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Lyrique

Richard Rittelmann, le plus français des barytons suisses

En répétition pour une nouvelle production du dernier opus de Benjamin Britten, "Death in Venice", dont la première aura lieu le 20 janvier 2016 à l'Opéra de Nice, le baryton suisse Richard Rittelmann a bien voulu se confier à nous et faire un point sur une carrière placée sous le signe du défi permanent.



Dans le rôle de Punch, "Punch et Judy" de Sir Harrison Birtwistle, production du Nouvel Opéra de Vienne (mai-juin 2014) © Armin Bardel.
Dans le rôle de Punch, "Punch et Judy" de Sir Harrison Birtwistle, production du Nouvel Opéra de Vienne (mai-juin 2014) © Armin Bardel.
C'est un vrai plaisir de rencontrer ce chanteur né à Genève il y a quatre décennies, tant l'homme incarne naturellement le bonheur de vivre et de chanter. Avec lui le baryton se fait solaire. De ce soleil qu'il retrouve à Nice régulièrement, où il est administrateur du Centre de Création Musicale (ou CIRM), et à Grasse dont il est l'ambassadeur lyrique. Son ami Roberto Alagna l'a surnommé Rigoleman : c'est une évidence tant ses éclats de rire ponctuent notre entretien d'une joyeuse vitalité.

Lauréat de nombreux concours à l'orée de sa carrière, il est appelé désormais sur les scènes du monde entier. Après avoir participé à la création européenne de "Il Piccolo Principe" d'Alberto Caruso au Teatro Carignano de Turin, il s'apprête à interpréter deux rôles dans le superbe opéra de Benjamin Britten à l'Opéra de Nice. Rencontre avec un chanteur passionné et gourmand de nouveauté.

Christine Ducq - Vous avez plusieurs rendez-vous à Nice pour le début de l'année 2016, est-ce exact ?

Richard Rittelmann - Oui ! Mon premier rendez-vous c'est "Death in Venice" de Britten en janvier. Je chante deux rôles importants : le German Father au premier acte récitant ses vers et, à la fin de l'œuvre, The English Clerk - un personnage très intéressant qui résume la situation catastrophique à Venise et qui tente de décourager Gustav von Aschenbach d'y rester. C'est une coproduction de l'Opéra de Nice et de l'Opéra de Linz en Autriche, maison dont le metteur en scène Hermann Schneider est le directeur.

En février, je chanterai dans "Le Barbier de Séville" de Rossini et on m'a également proposé une carte blanche pour un récital au Foyer Montserrat Caballé. J'y travaille !

Richard Rittelmann (Punch) et Manuela Leonhartsberger (Judy) © Armin Bardel.
Richard Rittelmann (Punch) et Manuela Leonhartsberger (Judy) © Armin Bardel.
Vous avez beaucoup chanté le lied et la mélodie française…

Richard Rittelmann - J'adore cela ! Au début de ma carrière j'ai gagné des prix à des concours de chant avec ces mélodies françaises à Rouen, à Marmande et ailleurs. J'ai ensuite arrêté un moment ce répertoire pour ne pas y être assigné. C'est très compliqué en France : soit vous êtes lyrique, soit fantaisiste ou mélodiste ; et je n'aime guère les étiquettes. J'essaie d'être excellent dans tout ce que je touche.

À l'étranger, j'ai l'impression que les projets sont plus hardis avec beaucoup de créations outre le répertoire. Je prendrai pour exemple la production récente au Kammer Opera de Vienne de "Punch und Judy" de Harrison Birtwistle - un spectacle qui a été primé par la chaîne Arte l'an dernier. J'ai adoré me lancer dans un rôle complètement loufoque ! D'ailleurs le spectacle sera repris en 2016 à l'Opéra d'Avignon.

Vous allez également entamer une tournée avec le "Requiem" de Gabriel Fauré ?

Richard Rittelmann - C'est exact. J'ai répondu à une offre de l'Orchestre de Bretagne. Je l'ai beaucoup chanté déjà avec des chefs tels M. Piquemal et M. Plasson. J'adore travailler avec ce dernier, nous formons une vraie famille !

© DR.
© DR.
Parmi vos autres projets, l'Italie n'est-elle pas au programme ?

Richard Rittelmann - En effet. Au Teatro Nuovo de Turin va se monter une nouvelle production du "Baron tzigane" de J. Strauss avec quarante dates prévues ensuite dans tout le pays. Et je suis très excité à l'idée d'incarner Marcello pour une "Bohème" prévue à San Francisco en juin 2016.

Vous sentez-vous Suisse ou Français ?

Richard Rittelmann - Je suis Suisse. Je suis né à Genève mais j'ai grandi en France. Mes parents y résident. Je suis arrivé à Lyon à quinze ans et j'y ai fait mes débuts à l'opéra à vingt-deux. Il y avait encore une troupe à l'époque. J'y ai fourbi mes premières armes pendant cinq ans.

Peut-on dire que vous êtes un pur produit de l'école française ?

Richard Rittelmann - (Il éclate de rire) Oui, l'école vocale du raffinement. L'école allemande forme des voix sûres à défaut d'être très raffinées. Cette école française m'a totalement convenu et je rêve d'enregistrer un disque avec des mélodies et airs méconnus de Vincent d'Indy, Saint-Saëns et d'autres. J'y réfléchis pour mon récital d'ailleurs.

Votre répertoire est particulièrement vaste…

Richard Rittelmann - J'ai chanté de nombreux rôles et, encore une fois, je veux être inclassable. Mes préférences évoluent en même temps que ma voix. J'ai réalisé mon rêve de chanter sur scène Pelléas, il y a cinq ans, et maintenant j'aimerais interpréter davantage de rôles pucciniens. J'ai aussi en tête l'opéra de Britten, "Billy Budd", qui conviendrait parfaitement à ma voix aujourd'hui.

Il ne faut évidemment pas brûler les étapes. Je pense à Berlioz aussi car j'ai un projet de disque en juin 2016 - une intégrale des "Troyens".

Avec Roberto Alagna dans "Cyrano de Bergerac" © DR.
Avec Roberto Alagna dans "Cyrano de Bergerac" © DR.
Et voilà le cinéma ! Je tourne en novembre* dans "Rachmaninov, la partition oubliée", un film de Jean-Louis Guillermou. Gérard Depardieu y joue le rôle d'un professeur de piano. Ce film s'attache à une partie méconnue de la vie de Rachmaninov qui a été révélée par les mémoires de son arrière petit-fils. Qui sait que le compositeur avait une double vie ? Qu'il avait participé à la guerre civile et était tombé amoureux d'une anarchiste avant son exil américain ? Je chante dans une scène mettant en scène son mariage secret en 1902, dans une garnison militaire. Roberto (Alagna, NDLR) sera le grand Chaliapine - même si ce dernier était une basse en fait (il rit). C'est le genre de projet qui m'intéresse beaucoup car j'adore le mélange des arts et des genres ! J'aimerais un jour être programmateur dans un théâtre pour le pratiquer.

Comment se passe l'apprentissage d'un nouveau rôle comme par exemple dans "Il Piccolo Principe" ?

Richard Rittelmann - Je chantais trois des rôles dans l'œuvre : l'Allumeur de gaz, le Chef de gare et l'Ivrogne. Un rôle de composition ! (Il rit). Ce fut facile d'entrer dans ces personnages car ils étaient très bien caractérisés. La musique du compositeur Alberto Caruso est très belle et accessible pour le public.

Vous aimez les créations avec aussi cet oratorio de Pascal Dusapin il y a quelques années…

Richard Rittelmann - C'était "Passion" pour deux chanteurs pour le Festival d'Aix-en-Provence. Une expérience formidable avec la chanteuse Barbara Hannigan, une très grande artiste.

Il est très enrichissant de travailler avec des compositeurs vivants. En tant que chanteurs, nous pouvons discuter avec eux de leur œuvre, les interroger sur ce qu'ils veulent pour l'interprétation. L'œuvre est une matière vivante et dans ces échanges l'interprète se sent quasiment un co-auteur. Je voyais Alberto (Caruso, NDLR) annoter sa partition et notre dialogue a été particulièrement fécond. À l'époque de Mozart ou de Debussy c'était la même chose : rien n'était fixé. Il existe d'ailleurs une partition de "Pelléas et Mélisande" annotée et corrigée après la première et conservée à la Fondation Royaumont. Peu la connaissent et c'est dommage.

© DR.
© DR.
Comment est née votre vocation de chanteur ? Vous avez d'abord étudié le piano au conservatoire de Genève, n'est-ce pas ?

Richard Rittelmann - Pendant mes études, à huit ans, ma mère m'a suggéré d'auditionner pour un chœur d'enfants, Les Pueri. Je l'ai intégré comme sopraniste. Un jour, le chef de chœur m'a proposé de chanter un des jeunes pages dans le "Tannhäuseur" de Richard Wagner au Grand Théâtre de Genève dans une production de Horst Stein, un des chefs mythiques de Bayreuth. J'ai adoré cela - les frissons sur scène, passer dans les décors, l'atmosphère joyeuse des répétitions - et c'est le début de ma vocation.

Quels sont vos hobbies (à part rêver à la future direction d'un opéra) ?

Richard Rittelmann - (Il éclate de rire) J'adore visiter des expositions, surtout à Rome. Je suis un passionné d'art antique. Mais j'aime aussi le cinéma et voyager, aller à la rencontre de nouvelles cultures. J'ai la chance de pouvoir vivre de ma passion et de représenter notre culture française partout dans le monde.

"Notre culture française" ? Vous êtes donc un baryton français ?

Richard Rittelmann - (Rires) C'est cela !

Note :
*L'interview a été réalisée le 29 octobre 2015.


Mercredi 20, vendredi 22 janvier 2016 à 20 h. Dimanche 24 janvier 2016 à 15 h.

Opéra de Nice, 4-6, rue Saint-François de Paule, Nice (06).
Tél. : 04 92 17 40 79.
>> opera-nice.org

© Armin Bardel.
© Armin Bardel.
"Death in Venice" (1973).
Opéra en deux actes.
Musique de Benjamin Britten.
Livret de Myfanwy Piper d'après Thomas Mann.
En anglais surtitré en français.
Durée : 3 h 15 avec entracte.

Roland Boër, direction musicale.
Hermann Schneider, mise en scène.
Bernd Franke, décors.
Irina Berteis, costumes.
Ivan Alboresi, chorégraphie.
Hervé Gary, lumières.

Hans Schöpflin, Gustav von Aschenbach.
Davide Damiani, Voix de Dionysos.
James Laing, Voix d'Apollon.
Richard Rittelmann, German Father, English Clerk.

Orchestre philharmonique de Nice.
Chœur de l'Opéra de Nice.

>> richardrittelmann.com

Christine Ducq
Lundi 4 Janvier 2016

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