La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

Avignon Off 2015 Don Juan d'Ödön von Horváth : Une pétrification de l'être avant sa dissolution

"Don Juan revient de la guerre", Théâtre des Halles, Avignon Off 2015

C'est en soldat vaincu, un 11 novembre 1918, qu'Ödön von Horváth choisit de faire apparaître son Don Juan. Amnésique, malade, tourmenté, encore plongé dans l'ahurissement et la blessure de son effroi.



© André Muller.
© André Muller.
L'auteur laisse dériver le personnage dans un après-guerre* rempli de veuves et d'orphelines. Lui fait prendre les différentes postures d'un revenant improbable, porté par la rumeur de son passé, l'enfonce dans un silence de neige et un oubli lourd d'avenir. De 1918 à 1935. Fin de cavale.

Dans une alternance de saynètes brèves, l'œuvre en trois actes circule avec souplesse entre sarcasme et ironie. C'est une comédie noire, un drame drolatique peuplé de trente-cinq personnages féminins bien réels qui vivent de rêves et de fantômes. La pièce est retorse pour la mise en scène.

Le choix de Guy Pierre Couleau qui met en scène est radical, d'une grande simplicité. Pour cette traversée de l'Allemagne de plus en plus cauchemardesque, le spectacle avance par un choix appuyé et discret de théâtralité. Au lointain, des rideaux de scènes. En velours rouge choisi pour sa chaleur, puis en lamé or pour sa vitalité d'artifice, enfin totalement blanc pour le retour des fantômes.

Sur scène, devant ces rideaux, les comédiens évoluent par des changements à vue.

Autant d'occasions, de tremplins pour lancer les dynamiques, les fondre et les enchaîner. Les rôles féminins sont tenus par deux comédiennes seulement : l'une blonde (Carolina Pecheny), l'autre brune (Jessica Vedel), l'une à cheveux longs, l'autre à cheveux courts. C'est un coup de maître. Toutes deux de concert dévorent la scène dans la conquête de Don Juan.

© André Muller.
© André Muller.
Il faut voir avec quelle voracité, quelle "gouleyance", ces deux- là endossent tous les rôles. Et avec quel dynamisme. Comment elles composent des duos qui deviennent des duels, révélant l'éternel féminin dans sa diversité et ses métamorphoses. La maman et la putain. Les deux amantes. La grand-mère et sa petite fille. La marâtre et l'orpheline. Dans le rire et les larmes, la joie et la peine. La chaleur et le froid. De fusions en effusions, l'amour et la vengeance.

Pour le comédien, qui interprète le rôle-titre, c'est un défi. Il lui faut être, en situation, un personnage qui, dans ses faiblesses et son caractère, se montre victime consentante du mythe donjuanesque et de ses archétypes. À la fois apparaissant et apparu. Apparu et disparaissant. Et même dans l'absence, être toujours une présence sous le regard. Assurément Nils Ohlund est ce Don Juan qui s'efface. Ce Don Juan qui, revenant de guerre, atteint un stade de pétrification de l'être avant sa dissolution.

Les comédiens de Guy Pierre Couleau font ainsi les gammes d'une tragédie commune et rendent sensibles, de manière bien lisible, les tourments supportés dans la reconstruction d'une apparence, les désirs de prestances assaillies de doutes, les ombres en quête d'une ombre complice. Dans ce spectacle, il est question d'une rumeur qui cesse de courir, d'un monde perdu, d'un passé révolu, du passage de la légende qui fait rêver au mythe qui glace. Sans retour.

Du rêve inabouti d'une main tendue et tenue.

"La cidarem la mano, la… ma, no".

Le spectateur est captivé.

Note :
* La pièce est écrite à Vienne en 1935. Le personnage est bien trop réel, il est honni pour cela par les nazis. En 1933, Horváth est interdit. Il choisit de s'exiler en France à la suite de l'anschluss.

Vu en avant-première à Colmar.

"Don Juan revient de la guerre"

Texte : Ödön von Horváth.
Mise en scène et scénographie : Guy Pierre Couleau.
Assistant à la mise en scène : Bruno Journée.
Avec : Nils Öhlund Carolina Pecheny Jessica Vedel.
Création lumière : Laurent Schneegans.
Traduction : Hélène Mauler et René Zahnd.
L’Arche est éditeur et agent théâtral du texte représenté.

Avignon Off Du 4 au 26 juillet 2015.
Tous les jours à 20 h, relâches les 7, 14 et 21.
Théâtre des Halles, Chapiteau, rue du Roi René, Avignon, 04 32 76 24 51.
>> theatredeshalles.com

Tournée 2015-2016
1er au 4 décembre 2015 : TAPS Scala, Strasbourg (67).
11 au 23 décembre 2015 (relâche le 17) : Théâtre de l'Atalante, Paris 18e.

Jean Grapin
Mardi 30 Juin 2015

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives








À découvrir

•Off 2019• Antioche… Contradictions contemporaines… entre confort matérialiste et exaltation romantique

L'histoire se passe au Québec. Dans "Antioche" de Sarah Berthiaume, Antigone est une adolescente un peu foutrac, qui fait un peu n'importe nawak avec son djin troué et sa toga praetexta. Normal, elle voudrait jouer Anouilh et son Antigone, et articuler parfaitement le Français standard plutôt que jouer les fièvres du samedi soir…

•Off 2019• Antioche… Contradictions contemporaines… entre confort matérialiste et exaltation romantique
… Quant à sa copine Jade, elle ne vaut pas mieux qui s'emmure dans les toiles d'Internet, universelle araigne maléfique, pendant que sa mère qui a fui la Syrie fait des listes de mots pour les mémoriser.

Dans cette terre d'exil et d'accueil, dans cette terre d'immigration qui mêle réfugiés du Proche-Orient et descendants des acadiens entourés d'Anglais, cette terre qui veut échapper au globish et se pose la question de sa présence au monde, les deux copines rêvent de fugues, vivent intensément le sentiment de la liberté ou de l'enfermement. C'est que le confort matérialiste ou l'exaltation romantique sont autant de pièges à éviter. Pour elles le retour aux origines est problématique. La pièce noue les contradictions contemporaines.

Le langage est populaire, direct et inventif. Et le spectacle évolue de la comédie populaire et farcesque au drame suspendu au dessus des têtes. Les personnages connaissent des paroxysmes et dans les allers et les retours de leurs rêves, dans leurs errances, leurs désirs de fugues se lit la construction d'une mémoire et d'une identité. Jusqu'à ce que les deux héroïnes, en bordure du danger, croisent le chemin de la fatalité et du destin. Le retour aux origines devient tentation de l'intégrisme, du terrorisme.

Jean Grapin
29/06/2019
Spectacle à la Une

•Off 2019• La dernière bande Enregistrements magnétiques… performance à donner la banane !

Quand du noir complet, le faisceau de lumière de l'ampoule tombant des cintres coiffe le crâne dégarni et blanchi de Denis Lavant, hiératique derrière un bureau métallique fatigué, les yeux aimantés par un magnétophone à bande posé devant lui et absorbant dans la nuit magnétique toute son énergie, on se dit que la magie du théâtre est un leurre qui nous ravit au double sens…

•Off 2019• La dernière bande Enregistrements magnétiques… performance à donner la banane !
Plus rien n'existe alors que ce fabuleux homme né pour le théâtre qui s'apprête devant nous à renouer avec l'univers insolite de Samuel Beckett, dont il a interprété sur cette même scène des Halles, "Cap au pire" (2017), mis en jeu par le même Jacques Osinski.

Et le (très) long silence qui s'ensuit instille, dans le droit fil du choc liminaire, une étrangeté en osmose avec l'univers du dramaturge irlandais. Puis, émergeant de sa torpeur contemplative, "il" rapproche à quelques millimètres de son œil, que l'on devine à moitié aveugle, une clé extraite du fouillis de son veston loqueteux. Si le premier tiroir ouvert contenant une bobine ne l'intéresse pas dans l'immédiat, l'autre dans lequel il plonge à nouveau sa tête lui offre… une banane ! Épluchée soigneusement, elle va être tenue en bouche avant d'être mangée. La peau jetée sur le sol, lui vaudra une glissade digne d'un Buster Keaton sorti d'un film muet.

Yves Kafka
07/07/2019
Sortie à la Une

•Off 2019• Le dernier Ogre Conte slamé et "bio-éthique" à dévorer tout cru

D'abord dire le choc artistique lié au mix d'un slam magnétique, d'une voix parlée aux résonances philosophiques, d'une musique live et de live painting se répondant l'une et l'autre, le tout réuni sur le même plateau pour créer l'univers poétique où deux histoires différentes - quoique… - se rencontrent au point de chute. Les contes partagent cela en commun, ils "parlent" au-delà de leur contenu et réservent des surprises "sans fin" qui nous mettent en appétit (d'ogre).

•Off 2019• Le dernier Ogre Conte slamé et
Ensuite, dire que l'on ne doit pas se laisser abuser par le mot conte… Comme beaucoup de contes, il n'est pas destiné aux enfants même s'il peut être vu avec intérêt par eux aussi… ne serait-ce que pour qu'ils expliquent aux adultes que leur faim de bien faire - rêve d'une vie bio et écologique à tous crins - peut s'avérer à la fin, "une vraie tuerie"…

(Il était une fois) un ogre dont i["À [son] retour [sa] douce avait dressé la table/Préparée comme jamais des mets gorgés d'odeur"]i (il parle, l'ogre, en alexandrins slamés) et qui aimait ses sept filles plus que tout au monde, les bisoutant, les cajolant et veillant à ce que rien ne leur manquât de nourriture raffinée et autres conforts domestiques. Un père de famille au-dessus de tout soupçon…

Certes, les mets gorgés d'odeurs mijotés par sa femme ogresse étaient exquis à son goût mais ogre il était, et son penchant "naturel" pour la chair fraîche humaine ne pouvait longtemps rester au garde-manger.

Yves Kafka
27/07/2019