La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Avignon 2021

•In 2021• Des Territoires - Trilogie Épopée contemporaine au souffle homérique

Sept heures durant, en trois séquences animées par le souffle propre aux poèmes antiques, les évènements - trois jours de la vie d'une fratrie ayant passé sa jeunesse dans un modeste pavillon résidentiel "avec vue" plongeante sur la banlieue d'Avignon - vont se précipiter sur un plateau transformé en aire de jeux cruels, joyeux, humains, l'existence dans tous ses états. Confrontés à l'organisation des obsèques de leurs parents décédés le même jour, la sœur et ses trois frères vont (re)vivre de l'intérieur du salon du pavillon témoin de leur enfance, où s'entassent les cartons de déménagement, ce qui les unit… et les déchire.



© Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon.
© Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon.
Quand d'autres événements imprévisibles vont venir percuter, pour la "révolutionner", leur existence déjà fragilisée par le deuil, les cartes des identités soumises au vent de l'Histoire seront rebattues devant nous, témoins de ces métamorphoses. Un souffle tragi-comique d'une puissance révolutionnaire se lève… Sont convoquées successivement (une par épisode) trois figures emblématiques des révolutions ayant marqué "au fer rouge" (à prendre ici au sens positif d'avoir stigmatisé à jamais la bourgeoisie conservatrice) le XIXe et le XXe siècle, un siècle d'espoirs et d'horreurs confondus.

"Des Territoires", ce sont tout autant ceux dont nous sommes les héritiers directs (ici ce pavillon des parents soumis à débat : doivent-ils le vendre, comme les y invite la municipalité libérale, avide d'accréditer le projet d'extension du centre commercial, ou doivent-ils résister au tsunami d'un modèle de consommation menant droit dans le mur ?) que ceux, refoulés, des révolutionnaires ouvrant sur des perspectives susceptibles d'arracher chacun à la médiocrité d'une vie consumériste ? Baptiste Amann sait de quoi il parle, lui l'enfant d'un pavillon social avignonnais, dont le principal regret en jouant dans la Cité des Papes qui l'a vu grandir, est que ses potes d'alors seront exclus de ses "représentations".

© Pierre Planchenault.
© Pierre Planchenault.
Unité de temps (trois jours entourant l'enterrement), unité de lieu et d'action (le pavillon, lieu de l'enfermement "accueillant" de manière improbable deux figures de révolutionnaires, Condorcet et Louise Michel ; puis l'hôpital annexe où se tourne un film sur la militante FLN Djamila Bouhired), observance parfaite de la règle des trois unités de la tragédie classique… Non par servilité à de quelconques contraintes héritées de la tradition - point dérisoire pour Baptiste Amann -, mais par nécessité organique : seul le souffle de la tragédie peut porter l'ambition de ce qui se joue sur le plateau.

Car, ce à quoi assiste le public pressé dans les travées inconfortables, ce n'est pas un spectacle, mais un manifeste pétri d'humanité "ordinaire", celle que les élites installées qualifieraient d'invisible. "Le vent se lève" (cf. Ken Loach) sur le Gymnase Mistral pour raviver la flamme sous l'éteignoir. Il faut revendiquer de vivre. "Urgent crier" (cf. André Benedetto et sa verve poétique post 68)… Dès lors, à la faveur des désordres internes ravivés par la mort de ceux qui les ont engendrés, des failles spatio-temporelles vont s'inviter pour participer au débat secouant ces frères et sœur jusqu'au vertige, jusqu'à leur faire utilement perdre pied…

© Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon.
© Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon.
D'abord ("Jour 1 - Nous sifflerons la Marseillaise…"), la découverte improbable dans le jardin familial des ossements de Condorcet, vivant représentant des Lumières. Ensuite ("Jour 2 - D'une prison à l'autre…"), l'irruption tout aussi fortuite dans leur salon transformé en Place publique d'une réplique fervente de Louise Michel, institutrice anarchiste communarde. Et enfin ("Jour3 - Et tout sera pardonné…"), la présence tonitruante de Djamila Bouhired, figure emblématique de la lutte pour la libération algérienne, via l'actrice qui, dans une salle de l'annexe de l'hôpital, endosse son rôle dans le documentaire restituant son procès.

Le théâtre recèle cet "in-croyable" pouvoir de liberté, celui d'affranchir des vraisemblances - l'irruption de Condorcet, Louise Michel et, à un degré moindre de Djamila Bouhired, à Avignon 2021, relève d'une improbabilité… certaine) - pour mettre en abyme la petite et la grande Histoire entretenant, souvent à leur insu, des liens inextricables. Nous sommes les héritiers non seulement de nos géniteurs eux-mêmes déterminés par leur appartenance sociale (cf. "Les Héritiers" de Bourdieu, "Qui a tué mon père ?" d'Édouard Louis, ou encore "Retour à Reims" de Didier Eribon), mais d'une Histoire qui nous dépasse, parfois traumatique, parfois porteuse d'espoir libérateur, souvent les deux mêlés.

© Sonia Barcet.
© Sonia Barcet.
Et pour démêler ce qui fait ce que nous sommes, non pour nous y fixer, résignés, mais pour nous déciller les yeux, nous débarrasser du "on" impersonnel pour le "je" singulier, et nous propulser vers d'autres horizons d'attente que la sempiternelle répétition du même, l'humour (cf. le portage à bout de bras des cercueils jusqu'à la mise en terre) est l'arme de choix, propre à désarmer les défenses accumulées. Sur le plateau, jouxtant les tensions à vif, les frustrations exhumées, la dérision portée entre autres par les écholalies et mimiques du frère abimé par un accident de la vie va créer les conditions d'un lâcher prise salutaire. Ainsi de la reconstitution hilarante d'Apostrophe, avec Pivot, exemplaire de "Sam le pompier" en main et jeu de lunettes étudié, recevant les Badinter, très doctes, pour disserter… sur Condorcet.

On aime ces "Territoires" recoupant les nôtres… Non pour les sacraliser, mais pour y puiser notre énergie d'humain refusant l'ordre des puissants, (dés)ordre générateur de violences institutionnalisées reproduites à l'envi - et cerise sur le gâteau du temps bégayant - en toute bonne conscience par les héritiers classieux. Se décoincer des assignations pour s'ouvrir (dixit Théophile Ferré, amoureux de Louise Michel, assassiné comme trente mille autres communards par les Versaillais) à "l'indescriptible beauté du monde", tel est l'enjeu de cette saisissante trilogie documentée par le vécu de son auteur.

Vu au Gymnase du Lycée Mistral-Avignon, le dimanche 11 juillet 2021 à 19 h.

"Des Territoires"

© Sonia Barcet.
© Sonia Barcet.
Texte et mise en scène : Baptiste Amann.
Avec : Solal Bouloudnine, Alexandra Castellon, Nailia Harzoune, Yohann Pisiou, Samuel Réhault, Lyn Thibault, Olivier Veillon.
Collaboration artistique : Amélie Enon.
Lumière : Florent Jacob.
Son : Léon Blomme.
Scénographie : Baptiste Amann, Florent Jacob.
Costumes : Suzanne Aubert, Estelle Couturier-Chatellain.
Durée de la trilogie : 7 h.
"Des Territoires", première représentation de la trilogie dans son intégralité le 7 juillet 2021 au Festival d'Avignon,
"Nous sifflerons la Marseillaise..." : 1 h 45 (entracte 30 minutes).
"… d'une prison l'autre" : 1 h 45 (entracte 45 minutes).
"... et tout sera pardonné ?" : 2 h 15.


•Avignon In 2021•
Du 7 au 12 juillet 2021.
Tous les jours à 19 h, relâche le 9 juillet.
Gymnase du Lycée Mistral, Avignon (84).
>> festival-avignon.com
Réservations : 04 90 14 14 14.

© Pierre Planchenault.
© Pierre Planchenault.
Tournée
15 au 25 septembre 2021 : Théâtre Ouvert, Paris.
6 au 9 octobre 2021 : La Comédie de Béthune, Béthune.
16 au 17 octobre 2021 : Théâtre Sorano, Toulouse.
21 octobre 2021 : Le Méta -Centre dramatique national de Poitiers, Poitiers.
10 au 13 novembre 2021, Brive : L'Empreinte - Scène nationale Brive-Tulle.
20 novembre 2021, Marseille : LE ZEF - scène nationale.
27 novembre 2021, Cavaillon : La Garance.
4 décembre 2021, Saint-Brieuc : La Passerelle.
21 au 22 mai 2022, Toulon : Châteauvallon - Le Liberté, scène nationale.
3 au 5 juin 2022, Lyon : Célestins, Théâtre de Lyon.

Yves Kafka
Jeudi 15 Juillet 2021

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021




    Aucun événement à cette date.
Partenariat



À découvrir

Succès mérité pour CIRCa, le cirque dans tous ses états !

Premier week-end à chapiteaux pleins à Auch sous le soleil occitan pour la 34e édition du festival du cirque actuel. Dans une ambiance éminemment festive, le public avait investi les différents espaces du festival, tant le Dôme de Gascogne et la salle Bernard Turin que les toiles édifiées à proximité ou sur d'autres lieux de la commune gersoise, pour découvrir des propositions artistiques riches et variées, d'une grande diversité de formes et de styles.

On pouvait ainsi apprécier, lors de ces deux premières journées, l'espiègle énergie et la bonne humeur des jeunes acrobates australiens de la Cie Gravity and Others Myths, "PANDAX", le cirque narratif de Cirque La Compagnie, la Cie H.M.G. avec son onirique et carrément magique "080" ou encore "Les hauts plateaux", la création 2019 de Mathurin Bolze/Cie MPTA (Compagnie les Mains les Pieds et la Tête Aussi).

Proposition forte au programme de ce week-end introductif, "Les hauts plateaux" offraient une scénographie originale, mystérieuse et très technique faite de trampolines, de plateaux volants et d'agrès en suspension. Dans une vision aux couleurs d'apocalypse, sur fonds de ruines passées, présentes ou imaginaires, ces hauts plateaux se dessinent comme autant d'îles défiant les lois de la gravité… où des êtres, silhouettes parfois irréelles, artistes de l'aérien, de la légèreté, embrassent d'éphémères, mais sans cesse renouvelés, moments acrobatiques, entre deux équilibres, portés, guidés par les rebonds d'efficaces trampolines.

Gil Chauveau
26/10/2021
Spectacle à la Une

Un large déploiement de créations pour la 29e édition du Festival Marmaille

Pour la vingt-neuvième fois, l'association Lillico organise, dans Rennes, la métropole rennaise et l'Ille-et-Vilaine, le Festival Marmaille, événement consacré à la jeunesse, à l'enfance et à la prime-enfance, mais aussi aux spectacles "tout public" qui se déroulent durant deux semaines. Un festival pluridisciplinaire puisqu'il accueille théâtre, danse, chant, films, etc., dans différents lieux partenaires. Cette diversité permet aux enfants comme aux adultes de tous y trouver leur compte, d'autant que l'axe de programmation vise non seulement l'éclectisme, mais le sens, l'importance du propos autant que le plaisir de l'instant.

L'édition 2021 de Marmaille révèle vingt-deux propositions artistiques destinées à toutes les tranches d'âge puisque certains spectacles s'adressent à des bébés (comme le spectacle "Chuchoterie" pour un public accepté dès la naissance ou "Touche" à partir de 18 mois dont nous reparlerons plus bas). Elle rayonne dans une galaxie de lieux dans Rennes et dans les alentours. Et elle est riche de quatorze créations.

Des créations que Lillico connaît bien pour beaucoup d'entre elles puisqu'une des missions de l'association est d'accompagner tout au long de l'année des compagnies tournées vers le jeune public. Ceci depuis trente-deux. C'est certainement la raison pour laquelle ce festival révèle des propositions d'une très grande originalité et d'une grande valeur artistique. Accompagnés par l'association Lillico et révélés lors de cette quinzaine, ces spectacles continuent leur chemin sur tout le territoire pour des tournées importantes. Vous pourrez certainement en voir programmés près de chez vous.

Peut-être aurez-vous ainsi l'occasion de découvrir "Vendredi", une pièce inspirée de "Robinson Crusoé" de Daniel Defoe, qui s'attache à mettre en images l'évolution de la relation entre Robinson, l'homme civilisé et Vendredi, le sauvage. Dans un décor construit comme une île en miniature, les deux comédiennes qui interprètent les rôles racontent sans un mot le mimétisme dont Vendredi fait preuve face à Robinson, abandonnant ainsi une partie de sa personnalité. Toute cette histoire nous parvient ainsi par le mime, avec une lenteur voulue, comme un rituel moitié absurde, moitié ludique.

Bruno Fougniès
29/10/2021
Spectacle à la Une

"Olympe et moi" Redécouvrir les écrits d'Olympe de Gouges pour mieux envisager les combats restant à mener

Olympe de Gouges, courtisane, royaliste, puis républicaine, insoumise et revendicatrice, connut son heure de gloire avant de mourir sous la lame meurtrière de la Terreur en 1793 et de tomber dans l'oubli. Elle a réapparu à juste titre aux côtés des grandes féministes contemporaines, il y a quelques décennies. Véronique Ataly et Patrick Mons nous proposent une rencontre attachante, généreuse, avec celle-ci où est associée avec intelligence l'actualité de la Femme telle qu'elle est aujourd'hui.

© Philippe Delacroix.
En fond sonore, bruits confus d'une foule probablement en mouvement, séquence révolutionnaire suggérée. Et cette phrase jetée comme une réplique provocatrice aux événements que l'on imagine en cours : "Femmes, quels bénéfices avez-vous tirés de la révolution ?"… telle est l'adresse d'Olympe à la foule… Et le début du singulier spectacle imaginé par Véronique Ataly où une comédienne, Florence, doit interpréter l'Occitane émancipée et insoumise qui cultiva une révolte permanente contre l'injustice et surtout l'hypocrisie.

L'interprète ainsi désignée de la féministe révolutionnaire donne tout de suite la temporalité du récit envisagé : 1793, la montée vers la guillotine d'Olympe de Gouges. Mais si, ici, cette dernière y perdit la tête, pour Florence, c'est de perte de mémoire dont il s'agit, un énorme trou, l'oubli total de son texte sans souffleur pour la secourir, le métier n'existant plus depuis longtemps.

Perte de mémoire contre perte de tête, le procédé pourrait sembler "facile", cousu de fil blanc - j'avoue que telle fut ma première impression -, mais Véronique Ataly, usant avec subtilité et humour de la trame conçue par Patrick Mons à l'aide notamment des différents écrits d'Olympe, va découdre cette facilité avec beaucoup de talent.

Gil Chauveau
15/11/2021