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Avignon 2022

•Off 2022• "Wamah - Chaman De la matière dont les rêves sont faits" Tempête sous un crâne…

"Nous sommes de l'étoffe dont sont faits les rêves et notre petite vie est entourée de sommeil", écrivait Shakespeare dans La Tempête. Le moins que l'on puisse dire c'est que ça souffle grave dans la tête de ce géant déchu et ses rêves sont devenus cauchemars depuis que ses dons de guérisseur l'ont conduit à se réfugier dans la masure d'un village perdu au milieu de nulle part… On est en Pologne, au début du siècle dernier, mais les affres qui assaillent cet homme, devenu "sans qualités", ne sont pas sans résonner avec nos destinées. Quand le moi-peau vient à ne plus être imperméable aux autres, qu'advient-il de… je ?



© Pascal Gély.
© Pascal Gély.
Une nuit de cauchemar jusqu'au petit matin où les deux battants du portail barricadé s'ouvriront sur un soleil éblouissant, c'est dans cet espace-temps propre à la tragédie du quotidien que le héros, d'abord hagard, va tenter de recomposer le passé (omniprésent) à ses trousses. Ce passé en miettes qui, tels des éclats d'obus, déchire sa pauvre tête qu'il prend de désespoir dans ses mains après l'avoir projetée violemment contre les murs, de quelles visions est-il le nom ? Les noms plus exactement… ceux des malheureux à l'agonie qu'il a pu miraculeusement rendre à la vie grâce à l'imposition de ses mains…

D'abord, il y avait eu cette mère donnée pour morte, elle avait perdu tout son sang. Il a déchiffré son visage défait, l'a accueillie en lui et… il a senti le sang qui se mettait à couler en elle, le même sang que le sien. Il était sorti de lui-même pour migrer dans ce corps inconnu, lui redonnant vie. Ce pouvoir qu'il se découvrait, il en était le premier étonné ; ça le rassurait, bien sûr, cette vocation… et l'effrayait tout autant. Puis, il y avait eu cet enfant portant une plaie béante à la tête, ses mains sur ses tempes, ses bras autour de lui, et le même miracle.

© Pascal Gély.
© Pascal Gély.
Il se découvrait être de la race de ceux qui erraient entre deux mondes. Avoir un don - un don de Dieu, comme on dit - n'est pas cadeau. De toute façon si les dieux voulaient le bien de l'Humanité, ça se saurait, comme on dit aussi… Ce don, la médecine philosophale en a disserté à l'envi et continue à gloser à son sujet. Quoi qu'il en soit de ses origines, divines ou pas, force est de constater que les inférences magnétiques mises en résonance par son toucher ont valeur de viatique, une communion transfigurant le mourant en vivant…

… et lui transformé en ermite, venu fuir ceux qui le poursuivent inlassablement pour exiger son œuvre… Alors que lui doute, depuis que, sous le regard de l'ange de la mort, son élève, il n'a pu "retenir" une jeune fille trépassant malgré ses soins. Doutant affreusement de son don et de sa capacité à le transmettre, comme un acteur voulant en finir avec ses illusions, il tente de trouver dans la solitude abyssale un remède… relatif.

Mais la parole dévidée cette nuit-là, tout comme les rêves, porte dans ses plis des vertus résilientes. Les fragments de sa vie passée, éclatant en mille morceaux son corps mis à mal, sont à prendre comme des convulsions libératrices lui permettant d'accoucher, enfin, de ce poids mort grouillant en lui. Ainsi s'annonce une aube nouvelle.

Gregori Manoukov, d'origine russe, dont il a gardé dans un français parfait les restes de l'accent, est remarquable dans le rôle de l'halluciné. Sa corpulence et son visage effaré renvoient de manière saisissante à l'autoportrait peint par Gustave Courbet et servant à nombre de couvertures choisies pour présenter "Le Horla", lui aussi habité par un autre. On ressort imprégné par cette histoire d'un autre temps, recoupant le nôtre… et la nôtre d'histoire. Tant il est vrai que les limites entre l'autre et nous-mêmes, au-delà même de la nécessaire empathie, sont toujours à construire… sous peine de confusion.

Vu à La Reine Blanche à Avignon, le vendredi 16 juillet 2021 à 17 h.

"Wamah - Chaman"

© Pascal Gély.
© Pascal Gély.
"De la matière dont les rêves sont faits"
Texte : Élisabeth Bouchaud.
Mise en scène : Élisabeth Bouchaud et Grigori Manoukov.
Avec : Grigori Manoukov.
Création lumières et création sonore : Paul Hourlier.
Scénographie : Vitali Skvorkin.
Costumes : Aska Błażejowska et Élisabeth Bouchaud.
Reine Blanche Productions.
À partir de 14 ans.
Durée : 1 h 20.

•Avignon Off 2022•
Du 7 au 25 juillet 2022.
Tous les jours à 18 h 05, relâche les 12 et 19 juillet.
Théâtre La Reine Blanche, 16, rue de la Grande Fusterie, Avignon.
Réservations : 04 90 85 38 17.

Yves Kafka
Samedi 28 Mai 2022

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Les modèles des artistes sont-elles vraiment des modèles de vie ? À en croire ces "Muses", non, et tant mieux !

La racine étymologique de musée est "temple des Muses", du nom de ces neuf déesses qui président aux arts. Ici, elles ne sont que quatre (mais neuf en alternance, tiens ? Hasard…) et l'histoire qu'elles incarnent se déroule effectivement dans un musée après la fermeture, dans la torpeur de la nuit. Dans ce spectacle très vivant, incarner est le verbe idéal pour définir ces créations de personnages, puisque ceux-ci ne sont faits, au tout début, que des figures faites de pigments, de colle, de toiles et de cire.

© Xavier Cantat.
Des figures suspendues dans leurs cadres et posées sur un socle qui sont des chefs-d'œuvre : la "Joconde" de Léonard de Vinci, la "Naissance de Vénus" de Botticelli, la "Petite danseuse" de Degas et le "Diptyque Marilyn" d'Andy Warhol… Magie du théâtre, lorsque le dernier visiteur sort, suivi par le dernier gardien, ces muses renaissent, reprennent vie, voix et chair. Alors commence une longue nuit qui va révéler les caractères surprenants, parfois volcaniques et débordants de ces personnages si sages le jour.

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L'idée de départ aurait pu devenir banale et vaine sans l'inventivité que les autrices, les interprètes et le metteur en scène ont déployé. Le texte de Claire Couture et Mathilde Le Quellec ancre résolument son ton dans la fantaisie, le jeu de répliques et l'humour. Les deux autrices ont laissé libre cours à leur imaginaire en gardant un point de vue moderne. Elles dessinent des tempéraments rugueux, explosifs et inattendus, qui tranchent avec les idées convenues que l'on forme face à ces représentations idéalisées de la femme : ce que cache le visage, l'apparence, l'esthétique.

Bruno Fougniès
18/10/2022
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"Huis clos" Sommes-nous acteurs de notre destin ou de simples marionnettes ?

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© Anthony Dausseur.
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Au Laurette Théâtre, une petite salle intimiste de quartier, se joue une nouvelle version de cette célèbre pièce, interprétée par deux comédiennes et un comédien attachant(es) et investi(es) : Sebastian Barrio, Karine Battaglia et Laurence Meini.

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24/10/2022
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© Matthias Horn.
"Das weite Land" d'Arthur Schnitzler, parut en 1911, a été rapidement apprécié à Paris. Tombé sous le charme de la pièce, le feuilletoniste Henry Bidou a consacré un article pour louer "le talent incisif et net de l'auteur" et encourager une adaptation française. Un projet d'adaptation suivit en 1912, avec le titre traduit "Le Pays mystérieux", qui ne connut malheureusement aucune suite. Qualifiée de tragi-comédie, la pièce présente un portrait d'une société viennoise de la première moitié du XXe siècle qui se trouve dans l'entre-deux entre l'héritage du tournant de siècle et des nouveaux codes socio-culturels émergeant de la modernité.

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30/11/2022