La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.
La Revue du Spe La Revue du Spe

La Revue du Spectacle, le magazine de tous les arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, arts de la rue, agenda, CD, etc.

Depuis 1989, le magazine du spectacle vivant et des arts de la scène - Un art sans artistes est une démocratie sans voix - Vous trouvez que la culture coûte cher ? Essayez l’ignorance… - La Revue du Spectacle soutient les intermittents du spectacle




Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Concerts

Mozart et Mahler par l'Orchestre de Paris, entre doute et émotion

Thomas Hengelbrock, chef associé de l'Orchestre de Paris, l'a dirigé il y a quelques jours dans Mozart et Mahler pour deux soirées à la Philharmonie. L'occasion d'assister aux débuts de Nelson Goerner avec l'orchestre. Un pianiste, dont le style a surpris dans le Concerto n° 23 de Mozart, éclipsé par un Orchestre de Paris pourtant manifestement en proie au doute.



© DR.
© DR.
Les programmes de Thomas Hengelbrock, chef associé de l'orchestre depuis 2016, sont toujours originaux, bien pensés et roboratifs. Pour les deux soirées des 28 et 29 mars, il a proposé au public le 23e Concerto pour piano de W. A. Mozart et la 4e symphonie de Gustav Mahler, cette œuvre qui (tel Janus) termine une époque et en ouvre une autre. Atmosphère pastorale ou galante, hédonisme sonore et fêlures secrètes, lyrisme douloureux et sourires mêlés de larmes, faste symphonique, voilà ce qui peut appeler une mise en perspective des deux œuvres.

L'Ouverture de "La Clémence de Titus", opera seria en deux actes, ouvrage d'apparat composé sur commande pour le couronnement de Leopold II (comme roi de Bohême) quelques mois avant la mort de Mozart, les précède le temps pour le chef de s'assurer la cohésion des pupitres dans le plus pur style héroïque avec une vigueur dans la gestique qu'on retrouvera dans la 4e symphonie.

En 1786, Mozart compose un de ses plus beaux concertos pour piano, le 23e inoubliable par le ton de confidence désespéré de l'adagio central, immortalisé pour toute une génération par le génie d'Alfred Brendel dans la bande originale de la série télévisée sur la vie du compositeur (qui fit les beaux jours des années quatre-vingts). Si le tutti d'entrée du premier mouvement révèle des cordes quelque peu fuligineuses et sans moelleux, et un quintette des vents un peu brouillon dans son entrée, très vite les musiciens trouvent leur cohésion et leur voix et prennent l'ascendant dans le dialogue avec Nelson Goerner.

© DR.
© DR.
Le style et les choix de ce dernier, frêle silhouette très penchée sur le clavier de son Steinway, conjuguant toucher (trop) aérien, extrême détachement des motifs et ornementations alanguissant à l'extrême un discours au risque de l'inconsistance et de l'afféterie, étonnent. Le jeu du pianiste est bientôt débordé par l'alacrité et la brillance sonore des cordes soudain très en verve, et surtout par les excellentes interventions des flûte, clarinette et basson solos à l'honneur dans l’œuvre. Même dans le deuxième mouvement du sublime adagio - un andante en fait dont la tonalité en fa dièse majeur est ici plutôt menacée - et dans l'allegro assai ne se dissipera pas l'impression de déséquilibre entre les partenaires.

"L'harmonie supérieure" due à la fusion de deux forces égales (piano et orchestre) dans le dialogue musical, réussite majeure de Mozart dans ses concertos selon Alfred Einstein, ne survient jamais. L'orchestre se taillant la part du lion, même en termes d'émotion. Le bis du pianiste argentin (le Nocturne opus 20 de Chopin) est du même tonneau, virtuose mais falot.

La Symphonie n° 4 en sol majeur de Mahler, composée en deux étés (ceux de 1899 et 1900) après un silence de six ans, est créée à Munich en novembre 1901, précédant paradoxalement de peu la création de la troisième. Les critiques, totalement dépassés, seront dans l'ensemble sévères, en regrettant le "grotesque" et "les dissonances".

Daniel Harding et l'Orchestre de Paris © DR.
Daniel Harding et l'Orchestre de Paris © DR.
C'est pourtant une œuvre magnifique, charnière dans la production malhérienne, et destinée à un gros orchestre (délesté des trombones et tubas), à une soprano solo pour le quatrième mouvement, le fameux lied "Das himmlische Leben" (la vie céleste). Un lied dont le texte est extrait du recueil d'Arnim et Brentano, "des Knaben Wunderhorn". Mahler écrit à son amie, l'altiste Natalie Bauer-Lechner, qu'il a voulu peindre "le bleu uniforme du ciel" mais aussi l'angoisse et "la terreur panique" qui peut étreindre le promeneur dans une "forêt lumineuse". Bref, l'auditeur "ne fer(a) que rire et pleurer".

Comme toujours donc, les sentiments les plus contradictoires, les climats les plus antagonistes traversent une œuvre pastorale (où le roman de l'enfance se fait chant) aux proportions raisonnables (moins d'une heure), aux quatre mouvements traditionnels - car Mahler l'a voulue coulée "dans un moule traditionnel".

En cette soirée du 28 mars, l'orchestre présente plusieurs visages. À de certains moments, il est en retrait (sans beaucoup de reliefs) ou en peine de cohésion (malgré la direction précise et pleine de fougue du chef allemand), par exemple dans le premier mouvement allegro, mais aussi superbe de puissance et de faste dans sa coda - ou dans la danse diabolique du second mouvement.

Paavo Jarvi  et l'Orchestre de Paris © J.-B. Pellerin.
Paavo Jarvi et l'Orchestre de Paris © J.-B. Pellerin.
La "Vision du paradis" de l'adagio est belle aussi dans un tutti glorieux et l'orchestre se fait peintre religieux dans le dernier mouvement pour un banquet divin de timbres et d'expressivité. Pourtant, à regarder et écouter les musiciens de l'orchestre (dont beaucoup sont très jeunes ce soir-là, au pupitre des cordes en particulier), le compte n'y est pas tout à fait. L'impression d'une soirée en-deçà des capacités de l'orchestre domine, celle aussi que le paradis promis n'a été qu'entrevu.

L'orchestre semble traverser un moment difficile et le doute est peut-être le poison insidieux qui l'empêche de retrouver les sommets qu'on lui a connus - avec cette même symphonie dirigée par le chef Paavo Järvi en 2014 par exemple. Daniel Harding, chef principal, a en effet déclaré qu'il ne reconduirait pas son contrat avec l'orchestre après 2020. Une des raisons invoquées serait l'incapacité de l'orchestre à donner la sonorité et l'identité qu'il souhaite.

Sachant à quelle excellence cette phalange parisienne peut se hisser, ce jugement a de quoi surprendre. Thomas Hengelbrock, malgré sa bienveillance et son art, n'a pas pu totalement lui redonner confiance.

Concert entendu le 28 mars 2018.

>> orchestredeparis.com

Prochains concerts :
>> philharmoniedeparis.fr

Christine Ducq
Lundi 2 Avril 2018

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique



Brèves & Com


Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.


PUB

PUB


Publicité



À découvrir

"Sandre"… Une vie qu’on épluche, même une toute petite vie, ça peut faire pleurer les yeux

"Sandre", La Manufacture, Avignon

Sur scène, c'est comme un trône. Un trône pitoyable. Fauteuil à l'ancienne. Pas vraiment voltaire. Pas vraiment club non plus. Plutôt crapaud. Juché sur un piédestal pas du tout en marbre. Ça ressemble plus à de la palette empilée. Peinte en noir. Et puis un abat-jour en vessie de mouton tendue. Beige très clair. Monté sur un pied trop haut. Et puis c'est tout. Un trône ordinaire. Un trône de maison de banlieue. Elle y est installée. Elle n'en bouge pas. Elle y règne sur son domaine. Son domaine.

Tout autour rien. Le vide obscur de l'irréalité, pourrait-on dire. Il n'y a qu'elle, juché sur son trône du quotidien, toute pâlotte dans cette nuit, qui brille. Qu'on voit. Et qui parle. Et qui trône sur son quotidien parce que c'est ça sa vie. La vie dont elle avait rêvé ou pas. La vie qu'on lui avait promise, c'est sûr. Et malgré les impondérables et le temps qui sabotent, elle la tenait sa vie, sa maison, son mari, ses enfants.

Qu'est-ce qu'elle dit ?... Elle s'explique, je crois. Elle parle à quelqu'un. À quelqu'un qui l'accuse, il faut croire. Quelqu'un qui l'accuse d'on ne sait pas quoi. On ne le saura qu'à la fin. Quand elle aura fini de parler. De s'expliquer. Enfin de raconter quoi, son domaine, son royaume, son empire, toutes ces années d'existence. Avec ses espoirs, très très humains. Très simples en fait. Et puis ses joies, ses plaisirs, ses émerveillements. Et puis ses déceptions bien sûr.

Une vie, c'est une sorte de succession de mondes qui s'écroulent, si on veut bien y réfléchir une seconde. On construit. On y croit. On flotte dans nos illusions jusqu'à ce qu'elles crèvent comme un ballon de baudruche et qu'on manque de crever avec elle. Parce que la petite pointe aigüe de la réalité est venue tout foutre en l'air, alors il y a plus qu'à en reconstruire un autre de bonheur. Ouais, il s'agit de parler de ça du bonheur.

Bruno Fougniès
09/03/2018
Spectacle à la Une

Lou Casa… Une nouvelle résonance, étonnamment actuelle, pour les chansons de Barbara

Il n'est jamais aisé de s'approprier et d'interpréter des chansons créées, portées, sublimées par des artistes tels que Barbara. Mais là où beaucoup échouèrent, Lou Casa et son chanteur Marc Casa relèvent le défi avec brio et donne une lecture étonnante, poignante et incroyablement juste de six morceaux choisis de la Dame en noir.

Lou Casa… Une nouvelle résonance, étonnamment actuelle, pour les chansons de Barbara
Lou Casa, c'est deux frères, l'un au chant (Marc), l'autre au piano (Fred) et un bassiste (Julien Aeillon)… issus d'un collectif (à géométrie variable : 3 à 10 membres) qui travaillent sur des créations tant musicales (chansons, musiques improvisées) qu'expérimentales où peuvent s'associer danse, slam, poésie, vidéo, etc. Ici, après différentes productions, dont "Barbara, Quinze ans" en novembre 2012 qui initiera en 2014 le projet "Chansons de Barbara", ils décident de coucher six interprétations sur un CD intitulé "À ce jour" dont on espère que d'autres suivront.

Marc Casa donne une intonation particulière aux mots de Barbara (1), de Brel (2), de Françoise Lo (3) ou de Georges Bérard (4), portant avec élégance une certaine fêlure dans la voix qui amplifie l'émotion exprimée, la fragilité sous-tendue. En même temps, le grain légèrement rugueux donne la force et l'énergie au chant, imprimant la trame musicale soutenue par la basse toute en rythmique associée au piano percussif, notamment dans le sublime "Perlimpinpin" presque guerrier, revendicatif… Le clip est d'ailleurs très révélateur et significatif de l'interprétation choisie, exprimée par Lou Casa. Voix parlée chuchotée, prenant doucement de l'amplitude. Derrière le piano roule les notes en une rivière sautillante mi-tango mi-reggae, appuyant certains mots scandés par Marc Casa.

Gil Chauveau
17/02/2018
Sortie à la Une

Représenter, questionner, polémiquer… un spectacle reflet d'une certaine société

"Le renard envieux qui me ronge le ventre", Centre Paris Anim' Les Halles Le Marais, Paris

Le plateau se compose à la fois de l'espace de jeu, lieu majoritairement vide qui ne sera habité que par les comédiens lors de leurs interprétations, et à la fois des coulisses apparentes où sont entreposés des portants qui permettent les multiples changements de costumes et donc de rôles.

Représenter, questionner, polémiquer… un spectacle reflet d'une certaine société
La procession scénique nous évoque l'ambiance des défilés de mode où les tenues sont ici remplacées par une succession de clichés, préjugés et caricatures du féminin et du masculin, de la notion de genre et de celle de la sexualité. Le spectacle se découpe en quatre parties, chacune centrée sur un des personnages.

Les thèmes représentés sont ceux de la notion de consentement, les conditions des femmes au travail, ce qu'on attend d'un homme, un vrai, un viril, l'homosexualité, etc. Les scénarios mettent en scène l'impossibilité d'évoluer dans la société en restant soi-même, la superficialité des rapports engagés avec les autres puisque rien n'est sincère.

Désormais, le normal n'est plus de l'ordre du naturel mais s'inscrit dans un cadre sociétal. Les conventions se soumettent à des consignes latentes dans lesquelles tout le monde est plus ou moins empêtré. Nous revenons toujours dans les schémas qui nous ont été inculqués. Des interludes entrecoupent la trame narrative, qui sont fabulés, et dans lesquels se rejouent les thématiques abordées. Le cadre change mais la difficulté de s'imposer demeure : les individus sont piégés dans les rôles que la société leur a assignés.

Ludivine Picot
20/02/2018