La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

"Stage your city", une manière renouvelée de conter la ville, ses énigmes… entre virtuel et réel

"Stage your city", Festival Ring, La Manufacture, Nancy (54)

Sous le titre un tantinet globish "Stage your city" se cache un projet à la fois technique et culturel d'une grande ambition européenne. Managées par Michel Didym, des équipes pluridisciplinaires (à Karlsruhe, Oslo, Tbilissi, et Nancy) sont parties à la recherche d'une manière de théâtralité adaptée à l'espace urbain en exploitant les nouvelles technologies et les possibilités qu'offrent les réseaux.



© Éric Didym.
© Éric Didym.
"Stage your city" reprend la trame des déambulations multiséculaires du théâtre en plein air et s'appuie sur une forme de jeu électronique qui oppose avatars et personnes de chair humaine, récit fictionnel et espaces concrets. Une forme de jeu de piste qui propose autre chose que la liste des magasins et sociétés de services marchands ou les récits mémoriels standardisés des étapes patrimoniales obligatoires surexploitées et dégradées par la masse des touristes.

Dans la maquette actuelle du projet, le spectateur est un baladeur consentant qui télécharge une application, suit un itinéraire obligé, va de points de repère en "point" de repaire et doit prévoir de bonnes chaussures. Serré, (assisté) par un guide encapuchonné, cocher d'un univers imaginaire, il entre dans le monde de Zigmagora.

Largement inspiré des ouvrages de science-fiction des années quarante à soixante, (de Fahrenheit 451 ou de Dune), "Stage your city" décrit une dystopie, une de ces sociétés idéales et cauchemardesques qui imposent un mode de vie et de penser au nom du bien être.

Aux usagers de la ville qui ne voient même plus les façades, méconnaissent les cours et arrière-cours, leurs histoires et les habitants, à ceux qui incrustent leurs autoportraits dans un cliché pour se prouver qu'ils existent dans des cartes postales, Michel Didym propose une forme d'évasion en boucle qui rapproche au plus près des consciences le monde réel et le monde imaginé.

© Éric Didym.
© Éric Didym.
Le radioguidé baladeur, le "spaceacteur", "stage actor", découvre des caches insoupçonnées et pourtant prévisibles (les coulisses de la ville en quelque sorte) et se voit opposer à la théâtralité banalisée de la ville (la rencontre amoureuse dans un restaurant, la galerie d'art qui expose des vanités, les réserves d'une bibliothèque, les caves) des instants bien tangibles où se jouent l'instinct du vivant face aux avatars et artefacts.

Dans la réalité de la présentation, le groupe s'effiloche, et connaît des ruptures de communication, perd de temps à autres le fil du récit, se (re)localise sur les cartes géolocalisées commerciales classiques, se découvre dépendant de son cocher et de sa labilité à pratiquer l'outil. Quand il est nécessaire de se regrouper en cercle pour syntoniser les appareils et ressentir les vibrations de connexion…

"Stage your city" met à plat le monde du virtuel, dénonce la prétention à la totalisation de la réalité, cette prétention qui efface les individualités, et diffuse l'illusion de l'immortalité. Tous semblables. Délégant sa liberté à une intelligence de substitution qui réduit les allées et venues, les apprentissages, les tâtonnements, les joies, les passions et les drames, à des données statistiques et reproductibles, à des profils types. Au service d'une machine célibataire. Et ce au prix de la cécité… Le "spectacteur" est un peu dans la peau de Patrick McGoohan numéro 6 dans "The prisoner".

Michel Didym présente ainsi un contre-discours, explicite la règle du jeu, pointe les oublis et les conflits de mémoire, et se veut pédagogique, mais il n'exploite pas toutes les potentialités d'un récit fictionnel.

C'est que "Stage your city" n'échappe pas à l'ambiguïté absolue et originelle d'une technique fondée sur le traçage des échanges et des comportements et la segmentation des clients usagers.

L'outil de "Stage your city" collecte, stocke aussi les traces des "spectacteurs" (leurs mots clefs, leur auto-flashs). À l'évidence s'élabore au fil des représentations un algorithme qui va mesurer les points communs et les divergences d'appréciation des participants. Au risque d'une œuvre médiane et standard.

L'instant théâtral deviendrait, s'il suivait cette pente, un instant convenu sans surprise. Un nouveau théâtre incarné par une machine célibataire qui n'aurait pour seule fonction que de dévorer les imaginaires du groupe. Qui prend l'allure de pérégrins, de Jargonautes découvrant à marche forcée l'exercice du physique et ne savent pas qu'ils sont dans une forme moderne de sortie dominicale. Des candidats au décervelage ultime*.

© Éric Didym.
© Éric Didym.
"Stage the city" est un jeu de piste ironique. Et le critique ne peut que craindre l'émergence d'un nouveau moyen de lutter contre la rêverie du promeneur solitaire et son urbanité.

Mais optimiste patenté, il sent bien que de cette version préparatoire va naître une trame propice au "rapiéçage théâtral". Une manière renouvelée de conter la ville, ses énigmes, les pierres, les statues. De renouer avec le roman du flâneur des deux rives.

Avec "Stage your city" se joue tout simplement l'apprentissage d'une nouvelle capacité de la machine théâtrale à augmenter les réalités. De celle qui jadis transfigurait, parait la ville les jours de fêtes et remembrait les heurs, bonheurs, malheurs et illusions de la cité. De tréteaux en tréteaux.

Et l'on se prend à rêver, pour ce qui concerne la seule ville de Nancy, du cœur ardent de l'écorché de Ligier Richier, des gravures au réalisme saisissant de Jacques Callot, des paysages que Claude Gellée allégorise si finement.

Ainsi de la ville de Nancy elle-même dont la place baroque camoufle magnifiquement la déchéance d'un roi de Pologne sans couronne. Du pavé de marbre noir funèbre qui marque la fin du rêve impérial de la maison de Bourgogne, de l'église des cordeliers qui marque l'arrivée dans l'Histoire des Habsbourg Lorraine. En passent et des meilleurs de ces histoires d'hommes qui s'effacent dans le bruit du quotidien ou l'éternité d'une mémoire trop longue.

Dans ce monde de Zigmagora, assurément le théâtre et l'Art ont un avenir en ce qu'ils savent depuis toujours augmenter la réalité, assister l'intelligence et montrer l'inutile. Michel Didym est parti en exploration.

* "Quand le dimanch' s'annonçait sans nuage,
Nous exhibions nos beaux accoutrements
Et nous allions voir le décervelage
Ru' d' l'Echaudé, passer un bon moment
(…) et nous roulions vers l'échaudé (...)
précipité la tête la première
Dans l' grand trou noir d'ousse qu'on n' revient jamais"
, Alfred Jarry.

"Stage your city"

© Serge Martinez.
© Serge Martinez.
Dans le cadre du Festival Ring # 6.
Direction artistique Michel Didym.
Mise en scène : Michel Didym.
Avec : Michel Didym, Benoit Fourchard, Julia Gay, Nato Kakhidze, Nadine Ledru, Bruno Ricci, Yves Storper, Emeline Touron.
Script de Zigmagora : Bruno Cohen, Michel Didym.
Installation, scénographie, graphisme, supervision digitale : Chris Ziegler.
Textes : Lasha Bugadze, Marie Dilasser, Konstantin Küspert, Frédéric Sonntag.
Collaboration artistique : Jan Gerigk, Bernd Lintermann.
Développement de l'application et du jeu : Givi Sartania.
Films 3D : Prestigefilm.
Direction technique : Didier Billon.
Lumière : Sébastien Rébois.
Son : Dominique Petit.
Coordination du projet : Maren Dey.
Durée : 2 h 20.
www.zigmagora.eu

Du 12 au 20 avril 2018.
12 à 19 h 30, 13 à 19 h, 14 à 14 h, 16 à 14 h et 20 h 30, 17 à 19 h, 18 à 19 h, 20 à 19 h.
La Manufacture - CDN Nancy Lorraine, Nancy (54), 03 83 37 42 42.
>> theatre-manufacture.fr

Jean Grapin
Jeudi 19 Avril 2018

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives








À découvrir

•Off 2019• Antioche… Contradictions contemporaines… entre confort matérialiste et exaltation romantique

L'histoire se passe au Québec. Dans "Antioche" de Sarah Berthiaume, Antigone est une adolescente un peu foutrac, qui fait un peu n'importe nawak avec son djin troué et sa toga praetexta. Normal, elle voudrait jouer Anouilh et son Antigone, et articuler parfaitement le Français standard plutôt que jouer les fièvres du samedi soir…

•Off 2019• Antioche… Contradictions contemporaines… entre confort matérialiste et exaltation romantique
… Quant à sa copine Jade, elle ne vaut pas mieux qui s'emmure dans les toiles d'Internet, universelle araigne maléfique, pendant que sa mère qui a fui la Syrie fait des listes de mots pour les mémoriser.

Dans cette terre d'exil et d'accueil, dans cette terre d'immigration qui mêle réfugiés du Proche-Orient et descendants des acadiens entourés d'Anglais, cette terre qui veut échapper au globish et se pose la question de sa présence au monde, les deux copines rêvent de fugues, vivent intensément le sentiment de la liberté ou de l'enfermement. C'est que le confort matérialiste ou l'exaltation romantique sont autant de pièges à éviter. Pour elles le retour aux origines est problématique. La pièce noue les contradictions contemporaines.

Le langage est populaire, direct et inventif. Et le spectacle évolue de la comédie populaire et farcesque au drame suspendu au dessus des têtes. Les personnages connaissent des paroxysmes et dans les allers et les retours de leurs rêves, dans leurs errances, leurs désirs de fugues se lit la construction d'une mémoire et d'une identité. Jusqu'à ce que les deux héroïnes, en bordure du danger, croisent le chemin de la fatalité et du destin. Le retour aux origines devient tentation de l'intégrisme, du terrorisme.

Jean Grapin
29/06/2019
Spectacle à la Une

•Off 2019• La dernière bande Enregistrements magnétiques… performance à donner la banane !

Quand du noir complet, le faisceau de lumière de l'ampoule tombant des cintres coiffe le crâne dégarni et blanchi de Denis Lavant, hiératique derrière un bureau métallique fatigué, les yeux aimantés par un magnétophone à bande posé devant lui et absorbant dans la nuit magnétique toute son énergie, on se dit que la magie du théâtre est un leurre qui nous ravit au double sens…

•Off 2019• La dernière bande Enregistrements magnétiques… performance à donner la banane !
Plus rien n'existe alors que ce fabuleux homme né pour le théâtre qui s'apprête devant nous à renouer avec l'univers insolite de Samuel Beckett, dont il a interprété sur cette même scène des Halles, "Cap au pire" (2017), mis en jeu par le même Jacques Osinski.

Et le (très) long silence qui s'ensuit instille, dans le droit fil du choc liminaire, une étrangeté en osmose avec l'univers du dramaturge irlandais. Puis, émergeant de sa torpeur contemplative, "il" rapproche à quelques millimètres de son œil, que l'on devine à moitié aveugle, une clé extraite du fouillis de son veston loqueteux. Si le premier tiroir ouvert contenant une bobine ne l'intéresse pas dans l'immédiat, l'autre dans lequel il plonge à nouveau sa tête lui offre… une banane ! Épluchée soigneusement, elle va être tenue en bouche avant d'être mangée. La peau jetée sur le sol, lui vaudra une glissade digne d'un Buster Keaton sorti d'un film muet.

Yves Kafka
07/07/2019
Sortie à la Une

•Off 2019• Le dernier Ogre Conte slamé et "bio-éthique" à dévorer tout cru

D'abord dire le choc artistique lié au mix d'un slam magnétique, d'une voix parlée aux résonances philosophiques, d'une musique live et de live painting se répondant l'une et l'autre, le tout réuni sur le même plateau pour créer l'univers poétique où deux histoires différentes - quoique… - se rencontrent au point de chute. Les contes partagent cela en commun, ils "parlent" au-delà de leur contenu et réservent des surprises "sans fin" qui nous mettent en appétit (d'ogre).

•Off 2019• Le dernier Ogre Conte slamé et
Ensuite, dire que l'on ne doit pas se laisser abuser par le mot conte… Comme beaucoup de contes, il n'est pas destiné aux enfants même s'il peut être vu avec intérêt par eux aussi… ne serait-ce que pour qu'ils expliquent aux adultes que leur faim de bien faire - rêve d'une vie bio et écologique à tous crins - peut s'avérer à la fin, "une vraie tuerie"…

(Il était une fois) un ogre dont i["À [son] retour [sa] douce avait dressé la table/Préparée comme jamais des mets gorgés d'odeur"]i (il parle, l'ogre, en alexandrins slamés) et qui aimait ses sept filles plus que tout au monde, les bisoutant, les cajolant et veillant à ce que rien ne leur manquât de nourriture raffinée et autres conforts domestiques. Un père de famille au-dessus de tout soupçon…

Certes, les mets gorgés d'odeurs mijotés par sa femme ogresse étaient exquis à son goût mais ogre il était, et son penchant "naturel" pour la chair fraîche humaine ne pouvait longtemps rester au garde-manger.

Yves Kafka
27/07/2019