La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Concerts

La Révolution intérieure : Chostakovitch par Neeme Järvi à la tête de l'Orchestre National de France

Événement. Le vénérable chef estonien Neeme Järvi a dirigé deux Symphonies révolutionnaires (à leur manière) en cette année de commémoration de la Révolution de 1917 et le Concerto n°1 pour piano, trompette et cordes de Dimitri Chostakovitch à l'Auditorium de Radio France. Un concert idéal, disponible à l'écoute sur le site de France Musique.



© Christophe Abramowitz/Radio France.
© Christophe Abramowitz/Radio France.
Il est des soirées parfaites, jouissives, passionnantes de bout en bout. Le concert du 9 novembre à l'Auditorium en réunissait tous les ingrédients avec un répertoire magistralement pensé (les Symphonies n°9 et n°12, dite "L'Année 1917", et le premier Concerto pour piano de 1933) d'un compositeur surdoué, et avec un orchestre de la qualité qu'on lui connaît, transcendé par un impérial et charismatique chef de quatre-vingts ans. Ajoutez-y deux solistes plus que talentueux pour le Concerto n°1 et votre soirée devient proprement inoubliable.

Programmer en effet la Symphonie n°9 (la plus étonnante des trois "Symphonies de guerre" de Chostakovitch de par sa durée et son écriture) avec la fameuse Symphonie n°12, appelée "L'Année 1917", créées respectivement en 1945 et 1961, se révèle un choix des plus judicieux. Réunies, elles rappellent la constance d'un compositeur qui sut toujours ne jamais vraiment satisfaire les caciques du Parti et l'Union des Compositeurs soviétiques à leurs ordres - à ses risques et périls.

Censées honorer la résistance et la victoire soviétiques sur le nazisme pour la première, et commémorer Lénine et la Révolution bolchévique pour la seconde, les œuvres manifestent avant tout l'esprit de résistance intérieure qui aida le compositeur (et le peuple russe) à survivre dans une dictature féroce et tatillonne. Un régime qui faillit bien l'éliminer à plusieurs reprises (par exemple en 1937 et 1948). Le Concerto n° 1 est de la même eau, sorte de confidence autobiographique tout à la fois lyrique et ironique - bel exemple de ce double discours qui fit la marque de fabrique de Chostakovitch, alors qu'il se remettait de l'échec de son opéra "Le Nez". Voilà pour le programme choisi.

Neeme Järvi © Simon van Boxtel.
Neeme Järvi © Simon van Boxtel.
Écrite en un mois en août 1945 et créée par Evgeni Mravinski avec le Philharmonique de Leningrad en novembre, la Symphonie n°9 en mi bémol majeur (opus 70) déjoue toutes les attentes. Loin de célébrer la victoire soviétique et le Petit Père des Peuples avec chœurs, orchestre massif et apothéose grandiose (dans le genre de la 9e de Beethoven), Chostakovitch compose la plus courte et la plus gaie (en apparence) de ses quinze symphonies avec cinq mouvements qui n'excèdent pas vingt-cinq minutes - soit la durée du seul premier mouvement des 7e et 8e symphonies, précédents opus de la trilogie de guerre. "C'est une pièce très joyeuse" prévenait son auteur, écrite pour moins de soixante-dix musiciens.

Paterne et souriant, recevant force sourire en retour des musiciens, Neeme Järvi respecte à la lettre le souhait du compositeur ("Ils voulaient une fanfare, moi une ode", in "Mémoires" à Solomon Volkov) en dirigeant de la main, voire du doigt, un Allegro chambriste et moqueur. Il obtient du basson (et sa cadence admirable) et des duos et trios de clarinettes ce caractère rembruni qui installe une angoisse sourde au deuxième mouvement. La valse désolée et le crescendo tragique ne résistent pas aux têtes-à-queue comiques, qui vont caractériser la symphonie. La tendresse du Moderato laisse ainsi place aux sarcasmes et à l'energéia irrésistible du Presto (et son beau solo de trompette). Avec le Largo et l'Allegretto final (les trois derniers mouvements étant liés), l'angoisse resurgit plusieurs fois pour se diluer in extremis dans une marche moins militaire que proche de la parade grotesque de cirque.

Ces ricanements du compositeur (qui n'entend en rien glorifier le sanglant Dictateur), non dénués de séquences d'un lyrisme à serrer le cœur, se retrouvent dans le superbe Concerto n°1 en ut mineur (opus 35) pour piano, trompette et cordes. L'écriture rhapsodique au piano - merveilleusement poétisée par Simon Trpceski qui récolte des acclamations méritées (et quel spectacle !) - nécessite un rubato d'une virtuosité impressionnante. Et la valse triste du piano solo, plus loin, fait frissonner.

© DR.
© DR.
Avec ses trois mouvements traditionnels, le concerto déjoue là encore toutes les attentes, entre méditation élégiaque et électricité jazzy. Avec la sonorité ronde et les accents nobles du grand trompettiste Andrei Kavalinski (premier solo de l'ONF), il se révèle d'une beauté confondante.

Les cordes soyeuses de l'ONF y jouent évidemment un grand rôle, nullement désarçonnées par les embardées sarcastiques et rythmiques de la partition. Le pianiste offre en bis avec Andrei Kavalinski une version transcrite du fameux air "Tristes apprêts, pâles flambeaux" de l'opéra de Jean-Philippe Rameau ("Castor et Pollux"). Cadeau bouleversant fait au public français par Simon Trpceski, teinté d'une morbidesse raffinée.

Pour terminer, la Symphonie n°12 en ré mineur (opus 112), "L'Année 1917", présente l'instrumentarium habituel (on retrouve donc une opulente formation de plus de cent musiciens). L'occasion de vérifier que les pupitres de l'ONF (cordes, bois, cuivres, percussions) sont indiscutablement parmi les meilleurs.

© DR.
© DR.
Neeme Järvi en fait une fresque lumineuse, enchanteresse, à la richesse mélodique et coloriste, unifiant en un courant maîtrisé épopée et chant. Gommant les ruptures, celui-ci insuffle un sublime crescendo aux quatre mouvements liés. On songe alors à l'art de son créateur en 1961, l'inoubliable Mravinski. L'orchestre, littéralement emporté dans sa relation fusionnelle avec le chef estonien, nous transporte jusqu'au sommet grandiose du finale, cette "Aube de l'Humanité" radieuse - qui nous hantera ensuite plusieurs jours. Du grand art, modeste et génial.

Concert disponible à l'écoute sur francemusique.fr

Orchestre National de France.
Sarah Nemtanu, violon solo.
Neeme Järvi, direction.

Et pour le Concerto N°1 :
Andrei Kavalinski, trompette.
Simon Trpceski, piano.

Prochains concerts de l'ONF sur maisondelaradio.fr
Tél. : 01 56 40 15 16.

Christine Ducq
Jeudi 16 Novembre 2017

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique





Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.






    Aucun événement à cette date.



À découvrir

"Sabordage" Comme une synthèse de la modernité… une implosion écologique à venir, avenir sombre de notre monde…

Elle fut riche et belle, plaisante et paradisiaque, pays de cocagne… puis devint consommatrice et opulente, industrieuse, minière et calamité écologique, pour finir mendiante et désespérée, à l'avenir destructif d'une future terre qui coule à pic… C'est la "belle" histoire de l'île de Nauru*, miroir de notre prochain anéantissement - au délicat (!) mais définitif intitulé "6e extinction de masse" -, qui nous est contée par le talentueux Collectif Mensuel.

Narration aux allures de débats, de commentaires, d'échanges réalistes… Scénographie en une forme d'actions documentaires, visible au lointain par report vidéo "en direct", en rappel de notre monde de l'image, expression ironique de nos chaînes d'infos en continu pour une structure créative d'un théâtre pédagogique, d'un reportage théâtralisé… Car ici tout est vrai, le drame, les horreurs économiques, le dézingage des ressources et de l'environnement… le sabordage de l'île a vraiment eu lieu, sans parler des perspectives radieuses d'une fin en version sous-marine !

Le récit - dans un préambule exposant un éden de rêve aux allures de paradis touristique, sis à quelques encablures de la Papouasie-Nouvelle-Guinée (près de 2 700 km quand même !) - se construit sur un montage cinématographique et télévisuel où le collectif puise dans les séries et films des années soixantes-dix quatre-vingt, tous célèbres et ancrées dans nos imaginaires collectifs…

Gil Chauveau
11/10/2019
Spectacle à la Une

FAB 2019 "Concours européen de la chanson philosophique" La philosophie mise en musique dans un dispositif à faire kiffer "l'euro-vision"

Massimo Furlan, performer suisse mâtiné d'Italien, était dans ses jeunes années fan de l'Eurovision, de ses paillettes éblouissantes et de ses bluettes sentimentales réunissant joyeusement sa famille autour du petit écran. Près d'un demi-siècle plus tard, c'est la grande avant-scène du Carré qui le projette sous les sunlights en splendide ordonnateur - flanqué d'une superbe créature en robe lamé - de deux soirées "enchantées" dédiées à une vision de notre Monde. Comme quoi divertissement populaire et réflexion de pointe peuvent rimer ensemble…

FAB 2019
Reconstituant somptueusement le décorum kitsch du concours de l'Eurovision ayant à jamais impressionné ses premières émotions artistiques, le performer semble jubiler en détournant "sérieusement" le répertoire d'origine pour proposer un récital de onze chansons dont l'écriture a été confiée par ses soins à des philosophes, sociologues et autres chercheurs sachant penser le monde. L'interprétation de ces textes métaphoriques revient à des artistes costumés de manière délirante, projetés en direct par un vidéaste décuplant leur truculente présence scénique sur les notes d'un orchestre en live.

Quant au Jury réuni sur une singulière estrade roulante dénotant avec sa "notabilité", il est composé d'éminents professeurs d'université et sommités intellectuelles se prêtant avec grâce et bonheur au jeu de leur interprétation avant d'attribuer leur note. Le public - le genre l'impose - est sollicité en permanence afin de faire entendre également "sa voix" captée par un "votaton" chargé d'enregistrer le volume d'applaudissements attribué à chaque candidat.

Yves Kafka
15/10/2019
Sortie à la Une

"Fake"… Un "Peer Gynt" pour explorer le monde de l'info et de l'intox

"Fake - Tout est faux, tout est fou", Gare de l'Est, Paris

L'homme vagabonde sous les toits ferroviaires, au carrefour des âmes voyageuses… il est conteur. Peer Gynt partit aussi à l'aventure, cheminant entre rêve et réalité. Le narrateur s'en inspire pour démêler le vrai du faux… de notre réalité… Extraire le fake à l'ère des news…

Spectacle déambulatoire, performance de rues (ici intérieure), Fake convoque un conteur, un concepteur compositeur, des musiciens, pour une exploration d'un nouveau type où le spectateur, équipé d'un casque audio, se laisse emmener, au sens littéral comme virtuel dans une promenade découverte entre vraies et fausses informations.

Dans ce périple artistique, ce dernier garde toute liberté d'action, plus précisément de mouvements, déambulant dans l'espace proposé au fil de ses envies, de ses inspirations ou guidé par l'histoire, narration sonore, vocale et musicale, composée en direct et diffusée dans le casque et/ou influencé par la vue, le cheminement de l'acteur, Abbi Patrix, interprétant à sa façon Peer Gynt, exprimant son ressenti du lieu, posant des questions sur la véracité du réel ou interrogeant le badaud passant.

Les éléments sonores audibles dans le casque sont superposés, sans apparente cohérence mais peuvent stimuler ou orienter la perception du spectateur qui fait le choix d'être actif ou passif, ponctuellement ou de manière permanente, redevenant alors un simple observateur.

Gil Chauveau
10/10/2019