La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

Trajet d'une tragédie très humaine sur la totale solitude du malade

"Le Malade Imaginaire", Centre dramatique de La Courneuve, La Courneuve (93)

Claquemuré, confiné dans sa chambre d'un blanc clinique, sa maison suréquipée de téléphones d'alerte et de vidéosurveillance, Argan, protagoniste du "Malade Imaginaire" de Molière, n'a plus de vrais contacts avec le monde extérieur.



© Centre dramatique La Courneuve.
© Centre dramatique La Courneuve.
Dans la proposition scénique de Grégoire Tachnakian, le personnage cumule tous les signes contemporains d'une profonde hypocondrie. C'est un beau cas de névrose qui aimerait bien connaître le vrai diagnostic du mal qui le ronge…

Et pour cela, à cause de cela, il est prêt au pire. Prêt à marier sa fille contre son gré, alors qu'il l'adore, au fils d'une sommité de la faculté et avoir, en bonus, son gendre à son service. Le pire du père qui prête à rire.

En bonne servante, Toinette entreprend une cure radicale. Faire une farce à son maître, lui ouvrir les yeux sur les réalités du monde. Et sauver et la fille et le père de l'erreur qui les conduit à leur perte. L'opération de dessillement réussit au-delà des espérances puisque toutes les faussetés et méchancetés et réputations usurpées apparaissent au grand jour.

La proposition de Grégoire Tachnakian joue très astucieusement sur la simplification radicale du décor. Les personnages sont autant de coups de crayons vifs, autant de cartoons, autant de caractères vifs affirmant la réalité et la vitalité de la scène face à celle des images électronisées qui jouent les contrepoints.

© Centre dramatique La Courneuve.
© Centre dramatique La Courneuve.
Celles-ci, dont le montage et le rythme empruntent à ceux des messages publicitaires, du roman-photo, des liaisons désynchronisées des télétransmissions sous internet ou du cinéma de Lars von Trier ou de Hitchcock, entrent naturellement dans le dispositif de la farce. L'image par ce mouvement perd son pouvoir fascinatoire, se déréalise et déclenche un rire tonique.

Assurément virtuose, jouant avec tous les outils du monde contemporain, la troupe fait confiance au texte et à la liberté de la farce pour livrer un malade imaginaire drôle, rajeuni, grave qui conduit le spectateur à la bascule des mondes.

Un doute absolu s'installe en effet dans sa conscience qui concerne la réalité du monde extérieur qui lui est proposé. Par son excès, la réalité virtuelle est renvoyée à son statut d'hypothèse. La leçon de la farce est tirée. Tout n'est qu'illusion, tout est théâtre.

Hormis une seule certitude, celle de la totale solitude du malade. Argan, qui reste sur scène, a diagnostiqué pour le seul public son véritable mal : "le poumon, le poumon vous dis-je"… Que personne ne veut considérer. De quoi tomber parano.

Trajet d'une tragédie très humaine.

"Le Malade Imaginaire"

Texte : Molière.
Adaptation et mise en scène : Grégoire Tachnakian.
Avec : (sur le plateau) Lucas Anglarès, Marc Allgeyer, Maria Gomez, Élise Hobbé, Jean-François Maenner ; (à l’image) Flore Lefèbvre des Noëttes et Stéphane Szestak.
Scénographie et costumes : Laurianne Scimemi assistée de Magali Murbach.
Création lumière et régie générale : Arnaud Delauméni.
Création sonore : Didier Léglise.
Création vidéo : Jérémie Scheidler.
Graphisme : François-Xavier Delarue.

Du 14 au 24 janvier 2015.
Mercredi 14 à 20 h, jeudi, vendredi, samedi à 20 h et dimanche à 16 h 30.
Matinées scolaires, les 12, 16, 19, 22 et 23 janvier à 14 h 30.
Centre dramatique de La Courneuve, La Courneuve (93), 01 48 36 11 44.
>> centredramatiquedelacourneuve.com

Jean Grapin
Mercredi 21 Janvier 2015

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021 | Avignon 2022







À découvrir

"Tropique de la violence" Une forme d'opéra rock comme un cri de détresse des oubliés de Mayotte

Cent-unième département de France, Mayotte, petite île au nord-ouest de Madagascar, souffre. Loin des clichés de lagons tropicaux et de végétation luxuriante, elle est devenue l'endroit de France le plus peuplé en immigrés, officiels mais surtout clandestins, qui débarquent régulièrement des Comores à bord de kwassa-kwassa (bateaux de pêche à fond plat) quand ils ne finissent pas noyés. C'est dans ce plus grand bidonville de France, situé à Mamoudzou (préfecture du département), que se situe l'action de la pièce. Bienvenue à Kaweni, surnommé bien à propos Gaza, décharge humaine où survivent comme ils peuvent une partie des échoués de notre monde.

© Victor Tonelli.
Et parmi eux de nombreux jeunes isolés, comme le héros de cette histoire, Moïse, 15 ans, abandonné par sa mère lorsqu'elle débarqua sur une plage de sable noir, bien des années auparavant. Un enfant recueilli par une infirmière venue du continent, morte depuis. Dans ce contexte pire qu'une jungle, zone de non-droit où l'ordre est aux mains de gangs, Moïse va devoir se débrouiller, survivre et subir la pression de Bruce Wayne, jeune voyou autoproclamé roi de Gaza.

De cet univers décomposé jusqu'aux dans les veines des habitants coule la violence, mieux que le sang. Violence née du manque de tout. D'une pauvreté sans mesure. D'un abandon total. D'un avenir interdit. Aucun repère. Sur le plateau, les projections gigantesques de visages interpellent le minuscule Moïse enfermé dans une cellule de prison. Fantômes imaginaires de la taille de dieux ou de démons. La mise en scène extrêmement élaborée d'Alexandre Zeff fait se caramboler sur scène les mondes intérieurs et les événements de l'histoire.

Bruno Fougniès
05/09/2022
Spectacle à la Une

•Off 2022• "Fantasio" L'expression contemporaine d'un mal-être générationnel

"Buvons l'ami et songeons à ce mariage point désiré." Éternel sujet maintes fois traité par nos grands auteurs classiques, l'union "forcée" reste encore d'actualité et l'acte de résistance qu'opposent les femmes, quel que soit le pays, peut induire une forme de rébellion et une revendication d'indépendance, d'autonomie, de liberté qui traversent facilement le prisme de la modernité.

© Andreas Eggler.
Il y a des compagnies et des metteurs en scène que l'on a particulièrement plaisir à suivre, à retrouver. Qui nous offre des moments où l'on aime sans crainte laisser se glisser nos oreilles, nos yeux, notre attention dans le confort d'une nouvelle création dont on sait quasiment par avance qu'elle nous régalera, ravira tous nos sens. Un spectacle de la Cie de L'Éternel fait assurément partie de ces petits bonheurs qui sont résolument inscrits dans une pratique novatrice, fougueuse, audacieuse et talentueuse de l'art des saltimbanques… celui qui réjouissait les foules au temps des tréteaux, des "sauteurs de bancs"*.

Au cœur de la pièce de Musset se joue le mariage politique de la princesse Elsbeth, enjeu d'un pays/royaume, décevant, sans vigueur et sans perspective pour les jeunes générations, à la gouvernance désabusée. En contrepoint, Fantasio, jeune homme désespéré - fuyant la routine, l'ennui qui naît du quotidien, la lassitude du "rien faire" -, désargenté et à l'avenir incertain, se joue des conventions, peu respectueux de la gente bien-pensante. Endossant de manière inattendue la posture et le costume de bouffon, habité d'une folle énergie soudaine et d'excès de lucidité bénéfique, il bouleverse la donne, sème un joyeux et revigorant bordel, boosté par un esprit vif et pertinent, et fait imploser sans violence le mariage.

Gil Chauveau
23/06/2022
Spectacle à la Une

Les 67e Nuits de la Citadelle à Sisteron

À partir du 22 juillet, les Nuits de la Citadelle de Sisteron accueilleront de beaux spectacles consacrés à la musique, à la danse et au théâtre sous l’égide du nouveau directeur artistique du festival, Pierre-François Heuclin.

Carmina Latina © Cappella Mediterranea.
Après la disparition tragique d'Édith Robert, c'est donc à Pierre-François Heuclin de reprendre le flambeau des Nuits de la Citadelle de Sisteron, dans les Alpes-de-Haute-Provence. Le plus ancien festival (avec les Chorégies d'Orange) propose, pour sa 67e édition, un programme varié assuré par certains des meilleurs artistes français et européens.

Dès le 22 juillet, le chef Leonardo Garcia Alarcon à la tête de son orchestre, la Cappella Meditterranea, et du Chœur de chambre de Namur, offrira un concert consacré à des œuvres espagnoles et sud-américaines des XVIe et XVIIe siècles. Ce sera une soirée "Carmina Latina" emmené par la soprano Mariana Flores.

Au cloître Saint-Dominique, une superbe voix retentira encore le 27 juillet avec la venue du ténor britannique Freddie de Tommaso. Le premier prix du concours Plàcido Domingo donnera des airs de Verdi, de Puccini mais aussi des mélodies de Liszt, accompagné du pianiste Jonathan Papp.

Le Duo Jatekok pour "Un Carnaval de Animaux pas comme les autres" (le 7 août) et les sœurs Camille et Julie Berthollet (le 13 août) se produiront ensuite sur la scène du très beau théâtre de verdure pour les premières et celle du cloître Saint-Dominique pour les autres. Des rendez-vous musicaux qui ne manqueront donc pas de charme.

Christine Ducq
18/07/2022