La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Concerts

Voyage oriental et splendeur viennoise au Festival de Saintes

Depuis 1972, l'Abbaye aux Dames est la Cité Musicale de Saintes (Charente-Maritime) et son festival de juillet a grandement contribué, en quarante ans, au renouveau baroque. Programmes éclectiques et grands artistes attirent chaque année un public fidèle. Le festival s'est conclu en beauté avec les ensembles Sultan Veled et L'Achéron ; et les chefs, fidèles de la manifestation, William Christie et Philippe Herreweghe.



Vox-Luminis © Sébastien-Laval.
Vox-Luminis © Sébastien-Laval.
Implantée en pays de Saintonge au XIIe siècle, l'Abbaye aux Dames fut le premier monastère de femmes dans cette belle région du Poitou-Charentes. Avec son abbatiale de style roman et ses bâtiments conventuels classiques, ce monument élégant non loin des bords de la Charente offre depuis quatre décades son cadre exceptionnel au Festival de Saintes. Mais la Cité musicale est aussi un lieu de formation pour de jeunes artistes recrutés, depuis vingt ans, au sein du Jeune Orchestre de l'Abbaye jouant sur instruments anciens, dirigé chaque année en juillet par les meilleurs chefs.

Parmi tant de rendez-vous et de répertoires variés (la programmation du festival s'est depuis longtemps diversifiée), les deux dernières journées du festival ont offert un feu d'artifice musical inoubliable. Grâce en soit rendue au directeur artistique de la manifestation depuis 2002, Stephan Maciejewski, ancien des Arts Florissants et de la Chapelle Royale.

La soirée du 21 juillet a proposé d'abord deux des symphonies parisiennes de Joseph Haydn interprétées par le Jeune Orchestre de l'Abbaye, dirigé pour la première fois avec une jeunesse contagieuse par William Christie. La n°85 ("La Reine") et la n°82 ("L'Ours") ont retrouvé sous la baguette du chef anglais pétillant, vigueur et humour. Deux airs de Mozart donnés par la soprano Emmanuelle de Negri en ont constitué l'ornement radieux et enchanteur.

L'Orchestre des Champs-Élysées et Dietrich Henschel © Michel Garnier.
L'Orchestre des Champs-Élysées et Dietrich Henschel © Michel Garnier.
La soirée s'est poursuivie à 22 heures par un concert qui sera redonné en octobre au Festival de Royaumont, "L'Orgue du Sultan" (1). L'ensemble L'Achéron dirigé par François Joubert-Caillet a eu l'excellente idée d'inviter l'ensemble Sultan Veled pour raconter en musique le voyage fait au tournant des XVe et XVIe siècles par Thomas Dallam à destination de la Sublime Porte. Chargé de convoyer un orgue semi-mécanique offert par la reine Elisabeth I au sultan Mehmet III entre Londres et Constantinople, le facteur d'orgues anglais a découvert avec enthousiasme l'Orient et sa culture avec une ouverture d'esprit peu commune.

Chacune des formations incarne ainsi la rencontre féconde entre l'Occident renaissant (avec des airs d'Anthony Holborne, John Dowland, Alfonso Ferrabosco) et l'Empire ottoman (avec ses airs traditionnels), un mariage magique entre les instruments de la cour anglaise (violon, flûte, hautbois, clavecin, orgue) et ceux de la cour du sultan (qanun, oud, tombak, bendir, entre autres), entre polyphonie et mélisme monodique, modes occidentaux et makams.

Un mariage que vérifie la cohésion des artistes très complices sur scène. La superbe soprano Amel Brahim-Djelloul, incarnation de la Muse, triomphe avec art en incarnant idéalement cette rencontre. Elle passe sans aucune peine les deux rives du chant tant européen qu'ottoman. Un voyage passionnant, voire extatique pour l'auditeur tant cette soirée transporte. On ne peut que trouver géniale cette proposition dans notre contexte d'intolérance et de peur de l'autre.

Dietrich Henschel © DR.
Dietrich Henschel © DR.
Pour clore la fête le compagnon des premiers jours du festival, Philippe Herreweghe, a dirigé l'Orchestre des Champs-Élysées, son vieux complice dans un programme résolument germanique (2), accompagné d'un autre de ses fidèles, le baryton Dietrich Henschel. Six des Mörike-Lieder composés en 1888 par Hugo Wolf ont précédé les quatre Lieder eines fahrenden Gesellen ("Chants d'un Compagnon errant") écrits dès 1880 par Gustav Mahler - son condisciple au Conservatoire de Vienne. Avec son sens du mot, son élégance, son lyrisme fiévreux et son incarnation transcendante, le baryton allemand a bouleversé le public qui l'a acclamé à juste titre.

L'orchestre a aussi emporté tous les suffrages avec la première symphonie en ut mineur de Johannes Brahms. Terminée au terme de trente ans de réflexion (entre 1850 et 1876), Brahms y rend hommage au génie de Beethoven et invente sa propre formule en remplaçant le scherzo attendu par un troisième mouvement "un poco Allegretto e gracioso".

Le romantisme y joue pourtant déjà à plein avec un premier mouvement plein d'inquiétude et son deuxième "Andante sostenuto" à l'orchestration savante. Le mouvement final, citant l'Ode à la joie de la neuvième de Beethoven, court son train - de l'angoisse au triomphe glorieux. L'interprétation donnée ce soir-là est tout simplement admirable.

L'Orchestre des Champs-Élysées © Michel Garnier.
L'Orchestre des Champs-Élysées © Michel Garnier.
Exigence, qualité et convivialité sont décidément les maîtres mots du festival. On comprend dès lors que le public lui soit attaché depuis plus de quarante ans.

(1) "L'Orgue du Sultan", concert le 8 octobre 2017 à 15h au Festival de Royaumont (95).
(2) Ce concert sera redonné le 9 octobre 2017 à 20h30 au Théâtre des Champs-Élysées (75).


Festival de Saintes.
S'est déroulé du 14 au 22 juillet 2017.
Abbaye aux Dames, la Cité Musicale.
>> abbayeauxdames.org

Siestes sonores sous les étoiles.
Du 1er août au 29 août 2017 inclus.
Mardi de 17 h à 20 h.
Dans les jardins de l’abbaye.
Équipé d’un casque, confortablement installé dans un transat, des concerts inédits enregistrés en son binaural dans l’abbatiale pendant le Festival de Saintes.
Au choix :
L.v. Beethoven - La Symphonie Pastorale n°6.
G. Onslow - "L’ouverture et la cantate de Caïn maudit, ou la mort d’Abel".
C. Monteverdi - "Les Vêpres pour la bienheureuse Vierge".
Durée : entre 1 h et 1 h 30.

Christine Ducq
Lundi 31 Juillet 2017

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique







À découvrir

"Notre vie dans l'art", 1923-2023, "le siècle, il a passé"… et rien de nouveau à l'est… Un flamboyant Tchekhov contemporain

"La vie, elle a passé, on a comme pas vécu…", ainsi parlait Firs, le vieux valet de chambre de "La Cerisaie" d'Anton Tchekhov, pièce écrite dans le domaine de son ami comédien et metteur en scène Constantin Stanislavski… C'est ce même Constantin Stanislavski, auteur en son temps d'une "Notre vie dans l'art", qui se retrouve au cœur de la pièce éponyme écrite et mise en scène par Richard Nelson, auteur, metteur en scène américain et tchékhovien dans l'âme. Et si l'argument – "Conversations entre acteurs du Théâtre d'Art de Moscou pendant leur tournée à Chicago, 1923" – n'a pas changé d'un iota, ses échos contemporains sont eux particulièrement troublants.

© Vahid Amampour.
Quand, dans le cadre du Festival d'Automne, le Théâtre du Soleil ouvre grand ses portes monumentales de la Cartoucherie à cette nouvelle version de "Notre vie dans l'art", on se dit que ce choix ne peut rien devoir à un quelconque hasard… Et quand on découvre que c'est à Ariane Mnouchkine que l'on doit la traduction de la pièce, et que ce sont ses propres comédiens formés selon les canons artistiques animant son travail que dirige ici Richard Nelson, on n'est nullement surpris de reconnaître là le mantra commun à leurs deux univers : faire du théâtre une caisse de résonances de l'histoire en cours.

Dominant le plateau, comme dans un amphithéâtre antique, des rangées de gradins se font face. Entre une troupe de comédiens en costume de ville. Ils s'affairent à remettre en place les chaises renversées sur la longue table rectangulaire occupant l'espace central, ainsi qu'on peut le faire lorsque l'on revient dans une maison après absence. Il y a là Kostia (Constantin Stanislavski, directeur et acteur du Théâtre de Moscou), Vania, Richard (ancien acteur du même théâtre, exilé lui aux États-Unis), Olga (veuve d'Anton Tchekhov), Vassia et Nina (couple en proie aux tourments de la jalousie amoureuse), Lev et Varia, Masha et Lida, et Petia (jeune acteur soupçonné d'accointances avec les dirigeants de l'Union Soviétique).

Yves Kafka
29/12/2023
Spectacle à la Une

"L'Effet Papillon" Se laisser emporter au fil d'un simple vol de papillon pour une fascinante expérience

Vous pensez que vos choix sont libres ? Que vos pensées sont bien gardées dans votre esprit ? Que vous êtes éventuellement imprévisibles ? Et si ce n'était pas le cas ? Et si tout partait de vous… Ouvrez bien grands les yeux et vivez pleinement l'expérience de l'Effet Papillon !

© Pics.
Vous avez certainement entendu parler de "l'effet papillon", expression inventée par le mathématicien-météorologue Edward Lorenz, inventeur de la théorie du chaos, à partir d'un phénomène découvert en 1961. Ce phénomène insinue qu'il suffit de modifier de façon infime un paramètre dans un modèle météo pour que celui-ci s'amplifie progressivement et provoque, à long terme, des changements colossaux.

Par extension, l'expression sous-entend que les moindres petits événements peuvent déterminer des phénomènes qui paraissent imprévisibles et incontrôlables ou qu'une infime modification des conditions initiales peut engendrer rapidement des effets importants. Ainsi, les battements d'ailes d'un papillon au Brésil peuvent engendrer une tornade au Mexique ou au Texas !

C'est à partir de cette théorie que le mentaliste Taha Mansour nous invite à nouveau, en cette rentrée, à effectuer un voyage hors du commun. Son spectacle a reçu un succès notoire au Sham's Théâtre lors du Festival d'Avignon cet été dernier.

Impossible que quiconque sorte "indemne" de cette phénoménale prestation, ni que nos certitudes sur "le monde comme il va", et surtout sur nous-mêmes, ne soient bousculées, chamboulées, contrariées.

"Le mystérieux est le plus beau sentiment que l'on peut ressentir", Albert Einstein. Et si le plus beau spectacle de mentalisme du moment, en cette rentrée parisienne, c'était celui-là ? Car Tahar Mansour y est fascinant à plusieurs niveaux, lui qui voulait devenir ingénieur, pour qui "Centrale" n'a aucun secret, mais qui, pourtant, a toujours eu une âme d'artiste bien ancrée au fond de lui. Le secret de ce spectacle exceptionnel et époustouflant serait-il là, niché au cœur du rationnel et de la poésie ?

Brigitte Corrigou
08/09/2023
Spectacle à la Une

"Deux mains, la liberté" Un huis clos intense qui nous plonge aux sources du mal

Le mal s'appelle Heinrich Himmler, chef des SS et de la Gestapo, organisateur des camps de concentration du Troisième Reich, très proche d'Hitler depuis le tout début de l'ascension de ce dernier, près de vingt ans avant la Deuxième Guerre mondiale. Himmler ressemble par son physique et sa pensée à un petit, banal, médiocre fonctionnaire.

© Christel Billault.
Ordonné, pratique, méthodique, il organise l'extermination des marginaux et des Juifs comme un gestionnaire. Point. Il aurait été, comme son sous-fifre Adolf Eichmann, le type même décrit par Hannah Arendt comme étant la "banalité du mal". Mais Himmler échappa à son procès en se donnant la mort. Parfois, rien n'est plus monstrueux que la banalité, l'ordre, la médiocrité.

Malgré la pâleur de leur personnalité, les noms de ces âmes de fonctionnaires sont gravés dans notre mémoire collective comme l'incarnation du Mal et de l'inimaginable, quand d'autres noms - dont les actes furent éblouissants d'humanité - restent dans l'ombre. Parmi eux, Oskar Schindler et sa liste ont été sauvés de l'oubli grâce au film de Steven Spielberg, mais également par la distinction qui lui a été faite d'être reconnu "Juste parmi les nations". D'autres n'ont eu aucune de ces deux chances. Ainsi, le héros de cette pièce, Félix Kersten, oublié.

Joseph Kessel lui consacra pourtant un livre, "Les Mains du miracle", et, aujourd'hui, Antoine Nouel, l'auteur de la pièce, l'incarne dans la pièce qu'il a également mise en scène. C'est un investissement total que ce comédien a mis dans ce projet pour sortir des nimbes le visage étonnant de ce personnage de l'Histoire qui, par son action, a fait libérer près de 100 000 victimes du régime nazi. Des chiffres qui font tourner la tête, mais il est le résultat d'une volonté patiente qui, durant des années, négocia la vie contre le don.

Bruno Fougniès
15/10/2023