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Lyrique

Les (belles) cuisses de Carmen à l'Opéra de Lyon

Reprise d'une production de la mythique "Carmen" de Bizet à l'Opéra de Lyon dans la vision roborative qu'en a délivré en 2012 l'incontournable Olivier Py metteur en scène chéri de nos scènes lyriques. Un spectacle qui gratte et qui pique conçu pour choquer le (supposé) bourgeois jusqu'au 17 mai 2015.



© Stofleth.
© Stofleth.
Disons-le tout net, cette "Carmen" vocalement et musicalement ne restera pas dans les annales de l'histoire de ses innombrables productions - et rien de tel que la Carmencita pour sauver l'année d'une maison d'opéra en matière de remplissage de salle. Mais remplir la salle n'est pas un problème à Lyon et on peut même être reconnaissant : Serge Dorny et son équipe font le choix, d'année en année, d'une programmation originale, faisant la part belle aux artistes et aux œuvres qui secouent et donnent à penser. La saison prochaine, Dmitri Tcherniakov pour une très attendue "Lady Macbeth de Mzensk" et David Marton pour une "Damnation de Faust" en ouverture en témoigneront. Entre autres.

Non. Si la scène lyonnaise redonne la "Carmen" rêvée par Olivier Py, c'est que le spectacle mérite d'être (re)découvert. Le trublion mystique toujours attendu au tournant ne déçoit pas cette fois encore et on ressort de cette production de l'un des opéras les plus populaires - ici radicalement réinterprété avec une "Carmen" lubrique et meneuse de revue - à la fois heureux et quelque peu partagé. Le spectateur pris dans une frénésie visuelle perpétuelle - que deux entractes viennent à peine tempérer - en émerge agréablement lessivé et un peu hébété quoique émoustillé. La faute à près de trois heures d'un raout clinquant de peep-show - un délectable scandale auquel nous ne sommes plus habitués maintenant que Gerard Mortier nous a quittés (et que certaines stars imposent des "Cid" vintage et ringards à un public frileux d'octogénaires…). Voilà Olivier Py qui nous refait le coup de son "Rake's Progress" monté à Garnier, il y a quelques années, avec ses backrooms peuplés de (beaux) garçons à poil.

© Stofleth.
© Stofleth.
La Carmen vue par Olivier Py est donc meneuse de revue ultra sexy - en tenue d'Ève ou en culotte soutien-gorge rouge vif la plupart du temps - d'un cabaret miteux situé dans un faubourg dangereux, peut-être non loin de ces docks qui n'auraient pas déplu à un Bernard-Marie Koltès (très beaux décors dus à Pierre-André Weitz). Foin de la "couche de folklore espagnol de pacotille" de l'œuvre nous avertit le metteur en scène, Carmen, c'est l'héroïne nietzschéenne de la liberté, une "marginale" venue venger tous les exclus et opprimés de la terre. Soit.

S'ensuit un carnaval super drôle quoique un peu fatigant, une ronde perpétuelle où il se passe toujours quelque chose y compris dans les intervalles musicaux et préludes : danses nègres à la Joséphine Baker, pas de trois et quatre un peu partouzeurs, poses sexuelles explicites et travestissements inattendus, j'en passe et des meilleurs. Même King Kong se balade dans le décor - un vrai cirque on vous dit avec du néné, de la fesse, du muscle et du chien. La mezzo Kate Aldrich a le physique du rôle et son interprétation vocale sans nous laisser indifférents ne nous bouleverse pas non plus. Mais quelle actrice ! Le timbre un peu métallique de sa voix empêche cependant toute extase. Passons sur le Don José exécrable du ténor mexicain Arturo Chacon-Cruz qui avale une syllabe sur quatre ("C'est moi qui l'ai TOU"* dans un final du coup ridicule) et nous sert une incompréhensible soupe très indigeste. On aimerait lui rappeler aussi le sens des nuances puisque brailler n'est pas chanter, n'est-ce pas.

© Stofleth.
© Stofleth.
Au contraire, l'Escamillo du baryton Jean-Sébastien Bou est digne d'admiration parce que remarquablement incarné. Décidément, on adore cet élégant chanteur, son phrasé, son articulation et son beau timbre. Il forme un merveilleux couple avec notre scandaleuse Carmen - dont on comprend enfin pourquoi elle ne peut que plaquer son petit agent de police (c'est-à-dire Don José).

Notons aussi les belles performances du Moralès de Pierre Doyen et le duo irrésistible du Dancaïre et Remendado (Mathieu Gardon et Florian Cafiero du Studio de l'Opéra de Lyon). En revanche, on ne sera pas reconnaissant au chef Riccardo Minasi de ne nous avoir pas tenus en haleine : sa direction aux tempi exaspérants de lenteur a posé bien des problèmes aux chanteurs et affadi une partition pourtant réjouissante. Heureusement Olivier, tu nous as encore bien fait marrer !

Note : * "C'est moi qui l'ai tuée !" habituellement.

Spectacle vu le 30 avril 2015.

© Stofleth.
© Stofleth.
Prochaines dates :
Jeudi 7, samedi 9, lundi 11, mercredi 13, vendredi 15 mai 2015 à 20 h.
Dimanche 17 mai à 16 h.


Opéra national de Lyon, 04 69 85 54 54.
Place de la Comédie (69).
>> opera-lyon.com

"Carmen" (1875).
Opéra en trois actes.
Musique : Georges Bizet (1838-1875).
Livret : Meilhac et Halévy.
Durée : 2 h 50.

Olivier Py, mise en scène.
Pierre-André Weitz, décors et costumes.
Bertrand Killy, lumières.
Daniel Izzo, chorégraphie et assistant à la mise en scène.

Kate Aldrich, Carmen.
Arturo Chacon-Cruz, Don José.
Jean-Sébastien Bou, Escamillo.
Sophie Marin-Degor, Micaëla.
René Schirrer, Zuniga.
Valentine Lemercier, Mercedes.
Laure Barras, Frasquita.
Mathieu Gardon, Le Dancaïre.
Florian Cafiero, Remendado.
Pierre Doyen, Moralès.
Cédric Cazottes, Lilas Pastia.

© Stofleth.
© Stofleth.
Joël Lancelot, un guide.
Alexandra Guérinot, une marchande d'oranges.
Kwang Soun Kim, un bohémien.

Riccardo Minasi, direction musicale.
Orchestre, Chœurs et Maîtrise de l'Opéra de Lyon.
Nicolas Krüger, Chef des Chœurs.

Christine Ducq
Jeudi 7 Mai 2015

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