La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Concerts

Le Clavier bien assassiné : c’est Bach qui trinque !

"Le Clavier bien tempéré", Schaubühne, Berlin, Allemagne

"Le Clavier bien tempéré" de David Marton, à la MC93 de Bobigny, une soirée où le spectateur aura pu méditer la formule de Claude Debussy sur "l’Ennui" : "la chose la plus immorale qui soit au monde" ! Une soirée immorale donc attend le spectateur berlinois de la Schaubühne cette semaine pour la création allemande de la pièce.



"Le Clavier bien tempéré" © Thomas Aurin.
"Le Clavier bien tempéré" © Thomas Aurin.
Les spectateurs français ont assisté à la création mondiale de cette coproduction franco-allemande le 27 janvier, dans le cadre de la 9e édition du Festival "Le Standard idéal". Mais on peut gager qu’ils n’en garderont pas un souvenir ébloui.

Pourtant le spectacle avait tout pour séduire, en apparence. David Marton est un jeune dramaturge et metteur en scène hongrois, installé à Berlin depuis 1996. Il est également pianiste et chef d’orchestre. "Le Clavier bien tempéré" de J. S. Bach est un ouvrage qu’on surnomme souvent "L'Ancien Testament de la musique" : c’est un ensemble de préludes et de fugues qui ne représente pas moins que le seuil d’une nouvelle ère musicale.

Si l’opus du génie de Leipzig propose LA forme définitive de la musique baroque, D. Marton s’est également inspiré d’un roman hongrois très célèbre dans son pays, "La Mélancolie de la Résistance" de László Krasznahorkai, pour écrire sa pièce.

"Le Clavier bien tempéré" © Thomas Aurin.
"Le Clavier bien tempéré" © Thomas Aurin.
Sur scène, quelques personnages traversent des appartements mitoyens et, parfois seuls, parfois en groupe, soliloquent, chantent des mélodies enfantines (assez mal) ou fredonnent la musique de J. S. Bach plus ou moins jouée parfois parodiée au piano, au violon, à la trompette. Trois musiciens et quelques acteurs se croisent et s’affrontent.

Dans une petite ville de province, la bourgeoisie locale doit faire face à une révolte du peuple initiée par un étrange cirque, installé sur la place du marché (en hors scène donc). Les personnages réagissent différemment à ces événements inquiétants, dont la rumeur violente ira crescendo. Mme Pflaum ne peut que constater avec horreur l’effondrement du monde qu’elle connaissait. Mme Eszter en profite, elle, pour tenter de prendre le pouvoir dans la ville, avec la complicité de son amant, le chef de la police.

C’est Mme Eszter qui parviendra à ses fins, profitant de la violence meurtrière qui a fini par déborder dans la ville, pour instaurer un ordre néo-fasciste. Avec ce que l’on sait des événements récents tant en Hongrie qu’en Europe, il paraissait très urgent de porter ce roman sur scène, avec sa brûlante actualité.

"Le Clavier bien tempéré" © Thomas Aurin.
"Le Clavier bien tempéré" © Thomas Aurin.
Malheureusement, David Marton ne s’est pas contenté de nous raconter cette histoire. Il a voulu exploiter également le potentiel (supposé) métaphorique de la théorie du tempérament égal dont l’ouvrage de Bach est un manifeste musical.

Le tempérament égal est une manière d’accorder les instruments à clavier (clavecin, piano, etc.) depuis le XVIIIe siècle. Cette décision pour les compositeurs d’adopter une division mathématique des intervalles dans la gamme musicale a rompu avec l’usage des siècles précédents. Le tempérament égal et unique est cependant non juste d’un point de vue acoustique (ce que l’oreille humaine ne peut percevoir).

Était-il pertinent de forcer l’analogie entre cette révolution musicale - où toutes les clés peuvent fonctionner les unes avec les autres - et une représentation de la société en ordre - où l’entente est possible entre les individus mais à condition d’accepter de vivre dans un monde "faux" ?

"Le Clavier bien tempéré" © Thomas Aurin.
"Le Clavier bien tempéré" © Thomas Aurin.
Bref, le théâtre est-il bien le lieu où l’on doit nous asséner ce genre de dissertation ennuyeuse - et il faut bien le dire terriblement ambiguë. Bach nous est-il présenté comme un néo nazi qui s’ignorait ? La musique occidentale ne nous conduit-elle qu’au génocide et à la barbarie ? Tout cela est bien fumeux !

En attendant, le spectateur s’ennuie vertigineusement pendant 2 h 15 (sans entracte !) et il doit bien constater que la formule du théâtre musical dont David Marton s’est fait une spécialité n’est pas au point ! La pièce peine à exalter la "musicalité" des acteurs et la "corporéité" des musiciens (comme le voudrait le metteur en scène). Bach subit parodies, arrangements et torsions en tous genres et c’est pénible. Dans quel but ?

Les actrices exhibent leurs dessous, les objets les plus grossièrement métaphoriques occupent l’espace (par exemple un chien qui acquiesce, normalement destiné aux plages arrière des voitures). Clichés, je vous salue ! L’esthétique grotesque adoptée, mal inspirée d’un mauvais Kafka qui aurait digéré tout Alfred Jarry entre autres, ne parvient pas à donner force et cohérence au (lourd) message qui nous est asséné.

Pour le spectateur, amant de la musique, demeure tout de même la beauté de la langue allemande des dialogues (surtitrés en français comme toujours à la MC 93). Ou il lui faut réécouter son CD du "Clavier bien tempéré" interprété puissamment par Sviatoslav Richter, vraie mécanique céleste qui parle à l’esprit.

"Le Clavier bien tempéré" © Thomas Aurin.
"Le Clavier bien tempéré" © Thomas Aurin.
"Le Clavier bien tempéré"
Dans le cadre du 9e Festival Le Standard idéal 9e.
Compositeur : Jean-Sébastien Bach.
Auteur : László Krasznahorkai.
Mise en scène : David Marton.
Avec : Thorbjörn Björnsson, Jule Böwe, Niels Bormann, Paul Brody, Jan Czajkowski, Marie Goyette, Franz Hartwig, Jelena Kuljic, Nurit Stark, Ernst Stötzner, Bettina Stucky.
Scénographie : Alissa Kolbusch.
Direction musicale : Jan Czajkowski.
Costumes : Sarah Schittek.
Dramaturgie : Florian Borchmeyer.
Collaboration artistique : Barbara Engelhardt.
Création lumière : Erich Schneider.
Création son : Étienne Dusard.
Durée : 2 h 15.
Coproduction Schaubühne de Berlin, MC93 Maison de la Culture de la Seine-Saint-Denis. Avec le soutien du Goethe Institut.
Création 1ère mondiale à la MC93 le 27 janvier 2012, en français et en allemand surtitré en français. Première à la Schaubühne de Berlin, le 18 février 2012.

À été joué à la MC 93 Bobigny du 27 au 30 janvier 2012 et du 9 au 13 février 2012.
Spectacle du 18 au 20 février, les 22 et 23 février, du 16 au 18 mars 2012 à 20 h.
Schaubühne am Lehniner Platz‎, Kurfürstendamm 153, Berlin.
>> schaubuehne.de

Christine Ducq
Samedi 18 Février 2012

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique


Brèves & Com


Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.









À découvrir

"La petite fille de monsieur Linh" Tenter de donner une raison à la vie… à l'exil

Après déjà plusieurs années d'exploitation et de succès, Sylvie Dorliat reprend le très touchant conte de Philippe Claudel, "La petite fille de monsieur Linh", qu'elle a adapté pour la scène et qu'elle interprète. Une bonne occasion de découvrir ou de revoir ce spectacle lumineux et délicat parlant avec humanité tant de l'exil, de la mort, de la folie que de l'amitié et de l'espoir d'une nouvelle vie.

De la guerre, de la fuite, de l'exil peut naître la folie. Lorsque l'on a vu sa famille, tous ceux que l'on aime se faire tuer, quand on a tout perdu, perdre la raison peut devenir un refuge, un acte de survie, une tentative désespérée de renaissance en s'inventant une nouvelle histoire…

Guerre, mort, fuite inéluctable pour un espoir de survie, triviale association caractérisant chaque jour toujours plus notre monde… Bateau, exil, nouvelle contrée inconnue, centre d'hébergement, accueil pour vieil homme et petite fille. Pays nouveau, pays sans odeur, sans les odeurs colorées et épicées de son Asie natale, peut-être le Vietnam ou le Cambodge.

Tout commença un matin où son fils, sa belle-fille et sa petite fille s'étaient rendus dans les rizières. Cette année-là, la guerre faisait rage. Ils sont tués durant leur travail. Tao Linh récupère sa petite fille, Sang diû (Matin doux) 10 mois - elle a les yeux de son père (son fils), dit-il - et entreprend une épuisante traversée, à l'horizon une terre occidentale. Apprivoiser ce nouveau pays, ces gens inconnus, cette promiscuité dans ce centre d'accueil pour émigrés. Puis, au bout d'un moment, se résoudre, se décider à sortir pour découvrir cette ville qui l'accueille.

Dans un parc, assis sur un banc, et l'arrivée de monsieur Bark. Premier contact, et les prémices d'une nouvelle amitié. Ils parlent de leur femme (mortes). Parle de la guerre, celle à laquelle a participé Bark dans le pays de Linh. Bark l'invite au restaurant, lui offre un cadeau, une robe pour la petite. Tao Linh va être déplacé mais dans la même ville. Se retrouve dans une chambre… Enfermement…

Gil Chauveau
09/09/2020
Spectacle à la Une

"Les Dodos" Virtuoses aux agrès comme aux guitares… pour des envolées poétiques et musicales, sensibles et rebelles !

Quel point commun peut-il y avoir entre un dodo, gros oiseau incapable de voler - et plutôt maladroit - et un acrobate ? L'inconscience naïve pour le premier, qui le conduisit à sa disparition, l'inconscience maîtrisée - avec une peur raisonnée pour la sécurité - qui le mène vers le spectaculaire et la performance virtuose pour le second... C'est en résumé l'étonnante création de la compagnie Le P'tit Cirk qui s'articule autour de la musique et de l'envol avec la guitare comme partenaire privilégié, instrument musical ou agrès des plus surprenants !

Fondé en mars 2004 sur les projets de Danielle Le Pierrès (Archaos, Turbulence, Cie Goudard, Rmi-Rayazone, Cirque Plume, etc.) et de Christophe Lelarge (Cirque du Soleil, Turbulence, Cie Goudard, Rmi-Rayazone, etc.)*, le P'tit Cirk est basé dès sa création à Lannion en Bretagne. Cette implantation correspond à une démarche artistique volontaire de long terme afin d'être acteur de la vie culturelle du Trégor, de partager et de transmettre leur passion, et d'aller à la rencontre d'un public qui n'a pas forcément l'occasion ou la demande de découvrir cette forme d'approche de travail envers le cirque. Le spectacle "Les Dodos" est la sixième proposition de la compagnie.

Cette dernière création (en tournée depuis trois ans) confirme, si besoin était, leur statut de compagnie majeure dans le paysage du cirque de création à l'échelle européenne… et leur ouverture permanente à différentes pistes… de cirque. Chez les membres du P'tit Cirk, le sens du collectif, le côté pur, brut et extra-ordinaire de l'exploit sont aussi importants et incontournables que le jeu d'acteur, la mise en piste, la lumière et la scénographie. La performance est là mais n'occulte en rien la trame poétique présente à chaque instant.

Gil Chauveau
17/09/2020
Sortie à la Une

"Cabaret Louise" Cabaret foutraque et jouissif pour s'indigner encore et toujours !

Grandes ignorées de nos scolarités boutonneuses, la Commune et l'une de ses figures majeures, Louise Michel, sont tirées du passé et ici convoquées à une célébration festive et effrontée, bâtie sur des fondations soixante-huitardes bienfaisantes, où se réunissent de manière intempestive, ou pas, Rimbaud, Hugo, Léo et Théophile Ferré, Louise Attaque, Johnny Hallyday, Jules Ferry et Adolphe Thiers, etc., prenant vie grâce aux joyeux jeux virtuoses de Charlotte Zotto et Régis Vlachos.

En une forme de cabaret drolatique, foutraque, jouissif et impertinent, est rendu hommage à la révolte, à l'espérance d'une toujours future révolution, au souvenir de celles qui ont eu lieu - sans malheureusement toujours beaucoup d'efficience -, à celles et ceux - communards ou soixante-huitards - qui les imaginèrent sur le terreau de folles utopies. Régis Vlachos nous offre à nouveau un insolent et hilarant éloge d'une nouvelle rébellion à inventer, nous incitant, dans le respect de nos libertés individuelles, à nous indigner encore et toujours.

Cet hommage audacieux et - forcément - libertaire est associé subtilement, dans un intelligent second plan et en un judicieux contrepoint, à nos désespérantes actualités. Et, tour de force réussi, est généré, en complément inattendu et croustillant, une approche de mise en abyme conjugale du couple tentant de représenter le spectacle tout en l'interrompant de tempétueuses disputes, de tentatives de réconciliation… ou de négociation de définitive séparation... Instillant ainsi dans tous les tiroirs narratifs, une revendication féminine et féministe émanant historiquement de Louise Michel et, dans une contemporanéité militante, celle de la femme d'aujourd'hui que sont les comédiennes Charlotte Zotto et Johanna Garnier.

Gil Chauveau
31/08/2020