La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Cirque & Rue

"Le Dragon de Calais" Le Spectacle : Naissance du Dragon de La Machine sur la plage de Calais

L'apparition s'est déroulée dans l'après-midi du vendredi 31 octobre, jour de la fête d'Halloween. Mais ce n'était ni un fantôme ni un mort-vivant qui gisait dans le sable, gros comme une baleine. Il évoque pourtant un squelette - si courant dans cette nuit de la peur - par certains côtés de son anatomie faite de saillies, de crêtes et de vertèbres mais on reconnaît surtout une créature mythologique échouée là comme jetée sur les rives d'un drôle de rêve.



© Angélique Lyleire.
© Angélique Lyleire.
Elle est inanimée cette créature, mais pas inerte. Régulièrement, de sourdes ondes sonores dispersent des ronflements énormes. Par moments, un crépitement sec accompagne une apparition de vapeur qui sort de ses naseaux comme un souffle dans un air froid. C'est un dragon d'une énorme taille, éclairée par des braseros qui jettent sur son visage aux yeux clos des ombres changeantes alimentant encore l'impression de vie endormie qui en émane.

Tout autour, la foule des curieux se presse alors que la nuit tombe. Des centaines de smartphones pointillent les ténèbres de leurs éclats bleutés, télévisuels, qui semblent vouloir renvoyer le monstre dans son univers virtuel et le faire échapper ainsi au réel.

Pourtant, ce réel n'est qu'à l'état de sculpture, œuvre d'art fascinante par sa taille et la finesse de ses détails : ses écailles de reptile, ses pattes griffues comme celles d'un aigle, ses ailes déplumées de chauve-souris, sa queue ressemblante à celles d'un scorpion. Un assemblage génétique délirant, fruit d'un scientifique fou puisant à dix espèces différentes les matériaux pour sa créature androgyne, fruit surtout de mythologies ancestrales nées aux quatre points cardinaux.

© Fred Collier/Ville de Calais.
© Fred Collier/Ville de Calais.
C'est dans cette profusion d'histoires et de croyances que François Delarozière a puisée pour créer sa nouvelle machine gigantesque pour la ville de Calais, comme il avait créé d'autres machines de spectacles pour les villes de Nantes, et plus récemment de Toulouse, sans compter les nombreuses autres créations qui arpentent le monde depuis vingt ans, de la Chine au Québec, en passant par le Japon, le Chili, l'Argentine…

La fabrication de ce mastodonte de 72 tonnes a demandé, aux ingénieurs et aux constructeurs de La Machine, des milliers d'heures de travail et d'inventivité d'autant que la créature, mélange d'espèces différentes, possède plus d'éléments vivants qu'un animal plus conventionnel : une queue et une tête flexibles et totalement articulés, des ailes capables de se déployer et de battre, des systèmes de propulsion pour animer les pattes et de quoi cracher de la fumée, de l'eau, du feu, du vent, car l'animal est symboliquement façonné par les trois élément : feu, eau, air.

Mais il s'agissait aussi pour les artistes de la compagnie de lui donner une carapace résistante aux conditions maritimes qu'il va devoir subir tout au long de sa vie : le sel, l'humidité, le vent. Ils ont choisi le bois pour réaliser les écailles de l'animal. Des écailles peintes de couleurs vives, harmonieuses, qui donnent au dragon des tons chatoyants et font complètement oublier toute la mécanique de métal qu'elles recouvrent. La technique particulière du lavis a été employé ici, en couches successives pour donner aux couleurs un effet de transparence mais également une solidité capable de résister aux intempéries.

© Jordi Bover.
© Jordi Bover.
Mais revenons au spectacle de rue qui a traversé Calais trois jours durant. Avec chaque jour, trois avancées du Dragon dans la ville et différentes épreuves qui l'attendaient, et autant de surprises pour les dizaines de milliers de spectateurs qui ont suivi son évolution. François Delarozière nous a raconté un conte : l'arrivée, la rencontre et l'adoption du dragon par la ville.

Un spectacle impressionnant par la taille mais aussi par l'extrême et étonnante douceur dont cette machine pourtant énorme est capable. Très vite, le regard oublie les rouages, les vérins hydrauliques et toute la technologie pour donner vie à la machine et en dégager une sorte d'empathie palpitante, un peu effrayante comme face à une divinité ou à un animal sauvage. Une fascination, en fait.

Tous les parcours sont accompagnés par un orchestre de dix musiciens juché sur des élévateurs. Une composition musicale créée spécialement pour le spectacle, entre musique classique, rock et vagues romantiques portées en particulier par le violoncelliste et la harpiste. C'est tout un environnement artistique humain qui participe également au spectacle. Ainsi les manipulateurs juchés sur le dos et la tête du dragon, tous vêtus de cache-poussière en peaux couleur beige, caramel, semblent eux aussi surgis d'un rêve d'aventure, faisant corps avec la machine comme de joyeux cavaliers des steppes sur des monstres d'acier : autant de capitaines Nemo guidant la machine.

© Fred Collier/Ville de Calais.
© Fred Collier/Ville de Calais.
En attendant la vie future du Dragon dans sa nouvelle ville, ce sont 400 000 spectateurs qui ont pu assister au spectacle durant ce weekend unique, sans compter peut-être les milliers de passagers qui, à bord des ferries quittant le port, ont aperçu au loin l'étrange animal crachant feu et vapeur surgir d'entre les immeubles de la ville.

Le spectacle de la Compagnie La Machine a eu lieu du 1er au 3 novembre 2019 dans les rues de Calais.

Après un spectacle triomphal dans les rues de Calais… Le Dragon est visible dans son abri provisoire installé sur le front de mer de Calais. Dès le 17 décembre, il embarquera sur sa terrasse panoramique 50 passagers par tour de 20 minutes… une expérience unique au rythme de cet animal mécanique imaginé par François Delaroziere. Les réservations sont ouvertes dès le 9 décembre 2019.

Une société a été créée pour l'exploitation du dragon :
la Compagnie du Dragon,
201, Avenue Winston Churchill, Calais (62).
Tél. : 03 21 46 20 55.
>> compagniedudragon.com
>> Contact.

>> "Le Dragon de Calais" Le Projet

© Cie La Machine.
© Cie La Machine.

Bruno Fougniès
Jeudi 14 Novembre 2019

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives








À découvrir

Ah le foot, le foot, le foot… Oui, mais en version féminine, pour une étonnante aventure humaine

Ça commence limite "foutage de gueule", genre numéro de cirque en guise d'attraction préambulaire… Après le combat de catch de nains, pourquoi un match de foot féminin pour ouvrir la kermesse annuelle du journal L'Union à Reims ! Sauf que… les choses vont prendre une tournure inattendue… Avec une coupe du monde à la clé ! C'est la nouvelle et formidable histoire de femmes que nous racontent Pauline Bureau et sa compagnie.

Ah le foot, le foot, le foot… Oui, mais en version féminine, pour une étonnante aventure humaine
Reims, été 68. Dans la perspective d'un événement footballistique important, coach et cadres de l'équipe locale cherche une attraction en préambule de la confrontation sportive… Et pourquoi pas des femmes courant après un ballon, c'est original et rigolo, du jamais vu !* Des filles sur un terrain de foot, voilà un divertissement apte à régaler les mâles… majoritaires sur les gradins.

S'ensuit un appel à candidates qui, à la grande surprise de l'initiateur (Nicolas Chupin), répondent présentes. Mais son étonnement est total quand il les voit taper dans le ballon ; et jouer avec enthousiasme, aisance, rapidité et une immense liberté, sans retenue. Elles ont entre 16 et 32 ans, venant d'horizons différents, et sont bien décidées à faire de cette mauvaise plaisanterie divertissante l'aventure de leur vie.

Et, ici, Pauline Bureau nous rappelle que l'histoire du football féminin est indissociable de l'évolution de la société et de ses luttes. Femmes footballeuses, femmes ouvrières, l'un peut être l'échappatoire de l'autre, enquête historique, en quête d'histoire… Plusieurs aspects de la condition de la femme sont abordés, montrés. Et dans les années soixante, de la famille à l'usine, les exemples ne manquent pas, actualités sociales sur fond de rendement à la chaîne, de taux horaires, flagrantes et énormes disparités de salaires entre les hommes et les femmes (ça a changé ?), etc.

Gil Chauveau
06/12/2019
Spectacle à la Une

"Le Pas Grand Chose" Un regard de côté pour illuminer le monde

Subvertir la pensée commune par des postures intellectuelles radicales, propres à faire passer ce pseudo conférencier circassien pour un autiste Asperger des plus performants, semble le crédo existentiel de cet artiste hors normes. Par le biais de son regard décalé, il recrée sous nos yeux un monde fabuleux, enchantant notre imaginaire et stimulant nos neurones assoupis.

Johann Le Guillerm, dès son apparition sur le plateau, poussant une improbable carriole-bureau à tiroirs, en impose. Son costume, sa cravate, sa tresse impeccable, sa voix monocorde… tout en lui dégage une inquiétante étrangeté mâtinée d'une sérénité au-dessus de tout soupçon. Comme si cet homme d'un autre temps, d'une autre époque, avait accumulé dans les plis de son être un savoir qui nous faisait défaut, nous les prisonniers de la caverne platonicienne condamnés à ne voir en toutes choses que le pâle reflet de nos vies formatées.

"Est-ce que quelqu'un dans la salle pourrait m'indiquer le chemin qui n'irait pas à Rome ?"… Dès sa première adresse au public, le ton est donné : si quelqu'un d'aventure, fort de ses nouveaux savoirs, s'était égaré là, conforté dans l'idée que la terre est ronde (suprême révélation datant d'à peine cinq cents ans) et que l'homme n'est pas maître en sa demeure (Freud, et la découverte de l'inconscient au début des années 1900), il pourrait illico "battre en retraite". Copernic, Galilée, Freud n'ont fait qu'ouvrir la voie… à nous de la poursuivre.

"La science de l'idiot" chevillée au corps, Johann Le Guillerm va faire exploser littéralement le prêt-à-penser confortant des idées manufacturées, fussent-elles actualisées, dupliquées à l'envi par la nécessité d'une reproduction sociale garante de l'ordre décliné par le savoir officiel. Penser autrement le monde, c'est ce qu'il fut amené à faire, d'abord à son corps défendant. Diagnostiqué enfant dys+++ (dyslexique, dysorthographique, etc.), il fut conduit à la rébellion de l'esprit en dessinant d'autres épures. Réflexe de survie.

Yves Kafka
21/12/2019
Sortie à la Une

"À mon bel amour"… Urbain, classique, éclectique et artistique

C'est sous le prisme des danses urbaines, contemporaine et classique que la chorégraphe Anne Nguyen interroge les identités au travers du corps et de son rapport à l'espace où le waacking, le popping, le voguing, le locking et le krump portent leurs signatures au détour de pointes, de balancés, de lock et de bounce.

Noir sur scène, puis un groupe se détache dans une lumière tamisée qui vient dessiner les creux de leurs silhouettes. La musique démarre à un rythme effréné. Au début, tout est homogène, ils forment une seule et même entité dans une intimité qui est balayée par le tempo musical. Comme un pied-de-nez à la sensation scénique d'un sentiment intime qui s'extériorise violemment.

À tour de rôle, comme une réminiscence des années soixante, soixante-dix, quatre-vingt, le waacking, le popping, le voguing, le locking, le krump, en appui des danses contemporaine et classique, apparaissent autour d'un socle artistique commun dans lequel chacun vient se nourrir au même humus. Des différences ? Oui, bien sûr, dans le tempo, la gestique, le rapport au corps, à la scène et à l'autre, mais tout ceci puise dans un même objectif, celle de faire communiquer une sensation, un état d'âme, une volonté farouche ou timide de montrer quelque chose sur le plateau, un ce je-ne-sais-quoi qui fait de l'artiste un buvard aux émotions qui a besoin, pour notre plus grand plaisir, de s'épancher.

Safidin Alouache
10/12/2019