La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

"La maison de Bernarda Alba" Une mise en demeure adressée à ses filles… le sexe maudit à jamais, la claustration comme seul horizon

Drame de l'enfermement et des névroses familiales ou sociales, cette pièce de Federico Garcia Lorca – "le pédé au nœud papillon" comme se plaisait à le railler la bourgeoisie réactionnaire franquiste – résonne profondément près d'un siècle après son écriture. Son thème, universel et intemporel, est au cœur de l'intérêt suscité. Mais ici sa "représentation", au travers de la nouvelle traduction de Thibaud Croisy qui en assure aussi la mise en scène et la direction d'actrices, rend encore plus percutant son impact.



© Martin Argyroglo.
© Martin Argyroglo.
Dans un décor sobre au sol uniforme borné par une galerie de colonnes limitant l'espace des joutes à venir, vont s'affronter cinq sœurs soumises à l'impérieuse loi matriarcale et se déchirant entre elles. L'enjeu ? Survivre ! S'opposer aux huit années de deuil décrétées dès la mort du patriarche par Bernarda, leur mère, maîtresse femme, (faussement) pieuse et obscène, obsédée par le qu'en-dira-t-on et opposant un véto péremptoire aux désirs amoureux et/ou sexuels de ses filles. Elle qui, portes et fenêtres murées, entend dorénavant exercer un pouvoir absolu sur son domaine érigé en forteresse. "Je n'ai pas raison, ça ne sert à rien la raison. J'ordonne, moi". Ainsi soit-il.

Dès l'entrée sur le plateau d'Angustias (l'aînée, "la plus moche", mais la plus riche aussi, ayant hérité naguère d'un autre père, le premier mari de Bernarda), de Magdalena (la fille préférée, la seule qui pleure à l'enterrement du père), d'Amelia, de Martirio (souffrante et le ventre déchiré par l'envie), et d'Adela (la plus jeune, la plus belle et rebelle), une atmosphère lourde de désirs étouffés transpire. Surexposés par les poses délibérément surjouées, croisements de jambes étudiés, tenues seyantes surhaussées par de hauts talons aiguilles, les corps des cinq filles de Bernarda dans leurs postures aguichantes disent (à des degrés différents) ce qui leur est refusé : le droit légitime à jouir de la vie, à jouir tout simplement.

© Martin Argyroglo.
© Martin Argyroglo.
Pour compléter cette galerie de portraits exclusivement féminins (même si l'une d'entre elles est interprétée non sans bonheur par un homme, les autres mâles n'étant évoqués qu'au travers de leur absence obsédante ou de qualificatifs bestiaux), il y a aussi La Poncia, au service de Bernarda, "amie" depuis plus de trente ans ; elle, à qui sa patronne rappelle brutalement qu'elle la paie pour servir, elle qui est aussi sa confidente, voire sa conseillère et qui ne rêve que de cracher sur Bernarda (ce qu'elle fait d'ailleurs en son absence, en regardant la salle droit dans les yeux). L'autre domestique, elle, ne sera jamais dénommée que par sa fonction, "servante". L'une et l'autre maudissant cette maison carcérale qui les nourrit chichement, elles et leurs enfants. L'une et l'autre regardant passer la vie des autres, des femmes qu'elles n'envient aucunement, elles qui pourtant n'ont pour seules richesses que leurs mains… et "un trou qui les attend dans le cimetière".

Enfin, il y a la mère très âgée de Bernarda, elle, que l'on enferme dans sa chambre par peur que les voisins ne surprennent sa folie ordinaire. Elle, désinhibée, qui revendique haut et fort le droit d'être amoureuse, de sentir encore la brûlure d'un sexe d'homme en elle (elle relève sa robe et caresse son ventre) et qui se promène avec un chiffon sur l'épaule qu'elle se plait à prendre pour son bébé.

© Martin Argyroglo.
© Martin Argyroglo.
Cette atmosphère irrespirable ("Ouvre la porte, on étouffe ici"), saturée des frustrations à fleur de peau des demoiselles en mal d'amour et de sexe, va crever comme un abcès à la faveur de la rumeur colportée jusqu'à cet endroit retiré du monde… Le beau et jeune Pepe le Romano ne va-t-il pas convoler avec Angustias (et son héritage), l'aînée des filles n'en revenant pas elle-même d'avoir été l'élue… Dès lors, la jalousie entre les sœurs est portée à son incandescence. Le plateau, devenant champ de bataille, explose de remarques sournoises et d'invectives cruelles (Adela traitant Martirio, rêvant, elle aussi, du grand amour, de "fouille-merde", après lui avoir jeté à la figure "qu'une chose est en train de pourrir en elle et qu'elle va bientôt la faire crever"), insultes violentes à l'envi, redoublées de corps à corps orchestrés en chorégraphies musclées.

Ce torrent de haine et de fureur se déversant à flux continu ne manquera pas d'être blâmé par Bernarda… la même qui hurle "Tuez-la !", à l'encontre d'une jeune femme du village s'étant fait engrosser par un inconnu. Ce grand écart de Bernarda, des plus grotesques, donne l'occasion à Thibaud Croisy d'éclairer l'hystérie régnante dans un tableau rougeoyant où l'on voit défiler rageuses les sœurs armées d'un râteau, d'une faucille, d'une fourche… mise à part Adela qui, se tenant le ventre plein de l'embryon fœtus, tente de s'opposer à la mise à mort de celle dont sa mère réclame "qu'elle soit brûlée par où elle a pêché".

© Martin Argyroglo.
© Martin Argyroglo.
L'étalon en rut, enfermé dans la remise et faisant trembler les murs de l'édifice de ses coups de sabots répétés, sonne le glas… Il annonce le "mâle" qui s'est abattu sur la maison de Bernarda et de ses filles privées d'hommes, s'entredéchirant à mort. Et lorsque la chute surviendra, les seuls mots prononcés par Bernarda seront : "La fille de Bernarda est morte vierge. Vous m'avez entendue ? Silence, j'ai dit Silence !". Un cri à la hauteur de son impuissance…

Drame individuel, social et politique, "La maison de Bernarda Alba", écrite en 1936, fait effraction dans notre contemporanéité au travers de cette représentation traversée de part en part par les pulsions vitales mises sous couvercle. Thibaud Croisy et ses interprètes à l'unisson ont su splendidement transcender ce manifeste libertaire de Federico Garcia Lorca, fusillé par les sbires de Franco, pour questionner notre rapport présent aux injonctions liberticides. Les pulsions sexuelles des protagonistes crèvent le plafond des conventions – encore visibles dans les traces déliquescentes de l'ordre moral judéo-chrétien – au travers de leur incarnation dans des actrices surjouant délibérément l'option sexe.

Et même si les coups de boutoir répétés des cinq sœurs travaillées par le désir auront pour prix la mort de celle qui avait précisément eut l'audace de transgresser l'ordre établi, ils ébranleront – bien au-delà de la canne brisée de la tenancière des lieux – l'édifice forclos du monde selon Bernarda Alba… Un vrai "plaisir des sens" auquel nous, spectateurs, sommes conviés… en toute impunité.
◙ Yves Kafka

Vu le 25 mars 2026, Grande Salle Vitez du tnba, Théâtre national Bordeaux Aquitaine à Bordeaux.

"La maison de Bernarda Alba"

© Martin Argyroglo.
© Martin Argyroglo.
Création le 4 mars 2026 à La Filature (Mulhouse).
Texte : Federico García Lorca.
Nouvelle traduction : Thibaud Croisy et Laurey Braguier (publiée chez L'Arche éditeur - février 2026).
Mise en scène : Thibaud Croisy.
Avec : Elsa Bouchain, Charlotte Clamens, Helena de Laurens, Céline Fuhrer, Michèle Gurtner, Emmanuelle Lafon, Frédéric Leidgens, Lucie Rouxel, Laurence Roy, Hélène Schwaller.
Scénographie : Sallahdyn Khatir.
Lumières : Caty Olive.
Son : Manuel Coursin.
Costumes : Angèle Micaux.
Collaboration artistique : Élise Simonet.
Régie générale : Thomas Cany ou Raphaël de Rosa.
Régie son : Romain Vuillet ou Tom Balay.
Régie Plateau : Maureen Cléret.
À partir de 15 ans.
Durée : 2 h.

Représenté du 25 au 28 mars 2026 au tnba, Théâtre national Bordeaux Aquitaine à Bordeaux (33).

Tournée
Du 9 au 17 avril 2026 : T2G – CDN, Gennevilliers (92).

Yves Kafka
Lundi 6 Avril 2026

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021 | Avignon 2022 | Avignon 2023 | Avignon 2024 | À l'affiche ter | Avignon 2025




Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.