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Lyrique

"Tosca" à Bastille, un beau Traité des Passions

Reprise de la production de Pierre Audi du chef-d'œuvre de Puccini à Bastille. Servi par une distribution de haut-vol dominée par Anja Harteros et Vittorio Grigolo, le mélodrame implacable se révèle tout aussi brûlant dans la fosse sous la baguette du chef Dan Ettinger.



© Svetlana Loboff/Opera national de Paris.
© Svetlana Loboff/Opera national de Paris.
Il est de certains opéras dont on ne voudrait retrancher ni un mot ni une note, tant leur perfection formelle, dramatique et musicale frappe à chaque nouvelle représentation. Le "mélodrame" puccinien (sous-titre de "Tosca") est de ceux-là ; un modèle du genre avec son livret concentré sur quelques événements liés implacablement par la loi des causes et des effets. Avec son intrigue portée à l'incandescence par une somptueuse écriture vocale et orchestrale, l'œuvre de la maturité du compositeur né à Lucques atteint au cœur des passions tragiques en une crue émotionnelle irrépressible.

Du piètre mélodrame de Victorien Sardou, Puccini et ses librettistes Giacosa et Illica ont extrait une tragédie racinienne, "une action simple, chargée de peu de matière" - tendue comme la corde d'un arc et magnifique d'efficacité théâtrale. Le peintre Mario Cavaradossi aide un prisonnier politique à échapper aux sbires du Baron Scarpia (au premier acte). Jouant avec les sentiments de la fiancée du Chevalier Cavaradossi, la cantatrice Floria Tosca, l'odieux Chef de la police (au service de la Reine Caroline à Rome) se débarrassera de ses ennemis politiques dans les deux actes suivants en le payant de sa vie - échouant à obliger la belle amoureuse à céder à son ignoble chantage : une nuit avec lui contre la vie de son amant.

© Svetlana Loboff/Opera national de Paris.
© Svetlana Loboff/Opera national de Paris.
Les partis pris de la production de Pierre Audi sont d'une simplicité biblique. Les costumes et les décors (dus à Christof Hetzer et Robby Duiveman) respectueux de l‘époque de l'intrigue - une journée en 1800 où s'exacerbent les sentiments des personnages aux mouvements les plus ardents que le sort de la bataille de Marengo viendra troubler. Pierre Audi et son dramaturge Klaus Bertisch jouent sur la stratification et la fermeture du plateau aux deux premiers actes.

Pour l'Église de Sant'Andrea della Valle ou les appartements de Scarpia au Palais Farnèse, le metteur en scène choisit la description réaliste. Quelques chaises côté cour, la grande fresque (pompière) sur Marie-Madeleine côté jardin que peint Cavaradossi, un escalier menant à un portique où se montreront les autorités ecclésiastiques pendant le Te Deum à l'acte un ; un appartement au mobilier de style napoléonien que jouxte une salle de tortures invisible au deux. Ils s'emparent aussi de l'allégorie en jouant sur le poids symbolique d'une énorme croix qui menacera de plus en plus la scène. Le troisième acte montrera le toit végétalisé du Château Saint-Ange où sera exécuté Mario Cavaradossi malgré les efforts déployés par Tosca.

© Svetlana Loboff/Opera national de Paris.
© Svetlana Loboff/Opera national de Paris.
Une proposition plutôt classique qui a le mérite de focaliser l'attention sur les personnages, puisque très soucieuse d'une fine direction de jeu. Une "Tosca" très réussie nécessite, on le sait, un trio de chanteurs de grand talent et à la forte personnalité lyrique. Le couple formé par Anja Harteros (une Tosca subtile aux élans intériorisés) et Vittorio Grigolo (magnifique Cavaradossi qui, après un premier "Recondita armonia" un peu trop en force, se révèle superbe de bout en bout) brûle d'une jolie flamme. Mais le baryton Zeljko Lucic déçoit en Scarpia. Fade, presque paresseux (s'est-on jamais débarrassé plus platement de ses répliques, tel cet "Insistiamo" dont l'articulation virtuose devrait exprimer tout le sadisme du personnage ?), son Scarpia présente un sérieux déficit d'incarnation - et son chant laisse percer une réelle fatigue (en ce soir de première) avec un manque de projection alarmant à la fin de son duo avec Tosca à l'acte deux.

La basse Sava Vemic (Cesare Angelotti) et le baryton-basse Nicolas Cavallier (Il Sagrestano) composent avec le luxe de leurs fiers moyens des seconds rôles inoubliables. Ils sont presque trop beaux pour ces personnages qui ne font que passer. À noter que Martina Serafin, Sonya Yoncheva, Jonas Kaufmann et Marcelo Puente seront les prochains Tosca et Cavaradossi d'ici fin juin.

L'Orchestre de l'Opéra de Paris, dans son élément, et les chœurs brillent sous la baguette du chef israélien Dan Ettinger. Ce dernier donne à entendre toute la richesse du matériau musical, sa violence et parfois son emphase comme son raffinement dynamique et motivique. La tension quasi constante, les climats aux contrastes bien marqués, l'intelligence du discours musical liant pour un résultat au fondu sensuel des épisodes tantôt buffa tantôt seria, sont au rendez-vous. Tout juste regrette-t-on un deuxième entracte qui dessert la belle et implacable horlogerie tant vantée du drame.

Spectacle vu le 16 mai 2019.

© Svetlana Loboff/Opera national de Paris.
© Svetlana Loboff/Opera national de Paris.
Douze représentations du 16 mai au 23 juin 2019.

Opéra national de Paris.
Place de la Bastille 75012.
Tél. : 08 92 89 90 90.
>> operadeparis.fr

"Tosca" (1900).
Musique de Giacomo Puccini ((1858-1924).
Livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica.
En italien surtitré en français et en anglais.
Durée : 3 h avec deux entractes.

Christine Ducq
Mardi 21 Mai 2019

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