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Avignon 2021

•In 2021• Liberté, j'aurai habité ton rêve jusqu'au dernier soir Que la poésie est belle quand elle est incarnée…

Dire qu'un vent de liberté soufflait sur la Cour Montfaucon de la Collection Lambert serait assez dérisoire eu égard au tsunami impétueux qui y déferla, emportant comme fétu de paille les feuillets que la présentatrice modèle - très appliquée mais peu impliquée politiquement, ou alors version voix de son maître - de l'émission littéraire à succès "À mots nus" avait consciencieusement préparés. L'invité, présent sur le plateau pour présenter son livre sur les rapports que la littérature entretient avec la politique, attaque la discussion en disant avoir fait un rêve ("I have a dream") : René Char et Frantz Fanon lui sont apparus, conversant verre à la main dans un bar !



© Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon.
© Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon.
Autour de cet argument, moins improbable qu'il pourrait n'y paraître, les comédiens musiciens, habités par une conviction chevillée au corps, vont s'emparer des écrits de ces deux intellectuels ne s'étant jamais rencontrés dans la vraie vie, les faisant malicieusement converser avec ceux de Felwine Sarr, écrivain sénégalais contemporain. L'occasion "rêvée" de les découvrir en mettant en exergue leur ADN commun… Pour eux, la poésie, la littérature, si elle est essentielle, ne peut se suffire à elle-même. Le poète, l'essayiste, l'écrivain visent d'autres horizons d'attente, ceux qu'André Breton avait dessinés dans sa profession de foi artistique-révolutionnaire introduisant l'Exposition internationale surréaliste de Londres 1936.

Entre "art" et "arme", une première syllabe commune mais, finalement, deux petites lettres signent pour certains leur différence. Combien d'intellectuels sont entrés servilement dans les cases leur garantissant considération et rentes ; malheur aux poètes insoumis comme le clamait satiriquement un autre poète musicien, Léo Ferré… "Toute poésie destinée à n'être que lue, enfermée dans sa typographie n'est pas finie", elle doit prendre corps dans des engagements en se cognant au réel. Le Capitaine Alexandre (alias René Char, poète engagé dans la résistance) et le Commandant Omar (alias Frantz Fanon, psychiatre, essayiste, Français Martiniquais ayant lutté lui aussi arme à la main pour la libération du peuple algérien et des peuples africains colonisés) en sont l'incarnation vibrante.

© Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon.
© Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon.
Pour changer le monde en le désincarcérant, faut-il encore risquer le corps-à-corps, mettre les mots à l'épreuve de la réalité. C'est ce que défend avec fougue l'invité du soir dans son nouvel opus. Aimé Césaire, Frantz Fanon et René Char, avec qui, dit-il, il entretient un compagnonnage hors du temps, sont pour lui les inspirateurs éclairés de ce combat d'une portée vitale. Prenant en charge des extraits de leurs œuvres phares, les artistes "habitent" leurs mots pour les projeter au-delà du temps où ils furent écrits, ils les slament, les dansent, les accompagnent de leurs accords musicaux dans une ambiance enjouée de cabaret surréaliste où la réalité et l'imaginaire se recouvrent.

Ainsi prend vie devant nous Frantz Fanon, enfant de Fort-de-France, élève d'Aimé Césaire, engagé dans les FFI contre l'occupant nazi, confronté très tôt au racisme à l'arrivée de la flotte française en Martinique, fuyant son île pour s'engager aux côtés des tirailleurs marocains encadrés par des Français les méprisant, eux les basanés… "Que faisais-je ici parmi ceux qui ne voulaient pas de nous ? Pourquoi être le défenseur de causes dont on m'exclut ? Si je mourais, écrit-il à ses parents, ne dites jamais : Il est mort pour la belle cause".

© Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon.
© Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon.
Il épousera la cause algérienne, se battra avec le FLN, et mourra… Algérien. Une vie d'écriture et de combat anticolonialiste. Quant à René Char, compagnon éphémère de l'aventure surréaliste, résistant impliqué sur le terrain, désillusionné à la Libération en voyant "les blanchisseurs de la putréfaction" obnubilés par leur avenir personnel, il rejoindra "L'Homme révolté" de Camus. Deux trajectoires d'hommes entiers "accordant" (comme on le dit pour un piano, une guitare…) pensée et action, les rendant solidaires du même idéal : briser les chaînes des "damnés de la terre" (titre de Frantz Fanon).

Le plateau s'embrase suite à une question de la présentatrice s'indignant (gnan gnan) qu'une poésie puisse être revendiquée "insurrectionnelle", se serait porter là ombrage au paysage feutré de l'hédonisme promu au rang de bien suprême (bingo)… La réponse vient, claquant comme une détonation… Ce serait vite oublié que, face à certaines oppressions, les paroles sont impuissantes. Seul le recours aux armes est salutaire. Les violences des opprimés ont une vertu universelle. Grâce à elles, "la chose colonisée" redevient homme. En sortant sa machette, le colonisé non seulement fait échec aux violences du colonisateur en le chassant du territoire lui ayant été abusivement confisqué, mais il se réhabilite à ses propres yeux… CQFD. Le politiquement correct à usage des salons est battu en brèche. La présentatrice, déstabilisée, en déchirera ses feuillets…

© Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon.
© Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon.
Si nous nous sentons autant concernés par cette traversée sur les pas d'intellectuels engagés corps et âme auprès des opprimés de tous lieux et de tous les pays, c'est qu'au-delà du bouillon de culture riche de saillies faisant échec à la non-pensée paresseuse, le dispositif scénique "fait corps" lui aussi avec les mots. Foisonnant de créativité artistique et brillant dans son contenu, "Liberté, j'aurai habité ton rêve jusqu'au dernier soir" est porté par des interprètes charismatiques (sic), acteurs, musiciens, danseurs en transe, contribuant grandement, par leur seule présence irradiante, au souffle épique de ce moment hors du commun.

Vu à la Cour Montfaucon de la Collection Lambert à Avignon, le jeudi 15 juillet à 20 h 30.

© Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon.
© Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon.
"Liberté, j'aurai habité ton rêve jusqu'au dernier soir"
Création Festival d'Avignon.
D'après René Char et Frantz Fanon.
Adaptation libre et écriture : Felwine Sarr.
Mise en scène : Dorcy Rugamba.
Avec, Marie-Laure Crochant, Majnun, Felwine Sarr, T.I.E.
Scénographie : Matt Deely.
Musique : Majnun, T.I.E, Felwine Sarr.
Textes : d'après René Char, extraits de "Marteau sans maître", "Feuillets d'Hypnos", "Partage Formel", "Recherche de la base et du sommet", "La Parole en Archipel" ;
d'après Frantz Fanon, extraits de "Peau noire, Masques blancs", "Les damnés de la terre" ;
d'après Raphaël Confiant, extraits de "L'insurrection de l'âme", "Vie et mort du Guerrier-silex" (Caraïbeditions) ;
d'après Alice Cherki, extraits de "Frantz Fanon : portrait" (Seuil).

© Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon.
© Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon.
•Avignon In 2021•
Du 15 au 20 juillet 2021.
Tous les jours à 20 h 30, relâche le 17 juillet.
Cour Montfaucon de la Collection Lambert, Avignon (84).
>> festival-avignon.com
Réservations : 04 90 14 14 14.

Tournée
26 août 2021 : Théâtre de Namur, Namur (Belgique).
28 août 2021 : Central | Le Théâtre, La Louvière (Belgique).
29 août 2021 : Théâtre de Liège, Liège (Belgique).

Yves Kafka
Dimanche 18 Juillet 2021

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