Quantcast
La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

Kean… Perdre son être dans le paraître…

De la pièce de Dumas, Sartre avait ajouté le thème de l'identification dans laquelle Kean perd son identité en incarnant ses personnages jusqu'en dehors de la scène. La mise en scène d'Alain Sachs plonge dans les abîmes psychiques de caractères qui n'existent que par la lumière des projecteurs ou celle d'un statut social.



© Lot.
© Lot.
C'est un double hommage, celui d'Alexandre Dumas (1802-1870), célèbre pour ses romans mais un peu moins pour ses talents de dramaturge et qui avait créé le 31 août 1836 au Théâtre des Variétés "Kean, ou désordre et génie", à Edmund Kean (1787-1833), illustre comédien britannique dont le rôle avait été tenu par Frédérick Lemaître (1800-1876).

Puis celui de Jean-Paul Sartre (1905-1980) qui avait adapté la pièce en 1953 pour Pierre Brasseur (1905-1972) en échange de le voir dans la distribution de "Le diable et le bon dieu" (1951) au Théâtre Antoine dans une mise en scène de Louis Jouvet.

Alain Sachs met en exergue le protagoniste principal jouant sur et en dehors de la scène un personnage. Est-ce vraiment le sien ou celui d'un autre ? Il n'y a pas de sur-jeu, tout est à sa place. Kean (Alexis Desseaux) a sur scène une réelle présence physique. Dans la version de Sartre, il est pris, enfermé dans son métier d'acteur, brouillant les identités entre ce qu'il est réellement et ce qu'il joue.

© Lot.
© Lot.
La frontière n'existe plus car son être est happé, phagocyté par le regard de l'autre, celui du quidam se transformant inexorablement pour lui en spectateur. Il est piégé dans cet enfermement, dans cette représentation. Elle l'aliène dans son rôle, sa fonction lui faisant perdre sa véritable identité.

Les autres rôles, à l'exception d'Anna (Justine Thibaudat), sont apprêtés aristocratiquement, campés dans leur statut social et jouant avec. Les valets ont quelque chose de comique dans leurs manières. Chaque protagoniste a une caractéristique propre, bien à lui. Le jeu se base autant sur les situations que sur les caractères avec pour chacun d'eux sa propre histoire mise en résonance par une voix, une gestuelle, une mimique, un comportement.

C'est autour de ces facteurs que se dévoile la mise en scène où on joue à jouer, à être corseté, soit par un statut, soit par une convention sociale, celle de la bourgeoisie qui chez Sartre avait un relent des plus négatifs. Aussi, tous les personnages, mis à part Anna, ont un jeu apprêté, bien marqué sans être caricatural. Ils sont "théâtraux" dans leur essence. Il y a du théâtre dans le théâtre avec une scène d'Othello mais c'est aussi un comédien confondant ses identités privée et publique. Il perd son être dans un paraître.

Les changements de décors sont une belle construction scénographique dans des clairs-obscurs avec une scénographie qui glisse, Kean continuant de jouer entre chaque scène. C'est autour de ces moments que réel et fiction se lient. Dans la scène avec Desdémone, incarnée par Anna, nous le découvrons dans un rôle tendre, interpellant le public faisant déborder la fiction dans la réalité.

Alexis Desseaux donne une belle facette de son talent en faisant découvrir une personnalité sensible, moins fort en gueule, beaucoup plus tenu par le cœur et les émotions. Mais c'est aussi vrai de toute la troupe où, pour chacun, à l'exception d'Anna, chaque instant est un jeu du paraître qui se confond à celui d'un statut social. Ici c'est la couronne qui fait le roi, la tonsure celui du moine et l'habit retrousse ses manches pour montrer son col.

"Kean"

© Lot.
© Lot.
Texte : Alexandre Dumas.
Adaptation : Jean-Paul Sartre.
Mise en scène : Alain Sachs, assisté de Corinne Jahier.
Avec : Alexis Desseaux, Pierre Benoist, Sophie Bouilloux, Jacques Fontanel, Frédéric Gorny, Eve Herszfeld, Justine Thibaudat, Stéphane Titeca.
Décors : Sophie Jacob.
Costumes : Pascale Bordet, assistée de Solenne Laffitte.
Lumières : Muriel Sachs.
Musique : Frédéric Boulard.
Coiffure : Michelle Bernet.
Durée : 1 h 50.

Jusqu'au 27 juillet 2019.
Du mardi au jeudi à 20 h, le samedi à 18 h et le dimanche à 16 h, vendredi 26 à 20 h.
Théâtre de l'Œuvre, Paris 9e, 01 44 53 88 88.
>> theatredeloeuvre.com

Safidin Alouache
Dimanche 14 Juillet 2019

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives


Brèves & Com


Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.




    Aucun événement à cette date.



À découvrir

"Ma B.O. en couleurs" Silvano Jo… J'ai la mémoire qui chante…

"Et si pour toi, là bas c'est l'paradis Dis-toi qu'dans leur p'tite tête l'paradis C'est ici hum! C'est ici" Jean-Louis Aubert.
Le paradis c'est, un dimanche, rejoindre quelques amis.

© Laurence Guenoun.
Le paradis, c'est passer quelques instants, masqués, oui ! (Monsieur le président !) À échanger des mots avec quelques invités triés sur le volet. Non pas par prétention, mais par précaution puisque le virus circule et qu'il est, paraît-il, plus virulent, en petit comité.
Le paradis c'est, un dimanche pluvieux, se retrouver pour soutenir un artiste talentueux qui, l'espace d'un instant, transforme son loft en café-théâtre pour partager un spectacle bien vivant.

L'artiste s'appelle Sylvain mais son nom de scène est "Silvano". Et il nous offre, sur une heure, un show truffé de bons mots, de chansons d'aujourd'hui et d'avant, puis de costumes délirants.

Quel plaisir d'assister, presque clandestinement, au bonheur d'un comédien désireux de jouer, de se montrer, et de partager ; le tout accompagné par un musicien charmant et classieux.

Le paradis, pour lui, pour les deux, serait de se retrouver dans un théâtre. Vous savez, le théâtre, ce lieu où des individus de tous les horizons, le soir ou la matinée venus, se rejoignent pour entendre, écouter, savourer des textes d'auteurs, morts ou vivants ? Ces lieux dont on ne sait peu de choses en ce moment, excepté les grands… et encore… on se demande parfois qui ils intéressent vraiment ?

Isabelle Lauriou
05/02/2021
Spectacle à la Une

"Hamlet", encore et toujours dans une "mise en je" de Gérard Watkins

L'ombre fantomatique du vieux Roi légendaire n'est pas prête à laisser en paix les générations qui se suivent, tant les interrogations posées par William Shakespeare sont d'une historicité atemporelle. Désirs de pouvoir et de sexe intimement reliés l'un à l'autre pour les rendre consanguins, trahison et fidélité à un moi idéal déposé en soi par les vœux des pères, guerres des sexes et guerres intestines ou intracommunautaires se recouvrant à l'envi, ce magma incandescent parle en nous comme une matière en fusion à jamais constitutive de l'humain.

© Alexandre Pupkins.
L'auteur et metteur en scène d'"Ysteria", présentée naguère sur ce même plateau du TnBA, s'attaque avec une frénésie palpable à ce monument de littérature. Après avoir minutieusement traduit le texte original pour, tout en en préservant l'authenticité, y injecter dans les plis du discours ses propres motifs, Gérard Watkins propose trois heures et plus d'effervescence permanente. Endossant lui-même le rôle du fratricide et régicide Claudius, il donne le tempo de sa scansion décalée présidant à sa manière si particulière de faire "entendre" le vers shakespearien retraduit.

Collant sinon à la lettre du moins à l'esprit de son illustre prédécesseur, il s'affranchit de la loi des genres pour proposer indistinctement à des femmes les rôles d'hommes et vice-versa. Ainsi le rôle-titre est-il confié non sans un certain bonheur à la tragédienne née qu'est Anne Alvaro, usant avec subtilité des gammes de sa sensibilité à fleur de peau, à la fois hardie et fragile, pour réifier les affres vengeresses du jeune Hamlet. À ceci près cependant que la grande différence d'âge qui la sépare de son personnage peut rendre moins crédible le statut d'Hamlet dont le jeune âge n'est pas étranger à sa problématique au lien paternel et maternel.

Yves Kafka
15/01/2021
Sortie à la Une

J'ai peur de ne pas renouveler mes droits… Eux en ont la certitude

Je suis intermittente du spectacle. Ce n'est pas mon métier, mon métier, c'est comédienne. Intermittente, c'est juste mon régime d'indemnisation du chômage. C'est aussi une pratique d'emploi : je travaille à la mission, souvent avec des contrats très courts, pour différents employeurs. D'où un régime d'indemnisation adapté.

© DR.
J'exerce bien évidemment au théâtre, parfois au cinéma, à la TV ou pour la pub, souvent dans l'événementiel. Je travaille aussi régulièrement dans un lieu culturel important qui n'est pas un lieu de spectacle. Pas mal de mes collègues artistes travaillent aussi dans les parcs d'attractions et de loisir.

Pourquoi ce constat ? Parce que quel que soit le secteur où j'exerce, je travaille régulièrement avec des collègues "extras" de la restauration et de l'événementiel, des professionnels du "catering", des agents d'accueil, de sécurité, et des salariés du tourisme, embauchés à la mission, en CDDU, exactement comme moi. Comme pour moi, leurs secteurs d'activité sont à l'arrêt total. Or, eux, n'ont pas de régime spécifique. Ou plutôt, n'en ont plus (1).

Avec la crise que nous vivons, j'ai bénéficié d'une mesure de maintien de mes droits. Elle est ce qu'elle est, elle est imparfaite, mais l'"année blanche" me garde la tête hors de l'eau jusqu'en août 2021.

Eux, comptent les jours sans travail, pas simplement pour "refaire leurs heures", mais parce que chaque jour qui passe est un capital (2) qui s'effrite - quand ils n'ont pas déjà eu la malchance de perdre leurs indemnités avant la crise, suite à la réforme monstrueuse de 2019 (3). Leur indemnité chômage s'épuise sans se recharger depuis 10 mois. Pour beaucoup d'entre eux, c'est déjà le RSA.

Rébecca Dereims, Comédienne
19/02/2021