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Théâtre

"Ourika"… Le destin poignant d'une héroïne noire, condamnée à l'exclusion, immortalisée par Claire de Duras

Un texte d'une pure beauté au service d'une cause malheureusement toujours d'actualité… À la fin du XVIIIe siècle, une jeune fille sénégalaise prénommée Ourika est arrachée dans l'enfance à l'esclavage de son pays d'origine. Elle sera élevée à Paris en pleine période révolutionnaire, à l'Hôtel de Beauvau, au sein de l'aristocratie française (ce lieu prestigieux car la princesse de Beauvau était la tante du gouverneur du Sénégal à cette époque). En découvrant son irréductible couleur de peau - dont, finalement, elle prend réellement conscience en arrivant en Europe -, elle se sent rejetée de toutes parts.



© Alain Fichou.
© Alain Fichou.
Un jour, elle perçoit une conversation qu'elle n'est pas censée entendre et comprend très vite que son "identité" lui interdira tout projet de vie, d'amour et de maternité. De ce fait, elle choisira Dieu et la religion qui seuls l'apaiseront de toutes ses interrogations et désespoirs en lui apportant réconfort et apaisement. Elle entre alors dans un couvent parisien où elle se laissera doucement mourir. Elle n'a que 16 ans. Et c'est pourtant le siècle des Lumières.

Par quels mystères insondables certains textes à la beauté et à la majestueuse exaltation des sentiments et de l'histoire restent-ils ainsi enfouis dans les oubliettes de la littérature ? Combien sont-ils ainsi que nous ne découvrirons jamais ?

Fort heureusement, cela n'a pas été le cas pour ce texte rare dont la découverte, éblouie dans la solitude silencieuse jusqu'à la forme scénique présentée aujourd'hui, aura pris plusieurs années.
"Ourika" est une histoire vraie. Une histoire dans laquelle pour la première fois la parole est donnée à une personne de couleur, non pas présentée comme un objet exotique mais comme un sujet à part entière.

© Alain Fichou.
© Alain Fichou.
La romancière à l'origine de ce texte, écrit dans un style d'un classicisme remarquable par sa sobriété et sa pureté, c'est Claire de Duras. Claire Louisa Rose Bonne, duchesse de Duras, née à Brest en 1778 et morte en 1828 à Nice. Son amitié avec Chateaubriand lui ouvrira les portes des milieux littéraires, mais c'est paradoxalement anonymement qu'elle publiera ce texte en 1823, un des trois brefs romans qu'elle a écrits.

C'est directement à la jeune fille que la romancière donne la parole, bouleversée par le souvenir de cette petite fille dont elle avait entendu parler et probablement rencontrée. Le mystère de sa mort ne la quittait pas et est en partie à l'origine du roman.

Ourika, c'est l'éternelle étrangère, la personne en marge, celle qui n'entre pas dans les codes de la société bien pensante. Ourika vit une tragédie dont on pourrait très bien en trouver de semblables en 2023 de par la modernité des thèmes abordés : l'altérité, la différence, l'amour impossible, le communautarisme, l'exclusion, le masculin chasseur et conquérant. Son histoire, grâce au talent de Claire de Duras a été salué par Sainte-Beuve, Stendhal et Goethe. Le roi Louis XVIII, dit-on, a aussi souhaité le lire.

Quelques représentations de ce très beau texte ont déjà eu lieu en 2017 au Théâtre de Nesle ainsi qu'une lecture mise en espace au Théâtre de la Vieille Grille à Paris en février 2016. Dans cette nouvelle mise en scène, Marie Plateau, la comédienne seule en scène, incarne Ourika et transmet dès son entrée en scène de réelles émotions et des sensations palpables. Le ton est donné aussi par le choix d'une robe empire couleur saumon froncée sous la poitrine, tenue vestimentaire des femmes de l'époque, mettant en valeur la charmante couleur de peau métissée de la comédienne.

On peut s'interroger toutefois sur le choix scénographique d'Élisabeth Tamaris, la metteuse en scène, d'avoir opté, dans les premiers instants de la représentation, pour une certaine mise en abyme présentant la comédienne ancrée dans l'époque contemporaine et s'apprêtant à répéter une dernière fois son rôle… Une femme d'aujourd'hui, donc, artiste comédienne investissant la scène, sa robe de scène dissimulée sous son manteau de ville, téléphone portable en main, bagage nécessaire à quelques accessoires et autres affaires personnelles, et texte à disposition pour d'ultimes révisions de ce dernier.

© Alain Fichou.
© Alain Fichou.
Mais après ces quelques instants de doute intégrés et rapidement dissipés, le spectateur tout comme la comédienne se laissent emporter par la force du texte. Les feuilles s'éparpillent sur le plateau et l'imaginaire du public est projeté au XVIIIe siècle, derrière les portes closes de cet Hôtel de Beauvau où Ourika, amoureuse de Charles, le fils des aristocrates qui l'hébergent, vit des instants immensément douloureux. Le parcours dithyrambique d'Élisabeth Tamaris explique de toute évidence cette subtile trouvaille scénographique originale.

Comment ne pas retenir quelques larmes lorsque la comédienne, parée pourtant d'une soyeuse étole sur les épaules, nous transporte sur la terre du Sénégal en entonnant ce qui peut être soit des pleurs enfouis, soit des notes de musiques africaines (ou les deux à la fois), le tout baigné d'une lumière ocre et chaude, très éloignée de celle de l'Hôtel de Beauvau !

L'espace restreint de la banquette Récamier sur laquelle la comédienne est en partie assise durant toute la représentation symbolise à sa manière l'âme emprisonnée de la jeune fille ou une forme "d'alcôve prison" doucereuse. Pourtant, Ourika est très appréciée par Mme B. sa mère adoptive, femme affectueuse, généreuse, cultivée. Mais cette générosité se retournera contre Ourika en en faisant une personne qui ne pourra jamais s'intégrer dans la société de son époque.

Marie Plateau est une grande comédienne qui cherche sans cesse à explorer toutes les facettes des mélanges du métissage, du déracinement. Elle incarne ici avec une douceur et une force justement dosées ce texte bien trop méconnu, certainement l'un des plus beaux textes de la littérature romantique. Son interprétation est sensible, pudique, et le désespoir de la jeune fille atteinte d'états dépressifs remarquablement retranscrit, sans excès ni sensiblerie.

"Pourquoi avez-vous donné la vie à la pauvre Ourika ? Pourquoi n'est-elle pas morte sur ce bâtiment négrier ou sur le sein de sa mère ? Un peu de sable d'Afrique eût recouvert son corps et ce fardeau eût été bien plus léger ! Qu'importait au monde qu'Ourika vécût ?"

Spectacle vu à la Générale de presse le lundi 30 janvier 2023.

"Ourika"

© Alain Fichou.
© Alain Fichou.
D'après le roman "Ourika" de Claire de Duras paru en 1823.
Adaptation théâtrale : Élisabeth Tamaris et Marie Plateau.
Mise en scène : Élisabeth Tamaris.
Avec : Marie Plateau.
Voix off : Gabriel Le Doze.
Création musicale : Renaud Spielmann.
Lumières : Patrice Le Cadre.
Décors et costume : Roberto Rosello.
Tout public dès 15 ans.
Durée : 1 h 15.

Du 31 janvier au 25 avril 2023.
Le mardi à 19 h.
Théâtre Darius Milhaud, Salle 1, Paris 19e, 01 42 01 92 26.
>> theatredariusmilhaud.fr

Un documentaire intitulé "Sur les traces d'Ourika" (32 min.) a été réalisé par Ouedraogo Dragoss, enseignant en anthropologie visuelle à Bordeaux, sur les coulisses de cette création théâtrale.
"Ma caméra explore les péripéties de cette équipée sur les sentiers de la traversée du monde du théâtre. Mettre ce texte en scène relève du parcours du combattant, tant les obstacles ont été multiples. J'ai voulu montrer l'engagement artistique de cette troupe fondée sur des exigences de l'éthique, nonobstant la complexité de l'univers des circuits du théâtre en prise avec les logiques marchandes"

Plus d'infos sur ce documentaire sur le site de l'association Mélane

L'Association Mélane a été fondée en 2004 à l'initiative de la comédienne Marie Plateau. Il s'agit d'une association artistique et culturelle conçue à la fois comme un espace de rencontres, d'échanges et de créations interculturels et interpersonnels, comme un terrain d'expérimentation et de promotion, celle du "mélange".

Brigitte Corrigou
Lundi 27 Février 2023

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