La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

"Les héros ne dorment jamais" Une plongée clownesque joyeuse et atypique dans l'univers de la chevalerie arthurienne

Les chevaliers de la Table Ronde et la Quête du Graal fascinent toujours autant de nos jours, même les clowns. Édith Proust, pensionnaire de la Comédie-Française, s'empare de la légende arthurienne et sonde notre quête d'héroïsme à travers l'imaginaire d'un duo de clowns, Georges et Alain, qu'elle forme avec le sociétaire Alain Lenglet. Un spectacle singulier, foutraque et réjouissant.



© Vincent Pontet, coll. Comédie-Française.
© Vincent Pontet, coll. Comédie-Française.
Les héros ne dorment jamais et les chevaliers de la Table Ronde continuent de nous faire rêver. Arthur, Lancelot, Gauvain, Yvain, Perceval, Tristan, Galaad… À leur évocation, notre imaginaire s'emballe. Dans les premiers récits arthuriens, Arthur se montre un roi guerrier et fédérateur qui réussit à unir un royaume allant de l'île de Bretagne jusqu'aux terres scandinaves. Par la suite, son règne connaît douze années de paix et sa cour, un grand prestige. Les chevaliers viennent de toutes parts s'y faire adouber.

Un idéal arthurien se met en place, utopique, que l'on retrouve chez Chrétien de Troyes (1130-1190) et les continuateurs. Dans son château de Camelot, Arthur réunit autour de la Table Ronde les meilleurs chevaliers du royaume. La Table abolit toute préséance et favorise l'égalité. Sur chaque siège, apparaît, sous forme d'inscription, le nom de celui qui y prend place, preuve que Dieu agrée et bénit cette compagnie. La forme ronde de la Table est clairement explicitée comme représentation symbolique du monde. Les chevaliers qui y siègent sont fidèles à un idéal chevaleresque : ils épaulent leur roi dans les batailles, tuent monstres et païens, jurent un amour éternel à leur dame et sont liés à jamais par une affection sans faille. Mais seul le plus pur d'entre eux sera digne d'accomplir la quête du Graal…

© Vincent Pontet, coll. Comédie-Française.
© Vincent Pontet, coll. Comédie-Française.
Sur la scène du Petit Saint-Martin, un "petit îlot paradisiaque de 4,5 mètres sur 4,5 mètres" immaculé, cerclé de terre, avec un magnétophone à bandes posé au sol et… quelques escargots en vadrouille. Un chevalier, en armure des pieds jusqu'à la tête, apparaît. Encombré par sa carapace de métal, sa démarche est brinquebalante. Une voix (celle reconnaissable entre toutes de Denis Podalydès) sort du magnétophone : "Perceval ou le Conte du Graal. Contre ces forces du Mal se dressa une force nouvelle faite de courtoisie, d'humanité, de noblesse : la chevalerie. Le monde va mal, le chaos succède au chaos, les guerres de succession et d'invasion ne cessent de frapper…"

Un deuxième chevalier, identique au premier, fait son apparition dans une musique grandiloquente, tout auréolé de lumière. La voix poursuit : "Mais, miracle de la vie, c'est dans la boue pestilentielle, comme dans le premier marais du monde, que fourmille la vie et que parfois naît la plus belle forme de vie sur terre : l'homme, l'homme nouveau, celui qui illumine les hommes comme chaque nouveau soleil se donne et s'offre à la terre et chasse les maux." Le chevalier se présente ainsi dans toute sa splendeur, tel le héros que chacun attendait.

Alors que du magnétophone nous parvient l'histoire de Perceval, le duo oscille entre une réinterprétation maladroite des aventures du chevalier à la candeur légendaire – sans cheval, ni tournoi – et un quotidien de héros arthuriens. Ils lisent le journal, mettent la table, jouent au ballon, s'embrassent du bout du heaume et communiquent au moyen de phylactères (NDLR, ces bandes de parchemin aux extrémités enroulées sur lesquelles sont inscrites les paroles prononcées par les personnages d'une œuvre d'art au Moyen Âge). Tout ceci est aussi plaisant que décousu.

Tandis que nos deux clowns jouent gauchement à Perceval et à Blanchefleur, nous écoutons avec intérêt Denis Podalydès nous conter l'histoire de Perceval. Fidèlement inspiré du roman de Chrétien de Troyes "Perceval ou le Conte du Graal", et enrichi de celui de son contemporain Geoffroy de Monmouth "Histoire des Rois de Bretagne", le récit nous (re)plonge avec délectation dans la légende arthurienne.

Un petit rappel ici s'impose afin de rafraîchir nos mémoires. Si Perceval est cité parmi les chevaliers d'Arthur dès "Érec et Énide" (1160), le premier roman arthurien de Chrétien de Troyes, il faut attendre le dernier, "Perceval ou le Conte du Graal", rédigé une vingtaine d'années plus tard, pour découvrir réellement l'histoire de ce chevalier, son aventure spirituelle et sa Quête du Graal. Car c'est aussi dans ce roman, où une dimension mystique s'ajoute à l'aventure chevaleresque, qu'apparaît pour la première fois le Graal.

© Vincent Pontet, coll. Comédie-Française.
© Vincent Pontet, coll. Comédie-Française.
Mais qui est Perceval ? Dernier fils de Pellinore de Listenois, roi du Pays de Galles, Perceval a été tenu à distance de la chevalerie par sa mère, après que son père et ses frères aient trouvé la mort dans une bataille. Élevé dans la forêt galloise, dans la plus grande solitude, il ne connaît ni les codes, ni les mœurs qui régissent les relations humaines. Croisant un jour sur sa route des chevaliers du roi Arthur, il les prend pour des dieux et n'a plus qu'une idée en tête : devenir chevalier. S'il se démarque des autres chevaliers de la Table Ronde par sa candeur et sa balourdise, on lui devine très vite un destin exceptionnel.

Prédestiné à la Quête, Perceval croise, tout comme Lancelot avant lui, la route du Graal. En ne posant pas les questions requises, lui aussi laisse passer le Graal. Son maître en chevalerie lui ayant enseigné qu'un chevalier doit savoir se taire, il garde le silence lors du passage, chez le riche Roi Pêcheur, du mystérieux cortège mené par une jeune fille portant un Graal orné de pierres précieuses. Un silence lourd de conséquences funestes…

Mais "Perceval ou le Conte du Graal" est resté inachevé du fait de la mort de son auteur, et la bobine du magnétophone finit par dérailler et se bloquer. Les deux acteurs se débarrassent alors de leur armure et, sortant également de leur mutisme, brisent le quatrième mur pour tenter de terminer le spectacle vaille que vaille.

© Vincent Pontet, coll. Comédie-Française.
© Vincent Pontet, coll. Comédie-Française.
Le changement d'univers est total ! Nous avons alors affaire à un véritable numéro de clowns. Car, avant d'intégrer la Troupe de la Comédie-Française en 2024, Édith Proust a mené, en parallèle de son parcours de comédienne, un travail autour du clown. Le sien s'appelle Georges, comme Sand et Brassens. Personnage indomptable à la voix qui déraille, passant sans transition des graves aux aigus, Georges parle beaucoup, digresse en permanence, se montre séductrice, voire libidineuse, parfois malaisante, et surtout hilarante.

Puis, sans raison apparente, nouveau changement, avec nos deux clowns la tête couverte d'un sac en papier se présentant désormais sous les noms de Petite Espérance et Vieille Amertume, une petite fille et son grand-père. Le sens de tout cela ? Mystère…

Si les trois parties de ce spectacle s'avèrent pour le moins décousues, sans véritable lien apparent, le tout est néanmoins très plaisant. Du récit légendaire porté par le talentueux Denis Podalydès aux facéties de Georges, il est agréable de se laisser embarquer ainsi dans ces différents univers, telles trois histoires distinctes. Inutile de chercher un sens à tout ceci et, comme disait David Lynch, pourquoi s'attendre à ce que l'art ait un sens puisque la vie n'en a pas ?
◙ Isabelle Fauvel

"Les héros ne dorment jamais"

© Vincent Pontet, coll. Comédie-Française.
© Vincent Pontet, coll. Comédie-Française.
Texte : Édith Proust, Laure Grisinger et Justine Bachelet.
Librement inspiré de "Perceval ou le Conte du Graal" de Chrétien de Troyes.
Mise en scène : Édith Proust.
Avec : Alain Lenglet et Édith Proust de la Comédie-Française.
Avec les voix de : Denis Podalydès, Christian Gonon de la Comésie-Française et Suzanne Duthu Harlez.
Dramaturgie : Laure Grisinger.
Scénographie : Hélène Jourdan.
Costumes : Colombe Lauriot Prévost.
Lumières : Diane Guérin.
Son : Vanessa Court.
Collaboration artistique : Justine Bachelet.
Durée : 1 h 15.

Du 20 mars au 10 mai 2026.
Du mercredi au samedi à 19 h, dimanche à 17 h 30.
Comédie-Française Hors les murs - Théâtre du Petit Saint-Martin, 17, rue René Boulanger, Paris 10ᵉ .
Téléphone : 01 42 08 00 32.
>> Billetterie en ligne
>> theatre-du-petit-saint-martin

Isabelle Fauvel
Vendredi 3 Avril 2026

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021 | Avignon 2022 | Avignon 2023 | Avignon 2024 | À l'affiche ter | Avignon 2025




Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.