Quantcast
La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Lyrique

"Tristan et Isolde" au Liceu, un poème saturnien rêvé

Jusqu'au 15 décembre, le Grand Théâtre du Liceu présente "Tristan und Isolde", la première production wagnérienne de La Fura dels Baus. Un spectacle magistralement réussi grâce à la vision onirique d'Alex Ollé, la direction inspirée de Josep Pons et à une distribution vocale de haut lignage emmenée par les fabuleux Irène Theorin et Albert Dohmen.



© A. Bofill.
© A. Bofill.
Il est de rares œuvres qui nous tiennent exceptionnellement à cœur ; et parmi celles-là le "Tristan" domine tyranniquement. Quand une production tutoie le rêve que chacun porte en soi du grand-œuvre wagnérien, alors se précise l'idée de ce qu'est le Grand Soir, ou plutôt la Grande Nuit - l'opéra créé à Munich s'imposant depuis 1865 comme la plus enivrante nuit d'amour de l'histoire de l'opéra. Le spectacle proposé par le Grand Théâtre du Liceu est de cette classe en en proposant une version quasi parfaite (le Tristan de Stefan Vinke imposant quelques réserves).

Dès les premières vagues parfaitement lancées en tempo comme en équilibre des pupitres dans le Prélude, premières voluptés d'un philtre musical sensoriel et spirituel dont les effets ne cesseront pas avec le dernier accord d'une fantastique Liebestod au troisième acte, Josep Pons à la tête de l'orchestre symphonique maison s'impose en wagnérien de grande classe.

Maître de l'Art de la Transition cher au compositeur, le chef offre de la fosse sa connaissance intime des arcanes de la partition et sa battue dévouée à la richesse expressive, déliant précieusement ses incessantes altérations harmoniques et mélodiques. Un grand art de la captation des âmes que viennent renforcer les interventions dans les points nodaux de l'action dramatique (si on peut dire) du premier violon Kai Gleusteen ou du cor anglais de Carles Chorda Sanz.

© A. Bofill.
© A. Bofill.
Comme s'il avait relu Thomas Mann (1) avant de se lancer dans le projet, Alex Ollé propose une lecture fine, originale et non dénuée de grandeur du chef-d'œuvre, si délicat à transposer scéniquement (des génies comme Chéreau s'y sont cassé parfois les dents) pour une "action" entièrement intériorisée où les péripéties sont celles des étapes d'une dissolution charnelle et cosmique des amants dans l'infini de l'univers - à laquelle assistent, impuissants, les autres personnages.

Au premier acte, il fait tourner en une lente révolution un simple plancher figurant le navire qui fait route vers le royaume du Roi Marc, tandis que les protagonistes contemplent une nuit où les constellations apparaissent et disparaissent au gré des sentiments exprimés. Idée parfaitement juste, forte et géniale qui sera suivie d'autres, alors qu'une sphère qui ressemble à Saturne descend peu à peu des cintres.

Au deuxième acte, la planète, qu'habilleront les belles images symboliques d'arbres, de nuages ou d'ombres des éléments du décor, parcourant toutes les nuances du gris au noir d'ivoire (2) de la vidéo de Franc Aleu, s'évidera tantôt en château, tantôt en jardin, s'embrasant de pourpre au moment de l'extase des amants, juste avant que ne les surprennent Marc et sa cour. Les ténèbres s'effaçant par éclipse grâce aux lumières superbes d'Urs Schönebaum. C'est le mouvement de cette planète saturnienne, royaume des mélancoliques comme on le sait, qui illustrera le cheminement des personnages ; Tristan en subissant la gravité au troisième acte, prêt à retourner pour toujours dans le pays "où ne brille pas le soleil".

© A. Bofill.
© A. Bofill.
L'événement tient aussi pour ce spectacle à une distribution de chanteurs wagnériens surdoués, tels qu'on n'en entend guère, et qu'exige cette musique sublime (un chant épousant intimement les mots et les notes). Même si la Brangäne de Sarah Connolly ne convainc pas toujours (malgré un beau "Einsam wachend in der Nacht"), les autres planent dans les cieux wagnériens avec autorité et aisance. Stefan Vinke fait entendre au tout début, il est vrai, un timbre assez laid avec une voix nasale que l'échauffement embellira au fur à mesure.

Certes, il est plus Siegfried que Tristan, tout en force et en vaillance, manquant singulièrement des déchirements et de la morbidezza attendus. Mais Wagner gagne toujours à la fin et la lave en fusion que déverse l'orchestre au troisième acte emporte tout, même le chanteur et nos réserves. Greer Grimsley est un très beau Kurwenal. Et quand apparaît Albert Dohmen, le sol s'ouvre sous les pas des héros et l'opéra gagne une nouvelle cime, s'il était possible. On ne se souvient pas d'avoir vu sur scène un König Marke plus noble, plus charismatique, doté d'une voix à la profondeur interminable et aux inflexions aussi bouleversantes.

© A. Bofill.
© A. Bofill.
Et il est aussi un miracle nommé Irène Theorin. Seule actuellement capable de donner l'idée de ce que pouvait signifier entendre sur scène les Flagstad, les Grob-Prandl, les Nilsson, la soprano est une Isolde idéale. Capable des nuances les plus subtiles, s'autorisant des piani orfèvres, la chanteuse au souffle sans limite, à la diction princière, à la puissance jamais écrasante, domine la soirée sans jamais donner l'impression de la moindre fatigue jusqu'au Liebestod final, anthologique. Nulle surprise pour celle qui a toujours défendu un chant quasi chambriste. Une soirée d'art total.

(1) "Rien là qu'une philosophie érotique, une métaphysique athéiste, le mythe d'une cosmogonie où le motif du désir fait apparaître l'univers."
(2) Noir d'ivoire ou de Mars (si bien nommé).


Spectacle vu le 2 décembre 2017.

© A. Bofill.
© A. Bofill.
Prochaines dates :
Jeudi 7, dimanche 10, mardi 12, vendredi 15 décembre 2017 à 19 h.
Gran Teatre del Liceu.
51-59 La Rambla, 08002 Barcelona.
>> liceubarcelona.cat

"Tristan und Isolde" (1865).
Drame musical en trois actes.
Livret et musique de Richard Wagner (1813-1883).
En langue allemande sous-titrée en espagnol et en anglais.
Durée : 4 h 30 avec deux entractes.

Josep Pons, direction musicale.
Alex Ollé (La Fura dels Baus), mise en scène.
Alfons Flores, scénographie.

© A. Bofill.
© A. Bofill.
Josep Abril, costumes.
Urs Schönebaum, lumières.
Franc Aleu,vidéo.

Stefan Vinke, Tristan.
Albert Dohmen, Marke.
Irène Theorin, Isolde.
Greer Grimsley, Kurwenal.
Francisco Vas, Melot.
Sarah Connolly, Brangäne.
Jorge Rodriguez Norton, Un Berger, Un Marin.

Orchestre Symphonique et Chœurs du Grand Théâtre du Liceu.
Conxita Garcia, Chef des chœurs.

Christine Ducq
Jeudi 7 Décembre 2017

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique


Brèves & Com


Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.






    Aucun événement à cette date.



À découvrir

Huit pièces de théâtre d'Agatha Christie éditées chez L'Œil du Prince

L'œuvre théâtrale d'Agatha Christie est très peu connue en France, ses pièces n'ayant quasiment jamais été publiées en français. C'est chose partiellement réparée avec la publication de huit textes - constituant une partie de son œuvre dramatique -, entre 2018 et 2020, aux Éditions L'Œil du Prince* dont deux, "Reconstitution" et "Le Point de rupture", le 12 novembre dernier.

En adaptant elle-même ses romans, Agatha Christie se révèle en dramaturge précise, maîtrisant parfaitement la tension dramatique du huis clos. Sa plume de romancière perce à travers des didascalies fournies, qui permettent de traverser les pièces comme des récits. On a pu le voir l'année dernière à La Pépinière Théâtre avec "La Souricière" mise en scène par Ladislas Chollat.

Ici, pour ces huit parutions, la traduction a été assurée par Gérald Sibleyras, auteur de quelques beaux succès dont "Un Petit Jeu sans conséquence" (co-écrit avec Jean Dell) et Sylvie Perez, journaliste et essayiste.

Gérald Sibleyras est l'auteur de nombreuses pièces : "Le Vent des peupliers", "La Danse de l'albatros", etc. Nommé quatre fois aux Molières comme meilleur auteur, il a gagné le Laurence Olivier Award de la meilleure comédie à Londres en 2006 pour l'adaptation du "Vent des peupliers". Il a reçu en 2010 le Molière de l'adaptateur pour "Les 39 marches". Gérald Sibleyras est également l'adaptateur de la pièce à succès "Des fleurs pour Algernon".

Gil Chauveau
27/11/2020
Spectacle à la Une

Lou Casa CD "Barbara & Brel" À nouveau un souffle singulier et virtuose passe sur l'œuvre de Barbara et de Brel

Ils sont peu nombreux ceux qui ont une réelle vision d'interprétation d'œuvres d'artistes "monuments" tels Brel, Barbara, Brassens, Piaf et bien d'autres. Lou Casa fait partie de ces rares virtuoses qui arrivent à imprimer leur signature sans effacer le filigrane du monstre sacré interprété. Après une relecture lumineuse en 2016 de quelques chansons de Barbara, voici le profond et solaire "Barbara & Brel".

© Alicia Gardes.
Comme dans son précédent opus "À ce jour" (consacré à Barbara), Marc Casa est habité par ses choix, donnant un souffle original et unique à chaque titre choisi. Évitant musicalement l'écueil des orchestrations "datées" en optant systématiquement pour des sonorités contemporaines, chaque chanson est synonyme d'une grande richesse et variété instrumentales. Le timbre de la voix est prenant et fait montre à chaque fois d'une émouvante et artistique sincérité.

On retrouve dans cet album une réelle intensité pour chaque interprétation, une profondeur dans la tessiture, dans les tonalités exprimées dont on sent qu'elles puisent tant dans l'âme créatrice des illustres auteurs que dans les recoins intimes, les chemins de vie personnelle de Marc Casa, pour y mettre, dans une manière discrète et maîtrisée, emplie de sincérité, un peu de sa propre histoire.

"Nous mettons en écho des chansons de Barbara et Brel qui ont abordé les mêmes thèmes mais de manières différentes. L'idée est juste d'utiliser leur matière, leur art, tout en gardant une distance, en s'affranchissant de ce qu'ils sont, de ce qu'ils représentent aujourd'hui dans la culture populaire, dans la culture en général… qui est énorme !"

Gil Chauveau
03/12/2020
Sortie à la Une

Vingt-huit personnalités du monde culturel et intellectuel déposent une demande au Conseil d'État : leur droit fondamental à la culture

© DR.
L'ensemble des acteurs du théâtre, cinéma, cirque, privés, publics, compagnies, organismes publics, syndicats, associations… seront présents ou représentés lundi matin devant le Conseil d'État pour demander au gouvernement la réouverture des lieux de Culture.

À l'occasion de cette audience, 28 personnalités du monde culturel et intellectuel se sont jointes hier à la procédure en déposant une demande pour invoquer, en tant que citoyen, leur droit fondamental d'accès à la culture.

Ils souhaitent que le Conseil d'État se saisisse de ce moment historique et consacre le droit à la Culture comme une liberté fondamentale en France.

Mireille Delmas Marty, Edgar Morin, Isabelle Adjani, Karin Viard, Juliette Binoche, Jean Nouvel, David Dufresne, Jean-Michel Ribes, Virigine Efira, Rokhaya Diallo, Charles Berling, Pauline Bureau, Philippe Torreton, Julie Gayet, Rebecca Zlotowski, François Morel, Nadège Beausson-Diagne, Nancy Huston, Bulle Ogier, Bernard Latarjet, Laurence Lascary, Patrick Aeberhard, Marcial Di Fonzo Bo, Anna Mouglalis, José-Manuel Gonçalves, Zahia Ziouani, Anny Duperey, Paul B. Preciado.

Cabinet en charge du dossier :
Cabinet Bourdon & Associés – Avocats, 01 42 60 32 60.
contact@bourdon-associes.com

Communiqué de presse du 20 décembre 2020.

La Rédaction
20/12/2020