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Théâtre

"Les Femmes savantes" Un Molière baroque et burlesque sous la houlette déjantée de la metteuse en scène sicilienne Emma Dante

Artiste phare de la scène contemporaine européenne, Emma Dante s'attaque, pour la première fois, à un texte théâtral, qui plus est, une pièce de Molière. L'univers grotesque et excessif de l'artiste palermitaine s'approprie avec fracas l'histoire de cette famille dysfonctionnelle où les femmes tentent d'ébranler l'ordre patriarcal. Musique pop, costumes aux couleurs acidulées, perruques extravagantes, anachronismes de toutes sortes et mise en scène virevoltante composent une œuvre folle et hautement visuelle.



© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Qui n'a jamais vu un spectacle d'Emma Dante se doit de tenter l'expérience. Comédienne, dramaturge, metteuse en scène de théâtre et d'opéra, autrice et réalisatrice, Emma Dante, née le 6 avril 1967 à Palerme, est une artiste majeure de la scène contemporaine internationale. Formée au sein du Gruppo 63 néo-avant-gardiste de Palerme et à l'Académie nationale d'art dramatique de Rome, Emma Dante fonde en 1999 sa compagnie, Sud Costa Occidentale, au sein de laquelle elle élabore ses spectacles. Son théâtre, éminemment corporel, puise dans les fables une poésie empreinte de dérision, de sublime et d'outrance burlesque.

En France, ses spectacles ont été joués au Théâtre du Rond-Point ("La Trilogie des lunettes", "Les Sœurs Macaluso", "Bêtes de scène"…), au Festival d'Avignon ("Misericordia", "La statuette de sucre", "La Fête des morts"…) ou encore à La Colline ("Fable pour un adieu"…). Aujourd'hui, répondant à une commande, elle fait son entrée à la Comédie-Française et s'attaque pour la première fois, avec "Les Femmes savantes" (1672), à une œuvre du répertoire classique français.

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Mais de quoi parle exactement cette avant-dernière comédie de Molière, à laquelle on trouve parfois des similitudes avec deux œuvres antérieures, "Les Précieuses ridicules" (1659) et "Le Tartuffe ou l'Imposteur" (1669) ? En voici le résumé en quelques mots : Philaminte, sa belle-sœur Bélise et sa fille aînée Armande, toutes trois férues de poésie, se trouvent sous l'emprise de Trissotin, un "bel esprit" qui les subjugue par ses poèmes et sa pompeuse éloquence. Henriette, la cadette, indifférente à tout cela, songe, elle, à se marier. Alors que son choix s'est porté sur Clitandre qui, après avoir été rejeté par Armande, lui fait une cour assidue, sa mère décide de lui faire épouser Trissotin.

Désespoir total de l'intéressée. Si Henriette est soutenue dans ses desseins matrimoniaux par son père, Chrysale, celui-ci n'a pas le courage de s'opposer à sa femme qu'il laisse diriger la maisonnée comme bon lui semble. De son côté, Armande, quelque peu jalouse à l'idée de voir sa sœur convoler avec son ancien soupirant, tente de reconquérir Clitandre. Une ruse d'Ariste, l'oncle d'Henriette, permettra de démasquer Trissotin et de sauver la situation in extremis.

Sur le grand plateau de la Salle Renaud-Barrault – la Salle Richelieu étant fermée pour travaux, la Troupe du Français joue hors les murs au Théâtre du Rond-Point –, les comédiens se déplacent comme si la représentation n'avait pas commencé. Sur le plateau quasi-nu, la salle toujours allumée, des serviteurs déplacent de grandes malles, installent des néons…

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Arrivent ensuite des comédiennes en tenues de ville, ou plutôt vêtues d'affreux joggings. Elles échangent quelques mots, pianotent sur leurs téléphones portables... Tout ce petit monde va et vient, indifférent, dirait-on, à la présence du public. À quoi assistons-nous exactement ? À la mise en place d'une répétition ? Puis soudain trois énormes sacs tombent des cintres, emplis de costumes, d'accessoires, le texte de la pièce y compris. La comédienne Jennifer Decker s'en empare, en lit un passage, puis le jette et s'éclipse.

C'est presque étonnés que nous l'entendons, de retour sur scène, proférer à l'attention de sa camarade Édith Proust : "Quoi ! le beau nom de fille est un titre ma sœur,/Dont vous voulez quitter la charmante douceur,/Et de vous marier, vous osez faire fête ?/Ce vulgaire dessein vous peut monter en tête ?" On pense alors au film de Louis Malle "Vanya, 42ᵉ rue" (1994) dans lequel, sans que nous nous en rendions réellement compte, les acteurs entraient progressivement dans le texte et l'univers de Tchekhov… Et c'est presque malgré elles, semble-t-il, que les comédiennes vont ici se glisser dans celui de Molière.

Alors que de ces malles d'un temps ancien s'extirpent des personnages masculins poussiéreux, en habits plus ou moins d'époque, les femmes, elles, restent ancrées dans le XXIᵉ siècle et ne revêtent leurs costumes que progressivement, par strates, comme "happées" par le monde de Molière. Emma Dante explique avoir ainsi voulu représenter les femmes à distance du monde des hommes, jugeant la gent féminine plus avancée dans ses réflexions que la gent masculine. Un décalage temporel qui en dit long sur la condition des femmes. Par ce glissement progressif, la metteuse en scène a également souhaité rendre hommage à la langue de Molière et montrer la "contamination" des comédiennes par le texte.

Dans cette esthétique qui n'est pas sans rappeler celle du "Marie-Antoinette" de Sofia Coppola (2006), avec paire de Converse et tube des années quatre-vingt du groupe de rock indé Siouxsie and the Banshees, les époques se côtoient jusque dans le magnifique décor de la demeure : tapisseries défraîchies, sol à damier élimé, mais aussi rampes à LED, néons ultra-contemporains, fauteuils d'époque sur roulettes, ordinateurs portables… Costumes tout aussi fous que splendides dans leurs formes et leurs couleurs acidulées, perruques extravagantes contribuent pleinement à cette beauté visuelle et à cette atmosphère pop. La plasticienne Vanessa Sannino a ici effectué un travail remarquable tant sur les costumes que sur la scénographie.

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
La mise en scène, virevoltante, avec un décor que nous découvrons mobile, accumule les effets visuels. Ainsi, en réponse à Chrysale, son mari, qui vient de lui dénigrer la littérature, Philaminte fait-elle apporter sur scène des piles de livres démesurées dont elle emplit la maison. Alors que la littérature éclot physiquement avec des livres pop-up, des fleurs aux couleurs vives surgissent simultanément de la tapisserie. Cet univers pop-rock déjanté se poursuit jusque dans la musique, de Billie Eillish à The Clash, en passant par Björk, nous offrant de grands frissons artistiques.

Le jeu exacerbé des comédiens, excessif, dans une corporalité drôle et grotesque digne de la commedia dell'arte, est du plus haut comique. Tous sont excellents et s'amusent, dans un enthousiasme communicatif. Mention spéciale à Laurent Stocker, dans le rôle de Chrysale, décidément en très grande forme ! Soulignons également le parti-pris fort intéressant d'un Trissotin séduisant et non pas repoussant comme il est souvent représenté. Magistralement interprété par Stéphane Varupenne, l'imposteur est d'autant plus difficile à démasquer.

Si le spectacle est artistiquement une réussite, avec des moments de pure poésie tels que la danse aux néons ou le tableau final, il est à regretter que le propos de la pièce soit quelque peu noyé sous l'esthétique. Même si le texte passe parfaitement la rampe – excellence des Comédiens-Français oblige ! –, Quid réellement de la condition des femmes ? Ces femmes savantes sont-elles des précieuses ridicules ou des femmes en juste rébellion contre l'ordre patriarcal ? La profusion d'images et de situations comiques ne nous permettent pas réellement de nous faire une opinion. N'empêche, ce spectacle possède une poésie baroque au charme incontestable.
◙ Isabelle Fauvel

"Les Femmes savantes"

Texte : Molière.
Mise en scène : Emma Dante.
Collaboration artistique : Rémi Boissy.
Avec la troupe de la Comédie-Française : Éric Génovèse, Laurent Stocker, Elsa Lepoivre, Stéphane Varupenne, Jennifer Decker, Gaël Kalimindi, Sefa Yeboah, Édith Proust, Aymeline Alix, Charlotte Van Bervesselès et Diego Andres, Hippolyte Orillard, Alessandro Sauna, Sabino Civilleri.
Scénographie : Vanessa Sannino, assistée de Ninon Le Chevalier.
Costumes : Vanessa Sannino, assistée de Marion Duvinage.
Lumières : Christian Zucaro.
Durée : 2 h.

Du 14 janvier au 1ᵉʳ mars 2026.
Du mercredi au samedi à 20 h 30, dimanche à 15 h.
Comédie-Française hors les murs, Théâtre du Rond-Point, Salle Renaud-Barrault, 2bis, avenue Franklin D. Roosevelt, Paris 8ᵉ.
Téléphone : 01 44 95 98 00.
>> theatredurondpoint.fr
>> Billetterie en ligne

Et en direct au cinéma le 1ᵉʳ mars à 15 h (Pathé Live).
>> pathelive.com
© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.

Isabelle Fauvel
Vendredi 23 Janvier 2026

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