La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Lyrique

La Ronde de nuit

L'Opéra national de Paris programme "La Ronde" de Philippe Boesmans à l'Amphithéâtre Bastille avec les jeunes artistes lyriques et les musiciens de l'Académie. L'occasion de découvrir de merveilleux talents dans cet opéra en version chambriste à la partition obsédante, hallucinée, ironique, et qui nous parle comme jamais grâce à une mise en scène ingénieuse.



© Studio j'adore ce que vous faites/OnP.
© Studio j'adore ce que vous faites/OnP.
Commande de Gerard Mortier, alors directeur de la Monnaie de Bruxelles, "La Ronde" est un des fruits de la collaboration du compositeur belge Philippe Boesmans et du metteur en scène Luc Bondy, qui a adapté pour le livret la fameuse pièce d'Arthur Schnitzler (du même nom). Réputée injouable par son auteur même, la pièce présente dix rencontres amoureuses sans lendemain où les partenaires s'échangent et se fuient en une danse mortifère (la fameuse ronde tel un cercle vicieux et sans espoir).

Les ombres de la syphilis et de la mort planent dans ce théâtre pour temps d'apocalypse viennoise pas si joyeuse. Vienne, c'est-à-dire la capitale d'un empire moribond qui disparaîtra à la fin de la Première guerre mondiale, cette première tuerie de masse au XXe siècle. Ancien médecin devenu écrivain, Arthur Schnitzler y observe ses contemporains (sans s'exclure lui-même, avec le personnage du Poète) tel un entomologiste cruel, exhibant le néant à de cette société hypocrite dénuée de valeurs comme de sentiments, littéralement déboussolée.

Ainsi dix personnages, incarnant les diverses classes sociales de la Vienne de la fin du XIXe, cherchent l'amour, l'aventure, s'achètent ou se vendent des faveurs sans parvenir à oublier tout à fait qu'ils sont en sursis : "Qui sait si demain nous serons encore en vie ?" se demande la Prostituée dans la première scène. Philippe Boesmans fait, quant à lui, œuvre d'humaniste lucide pour "s'approcher de l'être humain". Il cherche à dessiner "les états d'âme du personnage (…) l'ivresse, mais aussi la peur et la déception de l'amour" dans le discours musical.

© Studio j'adore ce que vous faites/OnP.
© Studio j'adore ce que vous faites/OnP.
Mais il met à jour aussi leurs mensonges et leurs ridicules. Sa partition n'hésite pas à figurer souvent ironiquement les dérisoires scènes sexuelles que Schnitzler figurait sous forme de petits points évocateurs dans son texte. Dans cette transcription pour dix-neuf musiciens due à Fabrizio Cassol, le discours sonne plus contemporain. Le son tantôt raréfié (distribué entre les pupitres solistes, le piano, le célesta et les percussions), tantôt triomphant dans les tuttis gagne en couleurs et en énergie vitale ce qu'il perd en lyrisme et en texture orchestrale de la version originale.

La direction de Jean Deroyer rend justice à la complexité rythmique diabolique de l'œuvre. Les musiciens en résidence comme l'Orchestre-Atelier Ostinato se coulent impeccablement dans l'architecture raffinée de cette version chambriste qui amuse parfois et ravit souvent.

D'autant plus que la proposition scénique de Christiane Lutz tend un prodigieux miroir au spectateur d'aujourd'hui, en adaptant très finement cette ronde centenaire aux mœurs contemporaines. Si les rapports de domination ne sont plus les mêmes que dans les années 1890 (1), ils existent toujours : la prostituée et ses clients (un soldat au début et le Comte devenu ici un grand bourgeois à la fin de l'œuvre), une femme de chambre et le fils de famille, la grande dame soi-disant "honnête" et son vieux mari qui se révèle un vrai prédateur sexuel avec la Jeune Fille (la grisette de la pièce). Cette dernière est désormais un mannequin que le Photographe de mode (c'est-à-dire le Poète) exploite sans vergogne. Et ainsi de suite.

© Studio j'adore ce que vous faites/OnP.
© Studio j'adore ce que vous faites/OnP.
Cette ronde de nuit, qui fait appel aux ressources de la vidéo du scénographe Christian André Tabakoff, présente des personnages qui se cherchent dans Paris avec la technologie la plus actuelle : application pour rencontres éphémères, SMS, déplacements erratiques en taxi, entre autres. Le fond de scène et quelques accessoires iconiques nous font évoluer de la chambre conjugale ou d'étudiant en bar de nuit, de la rue déserte au studio d'artiste ou au salon bourgeois.

Le procédé dramaturgique faisant d'un personnage le lien entre chacune des dix scènes, d'une grande efficacité ici soutenue par la mise en scène, tient en haleine le spectateur, entre bouffonnerie et épure. Voilà bien l'opéra de l'ultra moderne solitude. Et puis quelle belle découverte que celle des artistes lyriques en résidence à l'Académie, dont quelques-uns frappent tant par leur charisme sur le plateau que par leur chant.

Si tous mériteraient d'être cités, la soprano Marie Perbost (La Jeune Femme mariée) s'impose aisément avec un beau tempérament d'actrice et une voix opulente bien projetée. Farrah El Dibany (La Jeune Fille) offre un mezzo aux superbes couleurs sombres. Citons également le baryton ukrainien Danylo Matviienko, qui triomphe dans le rôle d'un Comte comique et touchant, réussissant à être à la fois élégant dans la ligne de chant et riche de nuances variées dans le jeu. De jeunes artistes qui donnent envie d'entrer dans la danse.

© Studio j'adore ce que vous faites/OnP.
© Studio j'adore ce que vous faites/OnP.
(1) La pièce est écrite vers 1896 mais ne sera éditée à compte d'auteur qu'en 1903.

Spectacle vu le 4 novembre 2017.

Prochaines dates
Lundi 6, mercredi 8, vendredi 10 et samedi 11 novembre 2017 à 20 h.

Opéra national de Paris.
Amphithéâtre Bastille.
Place de la Bastille Paris (12e).
Tel : 08 92 89 90 90.
>> operadeparis.fr

© Studio j'adore ce que vous faites/OnP.
© Studio j'adore ce que vous faites/OnP.
"La Ronde" (Reigen) (1993).
Opéra en dix scènes.
Musique : Philippe Boesmans.
Livret : Luc Bondy.
Orchestration : Fabrizio Cassol.
En langue allemande surtitrée en français.
Durée : 2 h 20 sans entracte.

Jean Deroyer, direction musicale.
Christiane Lutz, mise en scène.
Christian Tabakoff, scénographie et vidéo.
Natasha Maraval, costumes.
Daniel Levy, lumières.
Stefan Ulrich, dramaturgie.

© Studio j'adore ce que vous faites/OnP.
© Studio j'adore ce que vous faites/OnP.
Sarah Shine, La Prostituée (Die Dirne).
Juan de Dios Mateos, Le Soldat (Der Soldat).
Jeanne Ireland, La Femme de chambre (Das Stubenmädchen)
Maciej Kwasnikowski, Le Jeune Homme (Der Junge Herr).
Marie Perbost, La Jeune Femme (Die Junge Frau).
Mateusz Hoedt, Le Mari (Der Gatte).
Farrah El Dibany, La Grisette (Das Süsses Mädel).
Jean-François Marras, Le Poète (Der Dichter).
Angélique Boudeville, La Cantatrice (Die Sängerin).
Danylo Matviienko, Le Comte (Der Graf).

Musiciens en résidence à l'Académie :
Gerta Alla, Aymeric Gracia, Hannah Zribi, violons.
Beatriz Ortiz Romero, Marie Walter, altos.
Annabelle Gouache, Hsing-Han Tsai, violoncelles.
Felipe Devincenzi, contrebasse.

Orchestre-Atelier Ostinato :
Maël Marcon, flûte, piccolo.
Constant Madon, hautbois.
Seung-Hwan Lee, clarinette, clarinette basse.
Valentin Neumann, basson, contrebasson.
Romain Albert, Thomas Bocquet, cors.
Luce Perret, trompette.
Yvan Ferré, trombone.
Quentin Broyart, Pierre Fourré, Tristan Perreira, percussions.

Christine Ducq
Mardi 7 Novembre 2017

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique


Brèves & Com


Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.









À découvrir

"La petite fille de monsieur Linh" Tenter de donner une raison à la vie… à l'exil

Après déjà plusieurs années d'exploitation et de succès, Sylvie Dorliat reprend le très touchant conte de Philippe Claudel, "La petite fille de monsieur Linh", qu'elle a adapté pour la scène et qu'elle interprète. Une bonne occasion de découvrir ou de revoir ce spectacle lumineux et délicat parlant avec humanité tant de l'exil, de la mort, de la folie que de l'amitié et de l'espoir d'une nouvelle vie.

De la guerre, de la fuite, de l'exil peut naître la folie. Lorsque l'on a vu sa famille, tous ceux que l'on aime se faire tuer, quand on a tout perdu, perdre la raison peut devenir un refuge, un acte de survie, une tentative désespérée de renaissance en s'inventant une nouvelle histoire…

Guerre, mort, fuite inéluctable pour un espoir de survie, triviale association caractérisant chaque jour toujours plus notre monde… Bateau, exil, nouvelle contrée inconnue, centre d'hébergement, accueil pour vieil homme et petite fille. Pays nouveau, pays sans odeur, sans les odeurs colorées et épicées de son Asie natale, peut-être le Vietnam ou le Cambodge.

Tout commença un matin où son fils, sa belle-fille et sa petite fille s'étaient rendus dans les rizières. Cette année-là, la guerre faisait rage. Ils sont tués durant leur travail. Tao Linh récupère sa petite fille, Sang diû (Matin doux) 10 mois - elle a les yeux de son père (son fils), dit-il - et entreprend une épuisante traversée, à l'horizon une terre occidentale. Apprivoiser ce nouveau pays, ces gens inconnus, cette promiscuité dans ce centre d'accueil pour émigrés. Puis, au bout d'un moment, se résoudre, se décider à sortir pour découvrir cette ville qui l'accueille.

Dans un parc, assis sur un banc, et l'arrivée de monsieur Bark. Premier contact, et les prémices d'une nouvelle amitié. Ils parlent de leur femme (mortes). Parle de la guerre, celle à laquelle a participé Bark dans le pays de Linh. Bark l'invite au restaurant, lui offre un cadeau, une robe pour la petite. Tao Linh va être déplacé mais dans la même ville. Se retrouve dans une chambre… Enfermement…

Gil Chauveau
09/09/2020
Spectacle à la Une

"Les Dodos" Virtuoses aux agrès comme aux guitares… pour des envolées poétiques et musicales, sensibles et rebelles !

Quel point commun peut-il y avoir entre un dodo, gros oiseau incapable de voler - et plutôt maladroit - et un acrobate ? L'inconscience naïve pour le premier, qui le conduisit à sa disparition, l'inconscience maîtrisée - avec une peur raisonnée pour la sécurité - qui le mène vers le spectaculaire et la performance virtuose pour le second... C'est en résumé l'étonnante création de la compagnie Le P'tit Cirk qui s'articule autour de la musique et de l'envol avec la guitare comme partenaire privilégié, instrument musical ou agrès des plus surprenants !

Fondé en mars 2004 sur les projets de Danielle Le Pierrès (Archaos, Turbulence, Cie Goudard, Rmi-Rayazone, Cirque Plume, etc.) et de Christophe Lelarge (Cirque du Soleil, Turbulence, Cie Goudard, Rmi-Rayazone, etc.)*, le P'tit Cirk est basé dès sa création à Lannion en Bretagne. Cette implantation correspond à une démarche artistique volontaire de long terme afin d'être acteur de la vie culturelle du Trégor, de partager et de transmettre leur passion, et d'aller à la rencontre d'un public qui n'a pas forcément l'occasion ou la demande de découvrir cette forme d'approche de travail envers le cirque. Le spectacle "Les Dodos" est la sixième proposition de la compagnie.

Cette dernière création (en tournée depuis trois ans) confirme, si besoin était, leur statut de compagnie majeure dans le paysage du cirque de création à l'échelle européenne… et leur ouverture permanente à différentes pistes… de cirque. Chez les membres du P'tit Cirk, le sens du collectif, le côté pur, brut et extra-ordinaire de l'exploit sont aussi importants et incontournables que le jeu d'acteur, la mise en piste, la lumière et la scénographie. La performance est là mais n'occulte en rien la trame poétique présente à chaque instant.

Gil Chauveau
17/09/2020
Sortie à la Une

"Cabaret Louise" Cabaret foutraque et jouissif pour s'indigner encore et toujours !

Grandes ignorées de nos scolarités boutonneuses, la Commune et l'une de ses figures majeures, Louise Michel, sont tirées du passé et ici convoquées à une célébration festive et effrontée, bâtie sur des fondations soixante-huitardes bienfaisantes, où se réunissent de manière intempestive, ou pas, Rimbaud, Hugo, Léo et Théophile Ferré, Louise Attaque, Johnny Hallyday, Jules Ferry et Adolphe Thiers, etc., prenant vie grâce aux joyeux jeux virtuoses de Charlotte Zotto et Régis Vlachos.

En une forme de cabaret drolatique, foutraque, jouissif et impertinent, est rendu hommage à la révolte, à l'espérance d'une toujours future révolution, au souvenir de celles qui ont eu lieu - sans malheureusement toujours beaucoup d'efficience -, à celles et ceux - communards ou soixante-huitards - qui les imaginèrent sur le terreau de folles utopies. Régis Vlachos nous offre à nouveau un insolent et hilarant éloge d'une nouvelle rébellion à inventer, nous incitant, dans le respect de nos libertés individuelles, à nous indigner encore et toujours.

Cet hommage audacieux et - forcément - libertaire est associé subtilement, dans un intelligent second plan et en un judicieux contrepoint, à nos désespérantes actualités. Et, tour de force réussi, est généré, en complément inattendu et croustillant, une approche de mise en abyme conjugale du couple tentant de représenter le spectacle tout en l'interrompant de tempétueuses disputes, de tentatives de réconciliation… ou de négociation de définitive séparation... Instillant ainsi dans tous les tiroirs narratifs, une revendication féminine et féministe émanant historiquement de Louise Michel et, dans une contemporanéité militante, celle de la femme d'aujourd'hui que sont les comédiennes Charlotte Zotto et Johanna Garnier.

Gil Chauveau
31/08/2020