La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

"Ivanov"… Tristesse, mélancolie… Dans sa proposition, Benedetti tente de soigner ces affections

"Ivanov", Théâtre de l'Athénée, Paris

"Ivanov" est la première pièce jouée de Tchekhov. Une œuvre de jeunesse qui subit différentes réécritures suite aux critiques que l'auteur reçut à la création. À l'Athénée, c'est la version originale qui est montée : celle que Tchekhov intitula "Comédie" ; et c'est en prenant ce parti pris que Christian Benedetti construit sa mise en scène.



© Simon Gosselin.
© Simon Gosselin.
La pièce raconte la dernière année de la vie d'Ivanov, banal fonctionnaire de province, vaguement à la ruine, mais aussi moyennement nanti, adoré par son épouse qui, juive, a tout sacrifié pour lui - famille, religion -, ayant une vie sociale acceptable et des revenus, certes insuffisants pour ne pas s'endetter, mais suffisant pour pouvoir se laisser aller à l'ennui.

Bref, un hobereau sans blason, un Oblomov de petite extraction, engoncé dans un système d'inaction totale par peur de changer quoi que ce soit à l'existence. Un antihéros qui laisse son épouse Sarah mourir de phtisie, et s'abandonne mollement aux désirs d'une autre jeune femme, Sacha, qu'il épouse un an après le décès de Sarah.

Christian Benedetti attrape la pièce de Tchekhov comme un metteur en scène ferait avec le texte d'un jeune auteur. Il la prend, l'invente, la jette sur le plateau, voit ce qu'elle donne, ce qu'elle transpire. Il donne aux personnages des corps, des voix d'acteurs, d'actrices, les fait rouler dans un décor et avance. Et crée au mot à mot, et crée de seconde à seconde. Et découvre. Et nous fait découvrir.

© Simon Gosselin.
© Simon Gosselin.
Il y a comme un cocktail dont on ne connaît pas la formule, un air dont on n'arrive pas à nommer la saveur dans cet "Ivanov", un accord et un désaccord qui se chevauchent. C'est l'inconnu qui donne toute sa mesure. Qui plaît. Qui dérange. Qui intrigue. Et quoi de plus juste que de réussir à traiter cette pièce comme celle d'un jeune auteur et pas d'un vieux barbon répertorié du théâtre du XXe siècle ? Anton Tchekhov a à peine 27 ans lorsqu'il écrit "Ivanov".

D'un début qui semble sorti du pur conventionnel : décor gigantesque, le mur de la maison d'Ivanov, une vague musique de fond et une scène tragi-comique, mais le spectacle évolue vite vers une déconstruction de plus en plus grande. D'actes en actes, le décor se désagrège, se déstructure, exhibe ses ossatures, et l'on se retrouve sur une scène de théâtre, comme vue des coulisses, toutes conventions jetées aux oubliettes.

De la même manière, le jeu, les scènes, les personnages vont du vaudeville au drame sans jamais s'installer pour très longtemps dans un registre ou dans un autre. C'est tout un monde qui entoure le couple des Ivanov, une société un peu folle, une peinture presque grotesque des intérêts, des malveillances et des mentalités.

© Simon Gosselin.
© Simon Gosselin.
Christian Benedetti ne monte pas Tchekhov pour exposer des messages collants à l'actualité. Il cherche la source du sens de ces pièces, ce qu'elles disent, ce qu'elles ont dit, ce qu'elles peuvent dire encore. Son objectif est surtout de porter l'expression de l'auteur sur scène. "Qu'est-ce que le contemporain, c'est-à-dire, comment revenir à un présent où nous n'avons jamais été ?", se demande-t-il en créant sa mise en scène.

C'est ainsi que tout sentimentalisme est expurgé ici. Ce qui donne un côté assez froid au spectacle malgré une belle énergie de la troupe et une rigueur de jeu très assumée. Le résultat est que tous les personnages finissent par montrer, comme la scénographie, leurs mécanismes intimes, leurs peurs, leurs petitesses et qu'aucun n'en sort héroïque.

Il faut aussi parler du silence. Rarement comme dans cette mise en scène le silence sert de tempo dramatique, d'abîme, de drame et de terreur. Pas de sons enveloppants, de nappes, de musiques soulignant, suscitant l'émotion. Mais comme des coups de silence et de suspension qui donnent toute sa richesse à la parole, aux voix, au foisonnement de la vie.

"Ivanov"

Texte : Anton Tchekhov (version 1887).
Traduction : Brigitte Barilley, Christian Benedetti, Laurent Huon.
Mise en scène : Christian Benedetti.
Assistants à la mise en scène : Élodie Chamauret, Alex Mesnil.
Avec : Vincent Ozanon, Laure Wolf, Philippe Lebas, Philippe Crubézy, Brigitte Barilley, Alix Riemer, Yuriy Zavalnyouk, Lise Quet, Nicolas Buchoux, Christian Benedetti, Antoine Amblard, Martine Vandeville, Alex Mesnil
Musiciens : Élisa Huteau, Michel Rabaud.
Scénographie : Christian Benedetti, Emma Depoid.
Lumière : Dominique Fortin.
Durée : 1 h 50.
Par le Théâtre Studio - Cie Christian Benedetti.

Du 7 novembre au 1er décembre 2018.
Mardi à 19 h, mercredi au samedi à 20 h, dimanche à 16 h.
Théâtre de l'Athénée - Louis Jouvet, Grande Salle, Paris 9e, 01 53 05 19 19.
>> athenee-theatre.com

Bruno Fougniès
Lundi 12 Novembre 2018

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives





    Aucun événement à cette date.



À découvrir

"Sabordage" Comme une synthèse de la modernité… une implosion écologique à venir, avenir sombre de notre monde…

Elle fut riche et belle, plaisante et paradisiaque, pays de cocagne… puis devint consommatrice et opulente, industrieuse, minière et calamité écologique, pour finir mendiante et désespérée, à l'avenir destructif d'une future terre qui coule à pic… C'est la "belle" histoire de l'île de Nauru*, miroir de notre prochain anéantissement - au délicat (!) mais définitif intitulé "6e extinction de masse" -, qui nous est contée par le talentueux Collectif Mensuel.

Narration aux allures de débats, de commentaires, d'échanges réalistes… Scénographie en une forme d'actions documentaires, visible au lointain par report vidéo "en direct", en rappel de notre monde de l'image, expression ironique de nos chaînes d'infos en continu pour une structure créative d'un théâtre pédagogique, d'un reportage théâtralisé… Car ici tout est vrai, le drame, les horreurs économiques, le dézingage des ressources et de l'environnement… le sabordage de l'île a vraiment eu lieu, sans parler des perspectives radieuses d'une fin en version sous-marine !

Le récit - dans un préambule exposant un éden de rêve aux allures de paradis touristique, sis à quelques encablures de la Papouasie-Nouvelle-Guinée (près de 2 700 km quand même !) - se construit sur un montage cinématographique et télévisuel où le collectif puise dans les séries et films des années soixantes-dix quatre-vingt, tous célèbres et ancrées dans nos imaginaires collectifs…

Gil Chauveau
11/10/2019
Spectacle à la Une

FAB 2019 "Concours européen de la chanson philosophique" La philosophie mise en musique dans un dispositif à faire kiffer "l'euro-vision"

Massimo Furlan, performer suisse mâtiné d'Italien, était dans ses jeunes années fan de l'Eurovision, de ses paillettes éblouissantes et de ses bluettes sentimentales réunissant joyeusement sa famille autour du petit écran. Près d'un demi-siècle plus tard, c'est la grande avant-scène du Carré qui le projette sous les sunlights en splendide ordonnateur - flanqué d'une superbe créature en robe lamé - de deux soirées "enchantées" dédiées à une vision de notre Monde. Comme quoi divertissement populaire et réflexion de pointe peuvent rimer ensemble…

FAB 2019
Reconstituant somptueusement le décorum kitsch du concours de l'Eurovision ayant à jamais impressionné ses premières émotions artistiques, le performer semble jubiler en détournant "sérieusement" le répertoire d'origine pour proposer un récital de onze chansons dont l'écriture a été confiée par ses soins à des philosophes, sociologues et autres chercheurs sachant penser le monde. L'interprétation de ces textes métaphoriques revient à des artistes costumés de manière délirante, projetés en direct par un vidéaste décuplant leur truculente présence scénique sur les notes d'un orchestre en live.

Quant au Jury réuni sur une singulière estrade roulante dénotant avec sa "notabilité", il est composé d'éminents professeurs d'université et sommités intellectuelles se prêtant avec grâce et bonheur au jeu de leur interprétation avant d'attribuer leur note. Le public - le genre l'impose - est sollicité en permanence afin de faire entendre également "sa voix" captée par un "votaton" chargé d'enregistrer le volume d'applaudissements attribué à chaque candidat.

Yves Kafka
15/10/2019
Sortie à la Une

"Si Hoffmann était conté" à la Salle Gaveau

La Croisade Lyrique, créée en 2018 par Thierry Dran, propose un nouveau spectacle, "Si Hoffmann était conté", à la Salle Gaveau le 10 décembre 2019. Un spectacle en forme d'enquête musicale à voir à partir de dix ans.

La Croisade Lyrique entend emmener en tournée et populariser des opéras et opérettes revisités pour raconter le monde d'aujourd'hui de façon comique et poétique et, ce, à destination d'un large auditoire. En décembre, c'est Jacques Offenbach qui sera à l'honneur à Paris à l'occasion du bicentenaire de sa naissance. Désacraliser le genre lyrique étant un des objectifs de la Croisade Lyrique, ce nouveau spectacle entend mettre le poète et nouvelliste E. T. A. Hoffmann - protagoniste romantique du seul opéra d'Offenbach - au cœur d'une enquête écrite et mise en scène par Thierry Dran, un talentueux chanteur lyrique des années quatre-vingt que les amateurs du grand art n'ont pas oublié.

Avec quatre ténors, deux sopranos, un chœur d'enfants et une marionnette accompagnés du pianiste Emmanuel Massarotti, la proposition de Thierry Dran entend percer le mystère (grâce à un inspecteur très spécial) du poète allemand tel qu'on le connaît comme artiste et tel qu'il est dessiné dans l'opéra d'Offenbach - un compositeur qui dut prendre plus de vingt ans pour l'écrire sans jamais pouvoir en livrer une version définitive.

Christine Ducq
15/09/2019