne peuvent laisser indifférents. Pourtant - et même si une part du public a adhéré au "spectacle" - on peut rester partagé par cette démonstration appliquée, laissant au final trop peu de place à la fantasmagorie.

"Trottoir" © Fernanda Tafner.
"Trottoir" © Fernanda Tafner.
"Trottoir", du Brésilien Volmir Cordeiro, impose une chorégraphie puisant son inspiration dans le processus libérateur filmé naguère par Jean Rouch dans "Les Maîtres Fous". Une sarabande masquée et colorée déboule sur le plateau traversé par l'énergie débridée de ceux et celles qui, empruntant le lieu de "passage" du trottoir, vont jouer à l'envi - afin de les mieux déjouer - les assignations héritées conduisant aux oppressions "en tous genres".

Si l'ethnographe s'était attaché à filmer, caméra à l'épaule, des rites d'exorcisme pratiqués par les immigrés nigériens dans un "ciné-transe" propre à rendre palpable l'oppression vécue au travers des figures de la colonisation, le chorégraphe contemporain crée des tableaux vivants de danseurs livrant combat à corps déployé pour recouvrer leur identité confisquée.

Dans une sorte de Carnaval improvisé, visages d'abord recouverts de collants écrasant les traits (comme "dés-identifiés", tant leur être assujetti à une place assignée a perdu toute singularité propre), habits bariolés de couleurs vives portant la révolte qui couve en eux, ils vont s'étayer les uns les autres pour faire la nique aux oppresseurs de tous poils.

"Trottoir" © Fernanda Tafner.
"Trottoir" © Fernanda Tafner.
Dans un premier tableau, on les découvre agglutinés sur le bord de scène, masse informe qui va s'ébrouer pour laisser émerger des jeux de rôle en chaîne. Singeant le jeu social dicté par un Big Brother omniprésent, les dépossédés d'eux-mêmes vont s'adonner à des rituels sans queue ni tête, répliques de la condition qui leur est réservée et qu'ils répètent à satiété.

Il faudra la voix de l'une d'eux pour que le déclic de la révolte s'enclenche. "Ce n'est pas plus papa, le pape ou le juge qui me feront la loi. Biologie n'est pas destin, mon corps est à moi". Se délivrant alors mutuellement du couvercle/couvre-chef - casque, casquette, képi, etc. - qui pèse sur leur tête, l'interchangeant, ils prennent acte du pouvoir qu'est le leur : choisir son rôle sans se le laisser imposer par quelle qu'instance que ce soit.

Frénétiquement, ils se lancent dans des figures libératrices, arrachant les masques qui les étouffaient, piétinant les reliques de leur asservissement. Encouragés par les commentaires libertaires proférés par la voix au micro - "Rien n'est interdit" - ils réduisent en lambeaux les anciennes pelures pendant que d'autres bravent fièrement les interdits. Autant d'actes de rébellion les dépouillant du prêt-à-porter sociétal afin que la métamorphose libératrice advienne. Une version de l'"Ecce Homo" nietzschéen, comment on devient ce que l'on est…
Oui, certes… Alors pourquoi ce délire carnavalesque aux vertus rédemptrices nous laisse-t-il en marge, "spectateurs" de cette fête orgiaque plus qu'invités à la partager ?

"Crépuscule"

"Crépuscule" © Pierre Planchenault.
"Crépuscule" © Pierre Planchenault.
Compagnie Auguste-Bienvenue.
Conception et chorégraphie : Bienvenue Bazié et Auguste Ouédraogo.
Avec : Jessica Yactine, Louise Soulié, Ousseni Dabaré, Bienvenue Bazié, Auguste Ouédraogo.
Création lumière : Fabrice Barbotin.
Vidéo mapping : Jérémie Samoyault.
Composition musicale : Khalil Hentati (AKA Epi).
Création costumes : Vincent Dupeyron.

Présentés les 8 et 9 octobre 2020 au Carré-Colonnes, Saint-Médard-en-Jalles (33), dans le cadre du FAB (2 au 17 octobre 2020).

Autre date
8 mars 2021 : L'Avant-Scène, Festival Mars "Planète Danse", Cognac (16).

"Trottoir"

"Trottoir" © Fernanda Tafner.
"Trottoir" © Fernanda Tafner.
Chorégraphie : Volmir Cordeiro.
Avec : Volmir Cordeiro, Martin Gil, Isabela Fernandes Santana, Marcela Santander Corvalán, Anne Sanogo, Washington Timbó.
Création lumière : Abigail Fowler.
Création son : Arnaud de la Celle.
Conception costumes : Volmir Cordeiro.
Réalisation costumes : Vinca Alonso et Volmir Cordeiro avec la participation des danseurs.
Textes extraits de "Poems from Guantanamo", "The Detainees Speak" de Marc Falloff ; "Un appartement sur Uranus" de Paul B. Preciado ; "Traité du Tout Monde" d'Édouard Glissant ; "Le Verbe", extrait du "Chant de la Carpe" de Ghérasim Luca ; extraits de "Prendre Corps" de Ghérasim Luca ; "You Don't know Me" de Caetano Veloso ; "L'une chante, l'autre pas" d'Agnès Varda.

Présenté le 9 octobre 2020 à La Manufacture CDCN de Bordeaux, dans le cadre du FAB (2 au 17 octobre 2020).

Tournée
9 décembre 2020 : Théâtre de la Vignette et ICI, CCN de Montpellier (34).
31 mars et 1er avril 2021 : Kaaitheater, Charleroi Danse, Festival Legs, Bruxelles (Belgique).

Yves Kafka
Lundi 19 Octobre 2020

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021


Brèves & Com


Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.








Vidéos les plus récentes



À découvrir

Oui, nous pouvons permettre aux musiciens de pratiquer sans risque et sans mise en danger du public !

L'Institut Technologique Européen des Métiers de la Musique, le syndicat CSFI (Chambre Syndicale de la Facture Instrumentale), le syndicat Les Forces Musicales, c'est-à-dire les professionnels des instruments de musique, des orchestres et opéras français sont parvenus à établir un socle de connaissances solides scientifiquement prouvées sur les enjeux et les risques sanitaires liées à la pratique musicale et vocale. Il sont désormais en état de délivrer des préconisations et de nouveaux protocoles pour permettre aux musiciens de pratiquer sans risque et sans mise en danger du public. Fanny Reyre Ménard, à la tête du pilotage du Projet PIC VIC (Protocole pour les instruments de musique face au coronavirus, Pratique instrumentale et vocale) nous en a dit plus.

Bois & cuivres © Buffet Crampon.
Fanny Reyre Ménard est Maître Artisan luthière à Nantes depuis 1988 et vice-présidente du CSFI. Elle peut, au nom de ses collègues et camarades engagés dans ce groupe interdisciplinaire de travail (depuis avril 2020), affirmer aujourd'hui qu'une pratique musicale en ces temps de coronavirus n'est pas plus dangereuse que les principaux gestes et actes de notre vie quotidienne.

Un enjeu important puisqu'on parle ni plus ni moins que de rouvrir les salles de concert et les Opéras. Il s'agit également d'encourager la reprise normale d'une pratique musicale, instrumentale et vocale grâce aux outils et connaissances obtenus après quasiment une année de recherches.

Une recherche menée et des résultats obtenus grâce à une synergie de forces tout à fait exceptionnelle ; outre les professionnels des instruments de musique, des orchestres et autres opéras, les ingénieurs Recherche et Développement de structures importantes en facture instrumentale telles que Buffet Crampon, associés à des laboratoires de recherches en biologie, des spécialistes en aérosols ou en dynamique des fluides ont rejoint dans ce but commun (en savoir plus et agir en conséquence) l'Unité des Virus Émergents de l'Institut universitaire hospitalier de Marseille. Le milieu musical à l'arrêt en mars 2020 souhaitait reprendre l'avantage, la crise sanitaire ayant laissé tout le monde provisoirement sans réponse. Ce n'est plus le cas aujourd'hui.

Christine Ducq
31/03/2021
Spectacle à la Une

"Respire" Un conte moderne qui traverse les airs comme un souffle magique

Johanne Humblet est funambule. Avec la Compagnie Les filles du renard pâle, elle parcourt le monde pour tendre ses câbles entre les immeubles, les monuments, les grues, elle les fait grimper, se courber en spirale, plonger dans des lacs, traverser des places, des rivières. "Le fil est le lien qui relie un point à un autre, au-dessus des frontières, des barrières, il rassemble. Un lien autant symbolique que concret", explique-t-elle. Elle tisse ainsi son parcours d'équilibriste : quelques dizaines ou quelques centaines de mètres de long et seulement 12 millimètres de diamètre.

© Les filles du renard pâle.
Mais la conception que cette funambule pleine de rêve fait de ses spectacles ne s'arrête pas à l'exploit. Et même si elle évolue sans sécurité aucune, elle ne cherche pas à provoquer chez celui qui regarde le nœud qui noue le ventre à l'idée de la chute dans le vide. Cette réaction est là, quoi qu'il en soit, mais Johanne Humblet ne s'en contente pas. Elle raconte des histoires. Et elle ne les raconte pas seule.

Avec elle, mais au sol, un groupe de trois musiciens rocks va l'accompagner tout au long de sa traversée. La partie musicale du spectacle est très importante. Un rock très teinté métal, trois musiciens aux looks punky qui suivent de leurs compositions l'évolution de la funambule là-haut. Ce sont des échanges, rythmes et regards, qui orchestrent l'évolution du chaperon rouge des airs tandis qu'au sol le loup surveille. Une autre partie importante du spectacle, qui a pour objectif de se jouer la nuit, est dirigée par l'équipe lumière, des lumières élaborées qui font le lien en collant à la musique et en découpant la funambule dans le ciel.

Bruno Fougniès
23/03/2021
Spectacle à la Une

"Adeno Nuitome" Une glorification de l'amour

Lola Molina questionne pour la deuxième fois les stigmates de l'amour. Dans sa pièce précédente intitulée "Seasonal Affective Disorder" (déjà dans une mise en scène de Lélio PLotton), elle s'était intéressée à la cavale hors normes, et pas correcte du tout politiquement parlant, d'une ado de 14 ans et d'un chanteur vaguement raté de 50 piges. Dans "Adeno Huitome", le couple est moins romanesque puisqu'ils ont à peu près le même âge. Lui est régisseur lumière, Elle, écrivain. Ils vivent ensemble en joyeux citadins et suivent chacun des carrières vouées à la réussite jusqu'au jour où le cancer s'immisce dans leur histoire. C'est sur Elle que ça tombe.

© Jonathan Michel.
Une nouvelle qui bouleverse leurs projets : ils changent de vie, abandonnent la ville, achètent une maison en pleine nature. C'est là qu'elle vit dorénavant entre la rivière, les arbres en fleurs, les animaux sauvages et l'écriture. Lui revient de ses tournées dès qu'il le peut. La pièce se construit ainsi en courtes interventions de l'une ou de l'autre et de scènes à deux. Mélanges de souvenirs, de narrations et moments de vie qui nous font découvrir peu à peu l'histoire de ces deux personnages et les variations de leur amour l'un pour l'autre.

Le texte autant que la mise en scène évitent avec bonheur tout réalisme. C'est plus vers une poésie de réconciliation avec la nature que vers l'analyse des dommages de la maladie que notre attention est tournée. Lola Molina scrute avec art et tendresse les remous intimes que la présence de cette menace provoque. Elle (le personnage féminin), prise entre la solitude de cette nouvelle maison et la solitude de son travail d'écriture navigue entre nostalgie de l'adolescence et besoin d'une vitalité que l'environnement bourgeonnant de la maison lui apporte. Lui se dévoue pour l'entourer de toute son attention.

Bruno Fougniès
15/04/2021