La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

"Wycinka Holzfällen" de Bernhard vu par Krystian Lupa offre la possibilité d'un vide positif

"Wycinka Holzfällen (Des arbres à abattre)", Théâtre de l'Odéon, Paris

Ricaneurs modernes. Peintres prometteurs post Kubin ou poètes joyciens, tenants de la tradition, professionnels de la profession. Tâcherons de l'art et tenants de la critique officielle. Vaine écrivaine en veine de succès. Cantatrice réduite au silence. Comédien célèbre et décrié. Ancienne jeune première devenue alcoolique tout juste enterrée…



© Natalia Kabanow.© Natalia Kabanow.
© Natalia Kabanow.© Natalia Kabanow.
Tous réunis pour un repas culturel qui s'éternise. Entre goulasch et sandre du lac Balaton. Remarquable par la vacuité de ses propos et de la pensée. Et la violence sous le vernis.

La pièce de Thomas Bernhard, "Des arbres à abattre", ne fait pas dans la dentelle. Elle montre la comédie sociale de ceux qui jugent de l'Art sans en éprouver les saveurs. Ceux pour qui le fait culturel ne se mesure qu'à l'aune du geste maîtrisé et adéquat. Une bonne tenue, une démarche, une souplesse du poignet, une parole définitive. Ils sont habillés de préjugés. C'est un miroir du monde de la consommation culturelle qui est tendu au spectateur.

La scène est vue par le grand auteur Thomas Bernhard lui-même. Invité à ce repas par l'inertie des relations sociales, la force des choses. Spectateur impliqué. À la fois tiers inclus et refoulé. Face à la médiocrité et à son mensonge, il fait son cinéma, parasite, feint de s'endormir, rêve à haute voix.

Les lecteurs de Thomas Bernard connaissent les variations de point de vue, les répétitions du même, qui signent une petite musique, une basse continue qui marque les évolutions de la sensibilité. L'ironie auto-destructrice d'un narrateur commentateur.

© Natalia Kabanow.
© Natalia Kabanow.
C'est ce jeu de l'écriture que Krystian Lupa met en scène. En exploitant tous les procédés du théâtre : de l'avant-scène, de la ligne de rampe à la cage, jusque dans les proportions entre cage de scène et l'écran vidéo. Le spectateur se trouve face à un phénomène de laboratoire théâtral. Une forme de terrarium dans lequel les personnages vivent un huis clos. Ils y développent leur opinion, contemplent leur trace récente sur des enregistrements et pour certains jeunes ambitieux en intermède au confessionnal de leur téléréalité. Ils n'ont rien à se dire.

Le travail se fait en quasi-temps réel. (Près de quatre heures quarante). Il atteint un point sous la limite "sub limes" où le sentiment du grotesque, le ricanement cynique, envahissent le temps et l'espace. Mais un mouvement continu des corps, les allers-retours des paroles suscitent un phénomène de fascination à effet magique. Des leitmotivs, des respirations se font sentir, un rythme propre à chaque personnage devient sublime lors de l'apparition d'harmonies éphémères.

Dans cet univers qui affirme la réalité du néant, à bien des égards funèbre, le sentiment de vide et de pesanteur qui pourrait assaillir le spectateur se trouve inversé de manière positive par l'excellence des acteurs des comédiens. Concentrés toujours, ils connaissent les faiblesses de leurs personnages respectifs, savent les montrer sans en faire des monstres.

© Natalia Kabanow.
© Natalia Kabanow.
Avec Krystian Lupa, le spectateur intériorise le regard de Thomas Bernhard. Sur lui-même et sur le monde. Dans ce théâtre, où toute ressemblance avec des personnes existantes n'est absolument pas fortuite, se mesure à la fois le temps qui passe, l'éloignement des rêves de jeunesse inaccomplis, le souvenir de ceux qui ont brûlé leurs ailes et un art de vivre le présent qui fait obstacle au néant philosophique.

De la même manière que l'écriture, par le biais du narrateur, le style, les mots, la syntaxe, conserve une part de chaleur humaine, le théâtre de Thomas Bernhard vu par Krystian Lupa offre la possibilité d'un vide positif. Dans le clin de ce miroir théâtral réside en effet une manière de chaleur, fragile comme un attachement à l'humanité. L'espoir que partagent, à la toute fin, la cantatrice et l' écrivain. Retrouver le chemin de l'Art et de la Beauté en ayant fait déguerpir les faiseurs modernes.

"Wycinka Holzfällen (Des arbres à abattre)"

En polonais surtitré.
Texte : Thomas Bernhard.
D'après la traduction de Monika Muskała.
Mise en scène : Krystian Lupa.
Adaptation, scénographie, lumière : Krystian Lupa.
Avec : Bożena Baranowska, Krzesisława Dubielówna, Jan Frycz, Anna Ilczuk, Michał Opaliński, Marcin Pempuś, Halina Rasiakówna, Piotr Skiba, Ewa Skibińska, Adam Szczyszczaj, Andrzej Szeremeta, Marta Zięba, Wojciech Ziemiański.
Costumes : Piotr Skiba.
Arrangements musicaux : Bogumił Misala.
Vidéo : Karol Rakowski, Łukasz Twarkowski.
Production Teatr Polski - Wrocław.
Durée : 4 h 40.

Du 30 novembre au 11 décembre 2016.
Du mardi au samedi à 19 h, dimanche à 15 h, relâche exceptionnelle le mardi 6 décembre.
Odéon-Théâtre de l'Europe, Paris 6e, 01 44 85 40 40.
>> theatre-odeon.eu

Jean Grapin
Mardi 6 Décembre 2016

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021




Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.



    Aucun événement à cette date.
Vidéos les plus récentes



À découvrir

"Les femmes de la maison" L'épopée des luttes féminines sous le prisme d'une maison très spéciale

Voici la dernière pièce de Pauline Sales (écriture et mise en scène) qui a été présentée au Théâtre Paul Scarron du Mans devant un public professionnel restreint. Un privilège que d'assister à cette histoire que l'on sent chevillée au corps de sa créatrice. Il y est question de femmes artistes. Question également des femmes non artistes. Question de la liberté que les femmes ont peu à peu conquis depuis bientôt un siècle. Arrachant bribe après bribe le droit d'agir, de s'exprimer, le droit sur leur corps, leur sexualité, leurs choix. Et trouver enfin la puissance pour se détacher du diktat masculin si bien bétonné.

© Jean-Louis Fernandez.
L'histoire des "femmes de la maison" commence dans les années cinquante et se termine de nos jours. Elle va mettre en jeu une dizaine de personnages féminins sur trois périodes symboliques : les années cinquante, les années soixante-dix et 2022. Pour cela, Pauline Sales invente une maison qui sera le moyen de traverser le temps et l'espace. Cette maison est celle de Joris, un amoureux, par ailleurs cinéaste militant contre les méfaits des guerres. Il achète cette maison par amour pour une photographe, l'amour s'en va, il ne sait qu'en faire, alors il la prête à des artistes. Le hasard veut au départ que ce ne soit que des femmes - peintres, poètes, sculptrices… et cela se transforme en règle : seules des femmes artistes pourront venir un temps pour créer ici.

Première période, maison fermée entourée de bois. C'est l'après-guerre et l'artiste que Joris installe dans la maison dessine. Dessine en mode combat contre elle-même. Contre la pensée que chez elle, son mari, sa fille sont là comme une destinée de femme au foyer qu'elle refuse. Combat contre le mal que cela peut faire.

Bruno Fougniès
25/08/2021
Spectacle à la Une

•Off 2021• Sales Gosses Une approche vertigineuse et bouleversante de la maltraitance à l'école

Harcèlement, maltraitance ponctuelle ou récurrente… à l'école, à la maison, au travail, comment le traiter sur scène, comment prendre ou pas position ? Ici d'ailleurs, pas de prise de position, mais une exposition des faits, du déroulé des événements, en une manière de monologue où la comédienne Claire Cahen habite tous les personnages principaux, offrant l'accès au public à différentes appréciations du drame - victime, tyran, prof, mère - menant à une mise en perspective vertigineuse !

© Théâtre du Centaure.
Pour l'écriture de "Sales gosses", Mihaela Michailov s’est inspirée de faits réels. Une enseignante ligota une élève dans sa salle de classe, les mains derrière le dos, suite à son manque d'attention pour la leçon sur la démocratie qu'elle était en train de donner. Elle exposera ainsi l'enfant saucissonnée en exemple. Les "camarades" de cette petite-fille de onze ans, pendant la récréation, la torturons à leur tour. Elle sera retrouvée sauvagement mutilée… attachée dans les toilettes…

Dans une mise en scène que l'on perçoit nerveuse et précise, millimétrée, visant à l'efficacité, les choix de Fábio Godinho font être immédiatement lisible, mettant en quasi-training sportif la comédienne Claire Cahen et son partenaire musicien chanteur Jorge De Moura qui assure avec énergie (et talent) les multiples interventions instrumentales et/ou vocales. Metteur en scène, mais également performeur, Fábio Godinho joue clairement la carte de l'école "théâtre de la violence", de l'arène/stade où la victime est huée, vilipendée par la foule, cherchant à exprimer la performance telle que demandée sur un ring de boxe. Claire Cahen et Jorge De Moura sont à la hauteur jouant en contre ou en soutien avec le troisième acteur qu'est le décor !

Gil Chauveau
19/07/2021
Spectacle à la Une

•Off 2021• L'Aérien Le fabuleux défi de l'insoupçonnable légèreté de l'être…

Solliciter ressources du corps et de l'esprit unis dans la même entité afin d'affranchir l'humaine condition aux semelles de plomb de la pesanteur la clouant au sol, c'est le prodige réalisé par Mélissa Von Vépy "à l'apogée" de son art. À partir d'une vraie-fausse conférence sur les rapports entre l'Homme et les airs depuis que la Terre est Terre - écrite avec légèreté par Pascale Henry, complice inspirée -, la circassienne rivalise de grâces ascensionnelles. De quoi damer le pion, du haut de son Olympe, à Hermès au casque et chaussures ailées…

© Christophe Raynaud de Lage.
La conférencière au look décontracté étudié, chaussée de lunettes à monture d'écailles et d'escarpins mettant en valeur ses longues jambes, mallette à la main renfermant les planches évocatrices des tentatives humaines pour vaincre la résistance des airs (l'utilisation d'un Powerpoint n'aurait pas été assez daté…), s'emploie avec naturel et humour à survoler cette histoire à tire-d'aile… S'arrêtant cependant sur une reproduction d'Icare, celui par qui la faute advint. Pour avoir voulu voler toujours plus haut, l'intrépide, aux plumes assemblées de cire, s'est brûlé les ailes… et depuis, cette question récurrente : voler est-ce humain ?

Joignant gestes et paroles, elle ôte son blouson libérant des plumes virevoltantes autour d'elle et s'adonne à quelques envolées autour de sa chaise devenant vite le second personnage en scène. D'ailleurs, lorsque, dans le déroulé de sa conférence, elle évoquera les fabuleuses machines volantes nées de l'imaginaire de Léonard de Vinci, on se dit que cette prouesse d'horlogerie fine - que l'on doit à Neil Price - permettant de projeter en douceur ladite chaise jusque dans les cintres, mériterait de les rejoindre au panthéon des créations volantes…

Yves Kafka
26/07/2021