La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

Ultime voyage imaginaire d'une légende du jazz… Nina Simone, femme révoltée, engagée et virtuose

"Miss Nina Simone", Théâtre de l'Œuvre, Paris

Destin hors du commun, voix grave de diva, à la fois douce et puissante, oreille absolue, pianiste virtuose, du classique au jazz naît une frustration due à l'impossibilité d'une carrière de concertiste... empêchée par sa couleur noire de peau. Cette injustice forgera une femme, Africaine, fière, féministe et militante, revendiquant courageusement ses racines, qui, malgré ses addictions et sa bipolarité, deviendra l'une des plus grandes légendes du jazz.



© Samy La Famille.
© Samy La Famille.
Elle se rêvait "première concertiste classique noire en Amérique" mais, dans les années cinquante, cela n'est pas encore possible, le racisme (un apartheid qui ne disait pas son nom mais qui en avait la couleur) est encore trop présent dans la société américaine. Eunice Kathleen Waymon devenue Nina Simone - Nina pour Niña (petite fille en espagnol, surnom que lui aurait donné un petit ami) et Simone emprunté à Signoret – devint donc une géniale musicienne et une chanteuse de jazz hors pair.

Le spectacle, comme le roman de Gilles Leroy, débute par la fin, les dernières années d'une vie tumultueuse, ultime voyage où se mêlent le chant, la musique et une forme d'intimité générée par des échanges imaginés mais révélateurs de l'être fragile qu'elle était. À ce moment de la pièce, Nina est malade, fatiguée, épuisée. Elle a perdu de sa superbe. Mais le ton général et la mise en scène tendent vers l'onirisme, usant d'une astucieuse succession de séquences à la manière cinématographique, découpage tout aussi rythmé que poétique.

Jina Djemba interprète ce personnage complexe - aux sautes d'humeur aussi cadencées qu'un solo de batterie - avec une grande profondeur émotionnelle… Avec finesse et intelligence, associant - sans excès de pathos - la violence de son mal-être et les expressions caractérielles de l'artiste aux émotions de la femme blessée et sensible - à la douceur sous-jacente -, de l'amoureuse - qui ne s'épanouira jamais dans une vie sentimentale instable voire souvent chaotique - et de la mère absente, qui ne parviendra pas à avoir une relation sereine et réellement maternelle avec sa fille.

© Samy La Famille.
© Samy La Famille.
Et, pour le bonheur de nos oreilles, le plaisir musical est là également car Jina est une excellente interprète, bouleversante… une très belle voix à la mesure de l'hommage rendu. Sa tessiture de mezzo/soprano lui permet de nous offrir une lecture personnelle, respectueuse et intense des titres choisis parmi lesquels on notera l'incontournable "My baby just cares for me" (Kahn/Donaldson), "Mr. Bojangles" (Jerry Jeff Walker) et "Ain't got no… I've got live" (Arthur Terence MacDermot/Gerome Ragni, James Rado). Ce dernier, quasi scandé, est d'une étonnante actualité en ces temps de questionnement sur les droits et les libertés de chacune et chacun. Texte brillant et vif, il est une véritable ode à la liberté et à la révolte.

La musique est jouée en direct sur scène par Julien Vasnier, talentueux multi-instrumentiste qui signe aussi les arrangements.

Le deuxième personnage de la pièce, son intendant philippin Ricardo - Valentin de Carbonnières jouant d'un registre d'expressions tout en subtilité et efficacité -, est à la fois son souffre-douleur, une compagnie, un confident.

Personnage fictif qui, comme un miroir à la solitude de Nina, permet d'en refléter la face cachée, plus intime, peu connue du public… De dessiner, concrétiser, le profil d'une femme engagée, revendicative ; et passionnée, tant par la musique que par les idées, les combats, sa lutte pour les droits juridiques des noirs aux États-Unis. Leur relation permet également de dévoiler celle qui maniait un humour percutant, savait faire preuve de tendresse et d'humanité.

"Miss Nina Simone" est une fusion réussie entre un théâtre biographique et une narration onirique appelant aux souvenirs d'un mythe entre rêve et réalité... Fin d'une vie, d'une époque, d'une chanteuse ? Non, Nina Simone est toujours là, présente sur la scène éternelle musicale où nous pouvons écouter les merveilleux enregistrements de cette diva du jazz.

"Miss Nina Simone"

© Samy La Famille.
© Samy La Famille.
D'après "Nina Simone, roman" de Gilles Leroy, éditions Mercure de France.
Adaptation : Jina Djemba et Anne Bouvier.
Mise en scène : Anne Bouvier.
Avec : Jina Djemba, Valentin de Carbonnières et Julien Vasnier.
Création et arrangements musicaux : Julien Vasnier.
Scénographie : Jean Haas.
Conception lumière : Denis Koransky.
Production La Compagnie du Crépuscule.
Durée : 1 h 15.

Du 18 avril au 2 juin 2018.
Du mardi au samedi à 21 h.
Le Lucernaire, Paris 6e, 01 45 44 57 34.

Puis du 7 juin au 28 juillet 2018.
Du mercredi au samedi à 19 h.
Théâtre de l'Œuvre, Paris 9e, 01 44 53 88 88.
>> theatredeloeuvre.com

Gil Chauveau
Mardi 12 Juin 2018

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives



Brèves & Com


Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.


PUB


    Aucun événement à cette date.
Publicité



À découvrir

"Dévaste-moi"… Persuasion et précision artistique… Pour une nouvelle façon de percevoir un spectacle

"Dévaste-moi", Tournée 2018/2019

Airs célèbres d'opéra, chansons rock, romances populaires. Dans son dernier spectacle "Dévaste moi"*, Emmanuelle Laborit chante et danse, livre des confidences à son public, elle fait le show. Avec ses musicos, (ses boys), tout le tralala et ses effets, les surtitrages qui ponctuent avec humour le tour de chant.

Elle met en place avec le soutien de Johanny Bert (qui met en scène) une forme éclectique de théâtre-danse et de music-hall mêlés. Le spectacle est à bien des égards vertigineux.

C'est que, au cas présent, l'artiste ne peut parler ni entendre les sons. Les mots et le sens ne peuvent pas sortir de la bouche. Tout le spectacle est en langage des signes. Interprété, pas traduit. En chantsigne.

Ce qui donne quelque chose de déroutant d'étonnamment maîtrisé qui dépasse très largement la notion de mimodrame et oblige le spectateur qui fait parti des "entendants" à reconsidérer sa manière de percevoir un spectacle.

Car à l'inverse des repères traditionnels qui élaborent un espace scénique dans lequel le sens circule entre les deux bornes de l'indicible : celles de l'obscène et du sublime, la prestation d'Emmanuelle Laborit passe par le bout des doigts et se transmet à tout le corps sans tabous avec la seule force de la persuasion et de la précision artistique. C'est toute la personne qui exprime le poids des sensations, la raison des sentiments ainsi que les effets de style.

Jean Grapin
20/09/2018
Spectacle à la Une

De la tragédie honteuse des migrants, Gilbert Ponté extrait le rayonnement lumineux de la vie

"De Pékin à Lampedusa", Théâtre Essaïon, Paris

Elle est frêle comme une adolescente, longiligne, belle. Elle surgit dans la salle voûtée de l'Essaïon transformée pour un court moment, par la magie de la vidéo, en horizon marin où resplendit un soleil sur le point de se coucher. Elle porte un bandeau d'athlétisme sur le front, des baskets et un jogging noir.

De la tragédie honteuse des migrants, Gilbert Ponté extrait le rayonnement lumineux de la vie
Elle s'appelle Malyka R.Johany et elle va interpréter et raconter la vie de Samia Yuzuf Omar, un personnage réel qui a existé il y a quelques années, dont l'existence est passée du plus haut des rêves au plus noir des cauchemars.

Une vie pourtant si courte. Samia est née en Somalie en 1991 - pays en guerres constantes, pays en proie aux bandes intégristes - dans une famille nombreuse dont le père meurt assassiné. Samia, à seize ans, doit s'occuper de ses cinq frères et sœurs, mais elle a une passion, la course à pied. Elle court. Elle défie le temps. Si bien, si fort, qu'en 2008 elle est à Pékin avec l'équipe olympique de Somalie et court le demi-fond avec les plus grandes, ses idoles, dans la plus illustre compétition du monde, elle n'a que dix-sept ans. Quatre ans plus tard, les Jeux sont organisés à Londres. Mais elle n'y participera pas.

La pièce, écrite et mise en scène par Gilbert Ponté, raconte cette période entre la gloire naissante d'une vive jeunesse et une noyade en mer au large des côtes italiennes avec d'autres migrants. Il raconte un gâchis. Une injustice sans nom. Une tristesse à pleurer. Mais pour cela, il prend le parti de s'intéresser à la lumière, la confiance, la force, la volonté et la passion qui ont animé cette jeune femme, qui l'ont poussée, malgré les obstacles, à croire encore en ses chances de participer aux Jeux de Londres, et tenter de rejoindre l'Europe en clandestin, une soif de vivre à tout prix !

Bruno Fougniès
05/11/2018
Sortie à la Une

"Crocodiles"… Comme l'histoire d'un d'Ulysse, épuisé, recueilli par Nausicaa

"Crocodiles", Maison des Métallos, Paris

C'était, il y a, une fois. Un petit garçon qui aimait les étoiles et les arbres fruitiers. Enaiat est son nom. Sa mère, parce qu'elle l'aimait, l'a confié au destin, en l'abandonnant au-delà de la frontière alors qu'il approchait de ses dix ans.

C'est qu'à dix ans, là-bas en Afghanistan, on devient un homme et qu'un homme, quand il est hazāra, quand il appartient à une ethnie persécutée, ne va pas à l'école. Il est esclave. Pendant cinq ans, peut-être, il va avancer vers l'Ouest, de nuit. Se cachant, travaillant le jour, amassant un pécule, des rencontres et des chances.

Afghanistan, Pakistan, Iran, Turquie, Grèce, jusqu'à cette Italie joyeuse et merveilleuse qui l'accueille et recueille son récit.

Cendre Chassane dans "Crocodiles" condense le récit du véritable Enaiat (publié en 2011 chez Liana Levi), et en fait un conte à deux voix dans lequel un écrivain journaliste plein d'empathie interviewe le réfugié.

Sa pièce est un concentré de théâtre. Sa simplicité narrative, l'économie de ses accessoires (un bout de ficelle, un cerf-volant, un ballon, un t-shirt, un livre illustré, un gâteau, un lé de tissu métallisé, des images d'infini de sable ou de ciel) suffisent à capter l'imaginaire et rendent l'histoire lisible et sensible.

Jean Grapin
23/04/2018