La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Concerts

Jules Matton, l'indompté

En résidence au Théâtre de Compiègne la saison dernière, le compositeur Jules Matton a créé en avril dernier son premier opéra, "L'Odyssée", qui sera repris en tournée à partir de décembre. Il a, le même mois, signé chez Fondamenta son premier disque intitulé "Livre I".



"L'Odyssée" © Vincent Pontet.
"L'Odyssée" © Vincent Pontet.
Il sera en résidence au Festival d'Auvers-sur-Oise l'été prochain et il est d'ores et déjà sélectionné pour le 20e Grand Prix Lycéen des Compositeurs. Rencontre avec un jeune créateur, libre et critique de son époque.

Pianiste de formation, Jules Matton est à trente ans un compositeur qui compte. Après l'obtention de sa licence de philosophie à l'Institut Catholique de Paris, il est allé étudier à la Juilliard School of Music and Dance, d'où il est sorti diplômé en 2013 après avoir travaillé avec John Corigliano et Christopher Rouse.

Christine Ducq - Comment décide-t-on de devenir compositeur ?

Jules Matton - Il ne s'agit jamais d'une décision. La chose s'impose. En ce qui me concerne, je passais mon temps au piano et, assez vite, j'ai ressenti le besoin d'imiter les compositeurs que je travaillais comme pianiste : Schubert, Chopin, Rachmaninov. Alors, j'ai commencé à étudier l'harmonie et à improviser. Et c'est seulement après mon Prix, à 19 ans, que j'ai décidé de ne pas passer les concours de piano habituels, et de me consacrer pleinement à la composition. Je n'ai jamais eu de maître à proprement parler, et mon rapport à la création a dès le départ été autodidactique et solitaire, fait d'improvisation au piano et d'écoute de disques.

© DR.
© DR.
Revendiquez-vous tout de même un héritage ?

Jules Matton - Naturellement. Cette question, dans une époque obsédée par l'émancipation individuelle - qu'on oppose bêtement à l'héritage alors qu'elle en est tributaire (dans le sens où nous avons besoin d'un héritage pour avoir la structure et la force d'aller au-delà de cet héritage) - est selon moi un faux problème. Ni Beethoven, ni Stravinsky, qui furent de grands novateurs, ne se posèrent la question de l'héritage de cette manière. Ils avaient simplement une conscience aigüe de l'élan avec lequel ils allaient devoir digérer le passé pour accoucher le plus authentiquement possible de leurs œuvres.

Sans me mesurer à ces géants, je suis moi aussi le fruit d'une histoire qu'en tant que créateur je dois prendre sur moi et rendre à travers ma subjectivité. Le tout est d'aller chercher ce dont parle Kandinsky dans "Du spirituel dans l'art" : la nécessité intérieure. Plus importante aujourd'hui que les concepts dix-neuviémistes - et selon moi périmés - de nouveauté et d'originalité est cette nécessité intérieure. Qu'elle aille dans le sens de la complexité ou de la simplicité.

Contrairement à ce que les épigones de Pierre Boulez déclarent encore, cette histoire de la musique est, selon vous, celle de "mille ans de tergiversations". Que voulez-vous dire ?

"L'Odyssée" © Vincent Pontet.
"L'Odyssée" © Vincent Pontet.
Jules Matton - On nous présente souvent l'histoire musicale occidentale comme un chemin rectiligne de la simplicité du chant grégorien à la complexité de l'école sérielle et de ses héritiers. C'est à se flinguer de bêtise : on trouve des enchaînements très complexes au Moyen Âge ou chez Gesualdo tandis que Mozart ou, par exemple et dans un autre registre les Beatles, sont souvent d'une grande simplicité harmonique. À partir de la fin du XIXe siècle, certains compositeurs sont allés vers une saturation de l'échelle chromatique, tandis que d'autres, comme Debussy et Ravel, sont allés dans la direction opposée, c'est-à-dire celle d'une épuration du romantisme chromatique.

Après la période de la Seconde École de Vienne, après celle de Darmstadt, sont venus les Minimalistes américains, qui ont à leur tour épuré le langage et sont revenus à certains fondamentaux. Si vous voulez, l'idée de progrès en art a fait son temps : a-t-on moins de plaisir à écouter Josquin Desprez que Philippe Hersant ? Selon moi, non.

Comment trouve-t-on son langage concrètement ?

Jules Matton - Mais j'espère ne jamais trouver mon langage ! Le langage individuel est un concept moderne dans lequel les grands artistes (si on regarde leur parcours sans cesse renouvelé et sans cesse rafraîchi) ne se sont jamais enfermés. Le langage se déploie de lui-même à partir de l'élan interne et, si on y prête trop d'attention narcissique, il y a toujours le risque de tomber dans la systématisation. Cela étant dit, on sent bien sûr certaines influences dans ma musique.

© Anka.
© Anka.
Je suis notamment tributaire de ce qu'Alfred Schnittke appelait le polystylisme : l'utilisation d'esthétiques éloignées dans le temps au sein d'une même structure : collage, réminiscences de musique ancienne, juxtaposition ou superposition de registres antithétiques comme l'ironie, la tendresse, le tragique, le lyrique. Pour moi réside dans ces techniques - qui sont celles des Russes postmodernes, mais aussi d'Olivier Greif, de Hanz Werner Henze, ou d'un certain rock progressif - quelque chose qui aide à nous rendre plus intime notre contemporanéité disloquée. Comme créateur, il s'agit d'embrasser la totalité de l'expérience, qui inclut ce quotidien éclaté dans lequel nous évoluons.

Dans l'opéra, notamment ?

Jules Matton - L'opéra peut et doit se saisir de tout. Dans mon prochain opéra, je compte élargir ma palette vers l'utilisation de techniques de tuilage, de phasing, de bandes magnétiques de sons prélevés dans notre quotidien, notamment télévisuels. À un moment, le personnage principal échoue dans une boîte de nuit étouffante, traversée de faisceaux tridimensionnels et clignotants, qu'il ressent comme l'horreur achevée du monde contemporain. Mais à la place de la techno diatonique habituelle, on entendra une masse orchestrale dodécaphonique, aux cordes intégralement divisées, posée sur un beat pulsionnel électronique extrêmement violent.

Vous avez un goût certain pour les formes que d'aucuns ont reléguées dans le passé.

Jules Matton - Oui, sans doute par provocation réactionnaire (il rit). Récemment, plusieurs de mes pièces ont été critiquées (notamment sur les réseaux sociaux) par quelques épigones de l'héritage de Darmstadt dont je ne citerai pas les noms. Ce qui est très amusant à contempler : on se radicalise toujours assez bêtement quand on se sent disparaître. Mais, au-delà de la polémique et pour répondre à votre question, j'aime à rendre hommage et à poursuivre certaines traditions, comme celle du quatuor à cordes par exemple quand j'ai le sentiment que ces traditions sont encore vivantes et ont encore des choses à nous dire.

Vous allez aussi composer de la musique de film, n'est-ce pas ?

Jules Matton - Oui, mais je ne peux pas vous en parler pour l'instant, si ce n'est en vous disant qu'il s'agit d'un film d'époque et qu'il s'agira d'une collaboration avec Valentin Tournet et son ensemble La Chapelle Harmonique. En revanche, je peux vous dire d'ores et déjà qu'au printemps sera créé au Théâtre Impérial de Compiègne "Face à face", sur un texte de Bergman, dans une mise en scène de Léonard Matton (mon frère), et sur une musique de votre serviteur.

"L'Odyssée" © Vincent Pontet.
"L'Odyssée" © Vincent Pontet.
Vous travaillez donc à un nouvel opéra ?

Jules Matton - Oui. Le sujet est l'histoire et l'errance d'un jeune homme qui perd sa petite amie dans l'attentat de novembre 2015 au Bataclan et qui, par l'expérience du tragique et au lieu de s'enferrer dans les poncifs médiatiques de l'époque - faits de compassion collective et d'une vision très manichéenne de l'Histoire -, va s'engager progressivement dans une quête de vérité personnelle et rompre avec sa vie antérieure.

Je pense qu'Anton Ljuvjine, le librettiste, serait d'accord pour dire avec moi que nous essayons de prendre à bras-le-corps notre époque de malaise et de scepticisme achevés vis-à-vis du politique ; cette époque dominée par les réseaux sociaux, la publicité, l'esprit de meute, les atmosphères start-up, le narcissisme pulsionnel… Cet opéra sera une sorte de satire grinçante en forme de dénonciation des fausses valeurs et de la fausse positivité - du faux "Bien" comme disait Philippe Muray - de notre temps.

16 décembre 2018.
"L'Odyssée",
Opéra pour 12 paysages, solistes, quatuor à cordes et orphelins,
à l'Opéra de Lille.

● Jules Matton "Livre 1" (2018).
Label : Fondamenta.
Distribution : Sony Music Entertainment.

Programme complet et catalogue des œuvres sur >> julesmatton.fr

"L'Odyssée" © Vincent Pontet.
"L'Odyssée" © Vincent Pontet.

Christine Ducq
Mardi 2 Octobre 2018

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique



Brèves & Com


Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.


PUB


    Aucun événement à cette date.
Publicité



À découvrir

"Dévaste-moi"… Persuasion et précision artistique… Pour une nouvelle façon de percevoir un spectacle

"Dévaste-moi", Tournée 2018/2019

Airs célèbres d'opéra, chansons rock, romances populaires. Dans son dernier spectacle "Dévaste moi"*, Emmanuelle Laborit chante et danse, livre des confidences à son public, elle fait le show. Avec ses musicos, (ses boys), tout le tralala et ses effets, les surtitrages qui ponctuent avec humour le tour de chant.

Elle met en place avec le soutien de Johanny Bert (qui met en scène) une forme éclectique de théâtre-danse et de music-hall mêlés. Le spectacle est à bien des égards vertigineux.

C'est que, au cas présent, l'artiste ne peut parler ni entendre les sons. Les mots et le sens ne peuvent pas sortir de la bouche. Tout le spectacle est en langage des signes. Interprété, pas traduit. En chantsigne.

Ce qui donne quelque chose de déroutant d'étonnamment maîtrisé qui dépasse très largement la notion de mimodrame et oblige le spectateur qui fait parti des "entendants" à reconsidérer sa manière de percevoir un spectacle.

Car à l'inverse des repères traditionnels qui élaborent un espace scénique dans lequel le sens circule entre les deux bornes de l'indicible : celles de l'obscène et du sublime, la prestation d'Emmanuelle Laborit passe par le bout des doigts et se transmet à tout le corps sans tabous avec la seule force de la persuasion et de la précision artistique. C'est toute la personne qui exprime le poids des sensations, la raison des sentiments ainsi que les effets de style.

Jean Grapin
20/09/2018
Spectacle à la Une

Le retour en grâce des "Huguenots" à Paris

Le retour des "Huguenots" de Meyerbeer sur la scène de l'Opéra de Paris est un des événements marquants de la commémoration des 350 ans de la noble maison. En dépit de contrariétés dues à des défections de dernière minute, le spectacle tient son rang et fait sonner de nouveau (à juste titre) les trompettes de la notoriété d'un compositeur longtemps oublié.

Le retour en grâce des
Le grand opéra à la française - un genre à la charnière de deux styles, celui du Bel Canto et du Romantisme - a fait les délices du public de la Monarchie de Juillet et bien au delà. Les opéras de la période française de Giacomo Meyerbeer ont en effet été parmi les plus joués et acclamés au XIXe et au début du XXe siècle.

Ouvrant la voie aux triomphes des Verdi, Offenbach, Gounod et autres Wagner, l'œuvre du compositeur allemand a par la suite subi un effacement presque total des scènes - nonobstant quelques rares reprises dont celle des "Huguenots" à l'Opéra national du Rhin (1), il y a un peu plus de cinq ans. On peut s'interroger à l'infini sur les raisons d'une telle désaffection (coût des productions, difficultés à trouver les chanteurs compétents, entre autres), mais on peut être assuré d'une chose : le nouveau spectacle de l'Opéra de Paris redonne aujourd'hui ses lettres de noblesse à une œuvre qui n'est pas sans attraits.

D'abord l'opéra lui-même est une sorte de super production d'avant l'invention du cinéma avec ses quatre heures de musique dédiées à un sujet historique (La Nuit de la Saint-Barthélémy en août 1572), une intrigue implexe trahissant sans vergogne la grande Histoire, avec ses chœurs impressionnants et ses sept rôles principaux nécessitant de solides chanteurs - sans oublier les nombreux figurants et un ballet ornant des tableaux qui doivent impressionner ou charmer. Et les bonnes surprises ne manquent pas à la (re)découverte de ces "Huguenots", qui furent le deuxième triomphe parisien d'un compositeur qui régna de son vivant sur Paris sans partage (2).

Christine Ducq
08/10/2018
Sortie à la Une

Une forme de miroir contemporain avec ses diaboliques bobards… façon fake news

"Le Maître et Marguerite", Tournée 2018/2019

"Le Maître et Marguerite" de Mikhaïl Boulgakov, c'est Dostoïevski, Gogol et Tchekhov réunis. Un roman qui est un désir de théâtre. Désir qu'Igor Mendjinsky exauce avec talent dans l'adaptation qu'il propose.

Une forme de miroir contemporain avec ses diaboliques bobards… façon fake news
C'est une nuit de pleine lune, une nuit de plein été, et dans Moscou, certains, nombreux, rencontrent des chats qui parlent. Un homme meurt décapité par un tramway, une jeune femme meurt à l'autre bout de la ville. Un écrivain voit son œuvre raillée et censurée. Une jeune femme à la tête romanesque quitte son mari et son ennui à la recherche d'un maître. Un dramaturge qui a écrit une pièce sur Jésus et Ponce Pilate, témoin de tout cela, se trouve enfermé chez les fous. Une sorcière chevauche un balai.

Les récits se choquent, cahotent et s'amplifient jusqu'à l'absurde, jusqu'à l'inquiétude.

C'est que c'est le diable qui mène la danse, sème le désordre, installe une autre réalité, la Sienne, qui dissout toutes les autres. Le Surnaturel s'impose. Ce qui est des plus réjouissant.

Et dans cette nuit de pleine lune, l'ombre d'un pouvoir s'étend sur la ville. Comprenne qui pourra.

Jean Grapin
21/05/2018