La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

"Hughie", le bon tuyau !

"Hughie", Espace des Arts, Chalon-sur-Saône (71), Création, en tournée

Jean-Yves Ruf revient cette saison avec "Hughie", un texte d’Eugène O’Neill. La proposition est plus "modeste" qu’au Français la saison passée avec "Troïlus et Cressida". Mais la mise en scène et la direction d’acteurs sont non moins réussies. L’idée vient d’abord de Philippe Buquet, directeur de l’Espace des Arts (Scène nationale Chalon-sur-Saône) où s’est créée la pièce.



Gilles Cohen et Jacques Tresse dans "Hughie" © Julien Piffaut.
Gilles Cohen et Jacques Tresse dans "Hughie" © Julien Piffaut.
Érié Smith est client depuis de nombreuses années d’un hôtel new yorkais miteux. Il rentre d’une nuit de jeu et de beuverie où manifestement il s’est fait essorer. Plutôt que de se résoudre à rejoindre seul son lit, il entame un "brin de causette" avec Hughie, le tout nouveau réceptionniste de nuit. Ce dernier écoute avec patience les plaintes de ce client qui regrette la disparition de l’ancien gardien. Plus qu’un ami, il était la possibilité de se refaire auprès de lui une image mise à mal par sa vie décousue. Mais la ressemblance entre l’ancien et le nouveau gardien est étonnante. Et O’Neill a poussé le jeu jusqu’à leur donner les même noms. Ainsi, de l’écoute patiente et polie à un intérêt marqué, l’échange entre les deux personnages va peu à peu se transformer et se densifier jusqu’à ce que ce Hughie devienne le nouveau faire-valoir du joueur.

Gilles Cohen et Jacques Tresse dans "Hughie" © Julien Piffaut.
Gilles Cohen et Jacques Tresse dans "Hughie" © Julien Piffaut.
Il semble que "Hughie" n’avait pas été joué depuis Terzieff. Un de ses derniers rôles. Mais avec la nouvelle traduction de Louis-Charles Sirjacq, cette pièce, écrite en 1928, a bénéficié d’un coup de jeune et s’est récupéré un ton dont elle avait certainement besoin. C’est en tout cas sur cette gouaille très new yorkaise des années trente que Jacques Tresse et Gilles Cohen composent avec intelligence leur rôle.

Et les répliques d’Érié sont cinglantes. Elles découvrent un regard cynique (sur la famille notamment) qui décape. Cela fait longtemps que ce parieur invétéré est descendu de son piédestal, ses gloires passées ne sont plus que de doux souvenirs. Il porte la vision d’un monde malade. Pas étonnant d’ailleurs que Jean-Yves Ruf ait accroché sur cette pièce. On retrouve beaucoup de ce qu’il aime mettre en scène : des figures complexes, cependant ramenées à leur simple individualité.

Gilles Cohen et Jacques Tresse dans "Hughie" © Julien Piffaut.
Gilles Cohen et Jacques Tresse dans "Hughie" © Julien Piffaut.
Quant à Hughie, s’il ne parle pas beaucoup, le rôle est d’une difficulté monstre. Tenu superbement par Jacques Tresse, on peut dire qu’il a réussi à se ménager une posture qui lui donne la gueule de l’emploi ! Yeux cernés, au regard de chien battu, l’œil s’allume et le visage se compose peu à peu, le personnage se complexifie à mesure qu’il prête un intérêt à ce que lui raconte ce Smith. L’air, l’attitude, les mimiques de l'acteur, tout rappelle, respire même l’image que l’on peut se faire à cette époque d’un gardien de nuit new yorkais.

Même si Gilles Cohen a peut-être encore un peu de chemin à parcourir pour rendre son personnage encore plus caustique, il n’en reste pas moins que le spectateur assiste à un beau moment de théâtre. Voilà deux rôles très difficiles à mener, deux défis à relever pour ces deux comédiens dont la qualité de leur jeu repose entièrement sur leur attitude et ce qu’ils dégagent. Mais ne passons pas outre une scénographie intelligente : certains accessoires (très peu nombreux) permettent de mettre en avant le monde intérieur de Hughie avec subtilité. On pense entre autre au poste de radio comme prolongement d’un moi intérieur un peu trouble…

Voilà une pièce étonnante de modernité (si ce n’est déjà par sa forme) et à l’humour bien grinçant. Un petit bijou d’une heure, qu’on aimerait bien voir sur nos scènes parisiennes…

"Hughie"

Jacques Tresse dans "Hughie" © Julien Piffaut.
Jacques Tresse dans "Hughie" © Julien Piffaut.
Texte : Eugène O'Neill.
Nouvelle traduction de Louis-Charles Sirjacq.
L’Arche est éditeur et agent théâtral du texte représenté.

Mise en scène : Jean-Yves Ruf.
Assistante à la mise en scène : Flore Simon.
Avec : Gilles Cohen et Jacques Tresse.
Scénographie et costumes : Laure Pichat.
Lumière : Christian Dubet.
Son : Vassili Bertrand.

A été créé du 15 au 19 octobre 2013 à l'Espace des Arts, Scène nationale Chalon-sur-Saône (71).
>> espace-des-arts.com

Tournée :
Du 19 et 20 novembre 2013 : Théâtre de la Renaissance, Oullins-Grand Lyon (69).
Du 26 et 30 novembre 2013 : Théâtre Dijon Bourgogne, Centre dramatique national, Dijon (21).
Du 4 au 22 décembre 2013, Théâtre Vidy-Lausanne, Lausanne, Suisse.

Sheila Louinet
Lundi 28 Octobre 2013

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives








À découvrir

Ah le foot, le foot, le foot… Oui, mais en version féminine, pour une étonnante aventure humaine

Ça commence limite "foutage de gueule", genre numéro de cirque en guise d'attraction préambulaire… Après le combat de catch de nains, pourquoi un match de foot féminin pour ouvrir la kermesse annuelle du journal L'Union à Reims ! Sauf que… les choses vont prendre une tournure inattendue… Avec une coupe du monde à la clé ! C'est la nouvelle et formidable histoire de femmes que nous racontent Pauline Bureau et sa compagnie.

Ah le foot, le foot, le foot… Oui, mais en version féminine, pour une étonnante aventure humaine
Reims, été 68. Dans la perspective d'un événement footballistique important, coach et cadres de l'équipe locale cherche une attraction en préambule de la confrontation sportive… Et pourquoi pas des femmes courant après un ballon, c'est original et rigolo, du jamais vu !* Des filles sur un terrain de foot, voilà un divertissement apte à régaler les mâles… majoritaires sur les gradins.

S'ensuit un appel à candidates qui, à la grande surprise de l'initiateur (Nicolas Chupin), répondent présentes. Mais son étonnement est total quand il les voit taper dans le ballon ; et jouer avec enthousiasme, aisance, rapidité et une immense liberté, sans retenue. Elles ont entre 16 et 32 ans, venant d'horizons différents, et sont bien décidées à faire de cette mauvaise plaisanterie divertissante l'aventure de leur vie.

Et, ici, Pauline Bureau nous rappelle que l'histoire du football féminin est indissociable de l'évolution de la société et de ses luttes. Femmes footballeuses, femmes ouvrières, l'un peut être l'échappatoire de l'autre, enquête historique, en quête d'histoire… Plusieurs aspects de la condition de la femme sont abordés, montrés. Et dans les années soixante, de la famille à l'usine, les exemples ne manquent pas, actualités sociales sur fond de rendement à la chaîne, de taux horaires, flagrantes et énormes disparités de salaires entre les hommes et les femmes (ça a changé ?), etc.

Gil Chauveau
06/12/2019
Spectacle à la Une

"Le Pas Grand Chose" Un regard de côté pour illuminer le monde

Subvertir la pensée commune par des postures intellectuelles radicales, propres à faire passer ce pseudo conférencier circassien pour un autiste Asperger des plus performants, semble le crédo existentiel de cet artiste hors normes. Par le biais de son regard décalé, il recrée sous nos yeux un monde fabuleux, enchantant notre imaginaire et stimulant nos neurones assoupis.

Johann Le Guillerm, dès son apparition sur le plateau, poussant une improbable carriole-bureau à tiroirs, en impose. Son costume, sa cravate, sa tresse impeccable, sa voix monocorde… tout en lui dégage une inquiétante étrangeté mâtinée d'une sérénité au-dessus de tout soupçon. Comme si cet homme d'un autre temps, d'une autre époque, avait accumulé dans les plis de son être un savoir qui nous faisait défaut, nous les prisonniers de la caverne platonicienne condamnés à ne voir en toutes choses que le pâle reflet de nos vies formatées.

"Est-ce que quelqu'un dans la salle pourrait m'indiquer le chemin qui n'irait pas à Rome ?"… Dès sa première adresse au public, le ton est donné : si quelqu'un d'aventure, fort de ses nouveaux savoirs, s'était égaré là, conforté dans l'idée que la terre est ronde (suprême révélation datant d'à peine cinq cents ans) et que l'homme n'est pas maître en sa demeure (Freud, et la découverte de l'inconscient au début des années 1900), il pourrait illico "battre en retraite". Copernic, Galilée, Freud n'ont fait qu'ouvrir la voie… à nous de la poursuivre.

"La science de l'idiot" chevillée au corps, Johann Le Guillerm va faire exploser littéralement le prêt-à-penser confortant des idées manufacturées, fussent-elles actualisées, dupliquées à l'envi par la nécessité d'une reproduction sociale garante de l'ordre décliné par le savoir officiel. Penser autrement le monde, c'est ce qu'il fut amené à faire, d'abord à son corps défendant. Diagnostiqué enfant dys+++ (dyslexique, dysorthographique, etc.), il fut conduit à la rébellion de l'esprit en dessinant d'autres épures. Réflexe de survie.

Yves Kafka
21/12/2019
Sortie à la Une

"À mon bel amour"… Urbain, classique, éclectique et artistique

C'est sous le prisme des danses urbaines, contemporaine et classique que la chorégraphe Anne Nguyen interroge les identités au travers du corps et de son rapport à l'espace où le waacking, le popping, le voguing, le locking et le krump portent leurs signatures au détour de pointes, de balancés, de lock et de bounce.

Noir sur scène, puis un groupe se détache dans une lumière tamisée qui vient dessiner les creux de leurs silhouettes. La musique démarre à un rythme effréné. Au début, tout est homogène, ils forment une seule et même entité dans une intimité qui est balayée par le tempo musical. Comme un pied-de-nez à la sensation scénique d'un sentiment intime qui s'extériorise violemment.

À tour de rôle, comme une réminiscence des années soixante, soixante-dix, quatre-vingt, le waacking, le popping, le voguing, le locking, le krump, en appui des danses contemporaine et classique, apparaissent autour d'un socle artistique commun dans lequel chacun vient se nourrir au même humus. Des différences ? Oui, bien sûr, dans le tempo, la gestique, le rapport au corps, à la scène et à l'autre, mais tout ceci puise dans un même objectif, celle de faire communiquer une sensation, un état d'âme, une volonté farouche ou timide de montrer quelque chose sur le plateau, un ce je-ne-sais-quoi qui fait de l'artiste un buvard aux émotions qui a besoin, pour notre plus grand plaisir, de s'épancher.

Safidin Alouache
10/12/2019