La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

"Notre innocence"… Tous coupables ?

"Notre Innocence", La Colline Théâtre National, Paris

Le dramaturge et metteur en scène Wajdi Mouawad, directeur du théâtre national de La Colline, immisce, dans "Notre innocence", son théâtre dans les méandres d'une violence sociale, psychologique et physique. Il contextualise son œuvre à partir des attentats de Paris de novembre 2015 et, de façon plus personnelle, dans un drame qu'il a vécu dans une troupe.



© Simon Gosselin.
© Simon Gosselin.
"Des viandes dans des blocs de béton"… Les mots qu'a Wajdi Mouawad sur les HLM, appelés aussi pompeusement "Grands ensembles" lors de leur création, sont cruels pour ceux qui peuvent y habiter bien qu'ils visent l'architecture.

Étrange ce mot qui résonne plus d'une fois. Il n'est pas anodin, surtout venu de la plume alerte et acérée de Mouawad. "Viande" comme ce corps retrouvé sans vie, celui de Camille lors d'une période de répétitions, élève de ce groupe de théâtre qui joue la pièce ? "Viandes", ces corps allongés après les attentats du 13 novembre 2015 au moment où Mouawad travaillait avec ses élèves . Une viande est un corps sans âme et sans conscience.

Tout tourne autour de ce mot accompagné de ce cri de révolte et de rébellion de jeunes en proie à un monde sacrifié de ses rêves et de ses espoirs. Le dramaturge traite ainsi de la rencontre entre une partie "morte", sans vie, qui se résigne, et ce besoin de se révolter contre sa propre condition. L'instinct de survie contre l'instinct de mort.

© Simon Gosselin.
© Simon Gosselin.
La pièce est découpée selon trois grands tableaux qui relatent des événements après la mort de Camille. Fiction et réalité se croisent autour de ce canevas où les relations de camaraderie, d'amitiés floutées et de rapports humains tendus, trompeurs, sarcastiques, voire mensongers, posent la question de la responsabilité de chacun sur la "vie" de l'autre.

C'est aussi la mise en exergue des comportements d'une génération, celle des parents, qui se trouve être condamnée par la génération de leurs enfants qui se sent sacrifiée sur l'autel de la société de consommation. Wajdi Mouawad a décidé de traiter ces différentes thématiques au travers d'une violence physique et morale, celle d'un suicide. Il a, à cet égard, pris le contre-pied de la construction d'un acteur unique pour la création du personnage représentant cette génération de jeunes, en le faisant jouer par dix-huit protagonistes.

Dans un même souffle, tous les personnages expriment leur "révolte" en donnant ensemble leur point de vue par rapport à la société dans laquelle ils vivent. Cette scène, originale entre toutes, est toutefois un peu longue. "L'exercice" est difficile car demandant un sens de la mesure et une élocution sans failles des dix-huit comédiens. Quels sont tous les ressorts psychologiques d'un groupe ? Qu'est-ce qui peut les unir ou les désunir ? Ces questions sont les ricochets d'une autre question qui est de savoir ce qui relie une génération à une autre.

© Simon Gosselin.
© Simon Gosselin.
Au travers du deuil de Camille, se mêlent le récit de la rencontre d'une comédienne avec Mouawad, une revendication de la "jeunesse" par rapport à la société dans laquelle ils vivent et une "dénonciation" du mode de vie de la société de consommation qui, au travers de ces HLM, fait de l'humain un objet.

La pièce se décompose en trois temps. Le premier, quand Hayet Darwich raconte sa rencontre avec l'auteur. Nous sommes ainsi dans une phase de contact, de rencontre, d'espoir, d'avenir. L'autre est ainsi intégré. Un deuxième où se retrouvent tous les protagonistes parlant d'une seule et même voix. C'est une phase de revendication, de résignation où c'est le présent qui est joué. L'autre est ainsi inclus dans le même univers.

Et un troisième tableau où le groupe se déchire dans des propos où violences physique et morale alternent. Là, c'est une phase appelant le passé, autour d'un drame, d'un échec. D'autres moments viennent s'immiscer comme cette situation où chaque personnage danse sa propre danse, sur le même tempo mais seul. L'individualisme trône dans ces déhanchements, dans cette non-écoute du partenaire où la musique est suffisamment forte pour se sentir seul. L'autre se retrouve ainsi éjecté.

© Simon Gosselin.
© Simon Gosselin.
La mise en scène débute par une personne, puis par un groupe et se finit par un ensemble d'individualités où chacun fait étalage de ses états d'âme. La détresse est très bien incarnée collectivement. La colère est toutefois un peu trop montrée. Le désespoir ou la peur, voire l'effroi de la responsabilité, supposée ou non, d'un suicide aurait pu donner des couleurs différentes à la gamme des émotions. La scène de "disputes" est, d'un bout à l'autre, une compilation de colères, d'engueulades, mais aussi de pleurs renfrognés et de regards perdus.

Tous sont victimes collatérales ou directes d'une époque, celle d'une génération, d'une situation, celle du suicide de Camille, d'un événement, celui des attentats de Paris où cette troupe montait avec l'auteur leur projet. La fable rejoint la réalité de bout en bout, ce qui rend celle-ci tragiquement théâtrale. L'inspiration a eu pour source des événements réels, les comédiens jouant leur propre rôle dans une période qui est la nôtre. Il était difficile de faire plus actuel.

"Notre innocence"

© Simon Gosselin.
© Simon Gosselin.
Inspiré du texte "Victoires", paru en janvier 2017 aux éditions Leméac/Actes Sud-Papiers.
Texte et mise en scène : Wajdi Mouawad.
Assistanat à la mise en scène : Vanessa Bonnet.
Avec : Emmanuel Besnault, Maxence Bod, Mohamed Bouadla, Sarah Brannens, Théodora Breux, Hayet Darwich, Lucie Digout, Jade Fortineau, Julie Julien, Maxime Le Gac‑Olanié, Hatice Özer, Lisa Perrio, Simon Rembado, Charles Segard‑Noirclère, Paul Toucang, Étienne Lou, Mounia Zahzam, Yuriy Zavalnyouk et Inès Combier, Aimée Mouawad, Céleste Segard (en alternance).
Musique originale : Pascal Sangla.
Scénographie : Clémentine Dercq.
Lumières : Gilles Thomain.
Costumes : Isabelle Flosi.
Son : Émile Bernard, Sylvère Caton.
Régie : Laurie Barrère.
Durée : 2 h 10.

© Simon Gosselin.
© Simon Gosselin.
Du 14 mars au 11 avril 2018.
Du mercredi au samedi à 20 h 30, mardi à 19 h 30 et dimanche à 15 h 30.
Théâtre National de La Colline, Grand Théâtre, Paris 20e, 01 44 62 52 52.
>> colline.fr

Safidin Alouache
Vendredi 23 Mars 2018

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives








À découvrir

•Off 2019• Antioche… Contradictions contemporaines… entre confort matérialiste et exaltation romantique

L'histoire se passe au Québec. Dans "Antioche" de Sarah Berthiaume, Antigone est une adolescente un peu foutrac, qui fait un peu n'importe nawak avec son djin troué et sa toga praetexta. Normal, elle voudrait jouer Anouilh et son Antigone, et articuler parfaitement le Français standard plutôt que jouer les fièvres du samedi soir…

•Off 2019• Antioche… Contradictions contemporaines… entre confort matérialiste et exaltation romantique
… Quant à sa copine Jade, elle ne vaut pas mieux qui s'emmure dans les toiles d'Internet, universelle araigne maléfique, pendant que sa mère qui a fui la Syrie fait des listes de mots pour les mémoriser.

Dans cette terre d'exil et d'accueil, dans cette terre d'immigration qui mêle réfugiés du Proche-Orient et descendants des acadiens entourés d'Anglais, cette terre qui veut échapper au globish et se pose la question de sa présence au monde, les deux copines rêvent de fugues, vivent intensément le sentiment de la liberté ou de l'enfermement. C'est que le confort matérialiste ou l'exaltation romantique sont autant de pièges à éviter. Pour elles le retour aux origines est problématique. La pièce noue les contradictions contemporaines.

Le langage est populaire, direct et inventif. Et le spectacle évolue de la comédie populaire et farcesque au drame suspendu au dessus des têtes. Les personnages connaissent des paroxysmes et dans les allers et les retours de leurs rêves, dans leurs errances, leurs désirs de fugues se lit la construction d'une mémoire et d'une identité. Jusqu'à ce que les deux héroïnes, en bordure du danger, croisent le chemin de la fatalité et du destin. Le retour aux origines devient tentation de l'intégrisme, du terrorisme.

Jean Grapin
29/06/2019
Spectacle à la Une

•Off 2019• La dernière bande Enregistrements magnétiques… performance à donner la banane !

Quand du noir complet, le faisceau de lumière de l'ampoule tombant des cintres coiffe le crâne dégarni et blanchi de Denis Lavant, hiératique derrière un bureau métallique fatigué, les yeux aimantés par un magnétophone à bande posé devant lui et absorbant dans la nuit magnétique toute son énergie, on se dit que la magie du théâtre est un leurre qui nous ravit au double sens…

•Off 2019• La dernière bande Enregistrements magnétiques… performance à donner la banane !
Plus rien n'existe alors que ce fabuleux homme né pour le théâtre qui s'apprête devant nous à renouer avec l'univers insolite de Samuel Beckett, dont il a interprété sur cette même scène des Halles, "Cap au pire" (2017), mis en jeu par le même Jacques Osinski.

Et le (très) long silence qui s'ensuit instille, dans le droit fil du choc liminaire, une étrangeté en osmose avec l'univers du dramaturge irlandais. Puis, émergeant de sa torpeur contemplative, "il" rapproche à quelques millimètres de son œil, que l'on devine à moitié aveugle, une clé extraite du fouillis de son veston loqueteux. Si le premier tiroir ouvert contenant une bobine ne l'intéresse pas dans l'immédiat, l'autre dans lequel il plonge à nouveau sa tête lui offre… une banane ! Épluchée soigneusement, elle va être tenue en bouche avant d'être mangée. La peau jetée sur le sol, lui vaudra une glissade digne d'un Buster Keaton sorti d'un film muet.

Yves Kafka
07/07/2019
Sortie à la Une

•Off 2019• Le dernier Ogre Conte slamé et "bio-éthique" à dévorer tout cru

D'abord dire le choc artistique lié au mix d'un slam magnétique, d'une voix parlée aux résonances philosophiques, d'une musique live et de live painting se répondant l'une et l'autre, le tout réuni sur le même plateau pour créer l'univers poétique où deux histoires différentes - quoique… - se rencontrent au point de chute. Les contes partagent cela en commun, ils "parlent" au-delà de leur contenu et réservent des surprises "sans fin" qui nous mettent en appétit (d'ogre).

•Off 2019• Le dernier Ogre Conte slamé et
Ensuite, dire que l'on ne doit pas se laisser abuser par le mot conte… Comme beaucoup de contes, il n'est pas destiné aux enfants même s'il peut être vu avec intérêt par eux aussi… ne serait-ce que pour qu'ils expliquent aux adultes que leur faim de bien faire - rêve d'une vie bio et écologique à tous crins - peut s'avérer à la fin, "une vraie tuerie"…

(Il était une fois) un ogre dont i["À [son] retour [sa] douce avait dressé la table/Préparée comme jamais des mets gorgés d'odeur"]i (il parle, l'ogre, en alexandrins slamés) et qui aimait ses sept filles plus que tout au monde, les bisoutant, les cajolant et veillant à ce que rien ne leur manquât de nourriture raffinée et autres conforts domestiques. Un père de famille au-dessus de tout soupçon…

Certes, les mets gorgés d'odeurs mijotés par sa femme ogresse étaient exquis à son goût mais ogre il était, et son penchant "naturel" pour la chair fraîche humaine ne pouvait longtemps rester au garde-manger.

Yves Kafka
27/07/2019