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Théâtre

"Tropique de la violence" Une forme d'opéra rock comme un cri de détresse des oubliés de Mayotte

Cent-unième département de France, Mayotte, petite île au nord-ouest de Madagascar, souffre. Loin des clichés de lagons tropicaux et de végétation luxuriante, elle est devenue l'endroit de France le plus peuplé en immigrés, officiels mais surtout clandestins, qui débarquent régulièrement des Comores à bord de kwassa-kwassa (bateaux de pêche à fond plat) quand ils ne finissent pas noyés. C'est dans ce plus grand bidonville de France, situé à Mamoudzou (préfecture du département), que se situe l'action de la pièce. Bienvenue à Kaweni, surnommé bien à propos Gaza, décharge humaine où survivent comme ils peuvent une partie des échoués de notre monde.



© Jules Beautemps.
© Jules Beautemps.
Et parmi eux de nombreux jeunes isolés, comme le héros de cette histoire, Moïse, 15 ans, abandonné par sa mère lorsqu'elle débarqua sur une plage de sable noir, bien des années auparavant. Un enfant recueilli par une infirmière venue du continent, morte depuis. Dans ce contexte pire qu'une jungle, zone de non-droit où l'ordre est aux mains de gangs, Moïse va devoir se débrouiller, survivre et subir la pression de Bruce Wayne, jeune voyou autoproclamé roi de Gaza.

De cet univers décomposé jusqu'aux dans les veines des habitants coule la violence, mieux que le sang. Violence née du manque de tout. D'une pauvreté sans mesure. D'un abandon total. D'un avenir interdit. Aucun repère. Sur le plateau, les projections gigantesques de visages interpellent le minuscule Moïse enfermé dans une cellule de prison. Fantômes imaginaires de la taille de dieux ou de démons. La mise en scène extrêmement élaborée d'Alexandre Zeff fait se caramboler sur scène les mondes intérieurs et les événements de l'histoire.

© Jules Beautemps.
© Jules Beautemps.
C'est à l'intérieur d'une immense machinerie que les personnages évoluent. Vidéos, chants, musiques live, décors en déconstruction, orage et tempête qui inondent la scène, flashs lumineux, déflagrations sonores jalonnent tout le spectacle, grand spectacle. Au milieu de ce chaos esthétique, les personnages principaux vivent, agissent et se disent. Ils semblent fragiles, vénéneux et grouillants comme des insectes. Pourtant l'humanité de chacun explose au travers leurs mots, leurs étreintes cruelles comme des danses assassines.

La mise en scène d'Alexandre Zeff est d'un dynamisme intégral. La présence de la musique sur scène (Yuko Oshima) fait tendre le spectacle vers l'opéra rock. Le jeu des comédiens et des comédiennes, extrêmement physique, captive. En particulier, les très belles performances réalistes des deux protagonistes principaux : Mexianu Medenou dans le rôle de Bruce, roi de bidonville, d'une force et d'une farce tragique redoutable, et Alexis Tieno qui crée un Moïse fragile victime sur le bord de l'enfance, sur le point de tomber, tomber, tomber.

Le roman de Nathacha Appanah, basé sur une expérience réelle, respire bien ici de ses deux poumons : la réalité tragique et l'imaginaire. C'est un cri qui parle bien au-delà du seul plus grand bidonville de France, il dénonce tous les abandons humanitaires qui se développent partout autour de la planète, toutes les misères qu'on ne voit pas.

Vu en représentation "pro" le 19 janvier à 16 h au Théâtre de la Cité Internationale, Paris 14e.

"Tropique de la violence"

© Jules Beautemps.
© Jules Beautemps.
Roman de Nathacha Appanah (aux Éditions Gallimard).
Adaptation et mise en scène : Alexandre Zeff.
Avec : Mia Delmaë, Thomas Durand, Mexianu Medenou, Yuko Oshima ou Damien Barcelona, Alexis Tieno et Assane Timbo.
Scénographie et lumière : Benjamin Gabrié.
Création vidéo : Muriel Habrard, Alexandre Zeff.
Création musique et son : Yuko Oshima, Vincent Robert, Guillaume Callier.
Collaboration artistique : Claudia Dimier.
Dramaturgie : Noémie Regnau.
Régisseur plateau : Damien Rivalland.
Costumes : Sylvette Dequest.
Maquillage et effets spéciaux : Violette Conti.
Construction décor : Suzanne Barbaud, Yohan Chemmoul, Benjamin Gabrié.
Dessins de la scénographie : Benjamin Gabrié.
Durée : 1 h 30.

Du 13 au 24 septembre 2021.
Lundi et vendredi à 20 h, A 19h mardi, jeudi et samedi à 19 h, dimanche à 16 h 30, relâche le mercredi.
À 19 h le vendredi 24 septembre.
Théâtre de La Cité Internationale, Paris 14e, 01 43 13 50 60.
>> theatredelacite.com


Tournée 2021/2022

© Jules Beautemps.
© Jules Beautemps.
9 octobre 2021 : Théâtre Romain Rolland, Villejuif (94).
9 novembre 2021 : l'EMC, Saint-Michel-sur-Orge (91).
13 et 14 octobre 2022 : Théâtre de Metz ().

D'autres dates se confirmeront sur la saison 2022/2023.

Bruno Fougniès
Lundi 30 Août 2021

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•Off 2024• "Momentos" Créativité à l'honneur avec des chorégraphies où s'exprime parfois une poésie intime et universelle

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© Sandrine Cellard.
La musique et la danse flamencas sont basées sur des "palos" (formes) prescrivant pour chacune un mode et un cycle métrique avec accents ou "compas" (accents obligés) spécifiques. Une mécanique de précision qui convoque malgré tout une dimension artistique forte et étourdissante.

Sur scène, une danseuse, deux danseurs, trois musiciens et un chanteur-musicien envoûtant le public dès les premiers instants du spectacle. Que vous soyez novice ou aficionado du flamenco, vous vous laisserez embarquer dès les premiers instants du spectacle et impossible de ressortir déçu de cette éblouissante prestation flamenca de Valérie Ortiz.

Certes, le flamenco est sensiblement ancré dans la culture espagnole et d'aucuns diront que ce dernier ne les interpelle pas, qu'ils n'en perçoivent pas les codes, n'en mesurent aucunement les mouvements dansés à leur juste valeur. Ça peut être exigeant, en effet, de suivre "à la lettre" une prestation flamenca, comme le jazz aussi, par exemple, et ça demande une certaine phase d'initiation. Ceci n'est pas faux. Difficile d'entendre cette possible réticence, néanmoins… le flamenco revêt une portée universelle réunissant à lui seul un large éventail de situations allant de la tristesse à la joie, en passant par l'amour ou la souffrance. Alors, comment y rester indifférent ?

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© Betül Balkan.
Comme dans son précédent opus "À ce jour" (consacré à Barbara), Marc Casa est habité par ses choix, donnant un souffle original et unique à chaque titre choisi. Évitant musicalement l'écueil des orchestrations "datées" en optant systématiquement pour des sonorités contemporaines, chaque chanson est synonyme d'une grande richesse et variété instrumentales. Le timbre de la voix est prenant et fait montre à chaque fois d'une émouvante et artistique sincérité.

On retrouve dans cet album une réelle intensité pour chaque interprétation, une profondeur dans la tessiture, dans les tonalités exprimées dont on sent qu'elles puisent tant dans l'âme créatrice des illustres auteurs que dans les recoins intimes, les chemins de vie personnelle de Marc Casa, pour y mettre, dans une manière discrète et maîtrisée, emplie de sincérité, un peu de sa propre histoire.

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© Philippe Hanula.
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