"Do we need a body to dance ?", de Philomène Jander, nous invite à franchir le seuil d'un univers minimaliste faisant écho à celui de Pierre Soulage, peintre dont les nuances de noir nous éclairent au-delà de sa disparition… Dans un silence abyssal, une forme tout de blanc vêtue émerge de l'obscurité profonde qui la dérobait à nos yeux pour prendre lentement possession du plateau tendu d'une toile d'un noir intact. Au gré de ses déplacements elliptiques, plus ou moins assurés, plus ou moins libérés, la danseuse va essaimer – au seul bruit du crissement des cristaux sous ses pas – le sel s'écoulant de la combinaison intégrale qui le contenait.
Délesté ainsi progressivement des vingt-cinq kilos de matière minérale qui contraignaient sa démarche la rendant improbable, son corps en mouvement va inscrire les arabesques de son passage sur ce sol noir jusqu'à en gommer l'existence, comme des traces cristallines magnifiées sous l'effet des lumières blanches dessinant les courbes de niveau d'un parcours ascensionnel… Aventure poétique libérant l'essence de gestes affranchis de toute histoire ancienne, "Do we need a body to dance ?" fait figure d'épure chorégraphique qui, en dépouillant de toutes pesanteurs, distille une sérénité irradiante.
Délesté ainsi progressivement des vingt-cinq kilos de matière minérale qui contraignaient sa démarche la rendant improbable, son corps en mouvement va inscrire les arabesques de son passage sur ce sol noir jusqu'à en gommer l'existence, comme des traces cristallines magnifiées sous l'effet des lumières blanches dessinant les courbes de niveau d'un parcours ascensionnel… Aventure poétique libérant l'essence de gestes affranchis de toute histoire ancienne, "Do we need a body to dance ?" fait figure d'épure chorégraphique qui, en dépouillant de toutes pesanteurs, distille une sérénité irradiante.
"Hauts cris (Miniature)", de Vincent Dupont, plonge dans une tout autre atmosphère, mis à part l'étrangeté salutaire (inquiétante ici) ressentie au contact de ces deux propositions… Assis sur un tronc, face à "l'écorché" d'une pièce meublée à l'ancienne, un homme de dos semble plongé dans un nuage de pensées anciennes. On comprendra que ce qui l'obsède, l'homme, c'est un passé qui n'arrête pas de passer en lui, un passé dont il n'a le pouvoir de faire taire les cris… Échos de ceux des é-crits d'Agrippa d'Aubigné faisant entendre dans "Les Tragiques" les supplices des protestants égorgés lors des massacres institués lors des Guerres de religion, hauts cris dont les résonances résonnent en lui pour le crucifier sur place.
Soutenu par l'intensité stridente d'une musique saturant l'espace, l'homme va sortir de sa torpeur pour - dans les ombres et lumières éclairant la pièce vide de vie - explorer l'espace hanté par les murmures inarticulés de ces habitants disparus. Rampant au sol, à quatre pattes, sur ses pieds branlants, il est comme une bête affolée se lançant corps et âme à la recherche de survivants qu'il sait ne pas trouver, personne ne survivant… à sa propre vie. N'ayant d'autre secours que ses cris lancés vers les cieux, vides de toute réponse, une violence irrépressible le traverse de part en part. Tronçonneuse en mains, il n'aura alors de cesse de faire exploser meubles, fauteuils, cloisons frappés d'inutilité, accordant sa fureur (de vivre ?) à celle d'Agrippa d'Aubigné qui, des siècles auparavant, concluait : "Le lieu de mon repos est une chambre peinte/De mil os blanchissants et de têtes de morts/Dans le corps (cor) de la mort j'ai enfermé ma vie"… Émotions (Majuscules) sonores, visuelles et plus encore…
Soutenu par l'intensité stridente d'une musique saturant l'espace, l'homme va sortir de sa torpeur pour - dans les ombres et lumières éclairant la pièce vide de vie - explorer l'espace hanté par les murmures inarticulés de ces habitants disparus. Rampant au sol, à quatre pattes, sur ses pieds branlants, il est comme une bête affolée se lançant corps et âme à la recherche de survivants qu'il sait ne pas trouver, personne ne survivant… à sa propre vie. N'ayant d'autre secours que ses cris lancés vers les cieux, vides de toute réponse, une violence irrépressible le traverse de part en part. Tronçonneuse en mains, il n'aura alors de cesse de faire exploser meubles, fauteuils, cloisons frappés d'inutilité, accordant sa fureur (de vivre ?) à celle d'Agrippa d'Aubigné qui, des siècles auparavant, concluait : "Le lieu de mon repos est une chambre peinte/De mil os blanchissants et de têtes de morts/Dans le corps (cor) de la mort j'ai enfermé ma vie"… Émotions (Majuscules) sonores, visuelles et plus encore…
"Failles", de Joëlle Sambi, introduit dans un tout autre registre, celui du récit personnel ourdi par la grande Histoire, celle de la colonisation et décolonisation du Congo. Originaire de Kinshasa – qu'elle a quitté lors de la décolonisation pour pouvoir suivre des études –, elle y retourne, vingt-trois ans après, lors des obsèques de sa mère avec laquelle, depuis son exil en Belgique, elle n'était plus reliée que par téléphone… Comment faire œuvre (artistique, politique) de l'histoire personnelle d'un "je" ordinaire ? En mettant en perspective la (dé)construction de ce "je" avec d'autres en-jeux, ceux de la grande Histoire.
Souriante et grave, porteuse des failles qui l'ont construite, et accompagnée de ses fantômes bien vivants, d'enregistrements sonores et filmés, de musiques amplifiées, Joëlle Sambi va occuper l'espace du plateau avec force et sensibilité… Autour du cercueil – qu'elle évoque en le désignant d'un geste ample –, c'est toute une communauté mémorielle qui s'apprête à revivre… Femmes regroupées sur des nattes, hommes sur des chaises plastiques, table où sont disposés généreusement fruits et gâteaux, autant de capsules de la mémoire vive d'un pays dont elle a été si longtemps absente.
Souriante et grave, porteuse des failles qui l'ont construite, et accompagnée de ses fantômes bien vivants, d'enregistrements sonores et filmés, de musiques amplifiées, Joëlle Sambi va occuper l'espace du plateau avec force et sensibilité… Autour du cercueil – qu'elle évoque en le désignant d'un geste ample –, c'est toute une communauté mémorielle qui s'apprête à revivre… Femmes regroupées sur des nattes, hommes sur des chaises plastiques, table où sont disposés généreusement fruits et gâteaux, autant de capsules de la mémoire vive d'un pays dont elle a été si longtemps absente.
Tout le cœur de l'Afrique, battant dans son chant amplifié par un synthétiseur, amorcera le récit des chaînes coloniales ayant entravé sa mère ; une mère dont l'affection lui a cruellement manqué, fille exilée à Bruxelles, exploitée lors des congés d'été comme femme de chambre dans un hôtel luxueux…
Des extraits de film rappelleront à nos mémoires paresseuses les villages entiers incendiés, les cultures locales évidées d'elles-mêmes, les milliers d'âmes gangrénées par les rapports de domination, les ignominies subies et les insultes "parce que nous étions des nègres", une violence coloniale ordinaire infiltrée dans chaque parcelle de vie jusqu'à la mort, où la femme noire est abandonnée à ses souffrances et son nom écorché… Visage des failles béantes causées par la colonisation… mais aussi fierté – actée sur ce plateau – d'être du peuple qui a mené la lutte pour la liberté, contre l'esclavage du peuple noir.
Des extraits de film rappelleront à nos mémoires paresseuses les villages entiers incendiés, les cultures locales évidées d'elles-mêmes, les milliers d'âmes gangrénées par les rapports de domination, les ignominies subies et les insultes "parce que nous étions des nègres", une violence coloniale ordinaire infiltrée dans chaque parcelle de vie jusqu'à la mort, où la femme noire est abandonnée à ses souffrances et son nom écorché… Visage des failles béantes causées par la colonisation… mais aussi fierté – actée sur ce plateau – d'être du peuple qui a mené la lutte pour la liberté, contre l'esclavage du peuple noir.
"Méditation", de Stéphanie Aflalo, développe un sens de l'humour (noir) à désarçonner les plus zélés entrepreneurs des pompes funèbres ou les doctes philosophes dissertant sur le sujet, sérieux s'il en est, de la Mort… Trois conférenciers au visage passé au blanc de clown – recouvert de crème solaire, on n'est jamais trop prudent – attablés devant trois crânes solidaires vont dans un bel ensemble évoquer ce que le mot et la chose leur évoquent.
Après une présentation d'eux-mêmes par eux-mêmes, énoncée avec un sérieux préfigurant l'inanité abyssale de leurs propos – "Bonjour, moi, c'est Jérôme Chaudière… ou Ballon d'eau chaude ou Cumulus…" –, chacun y ira de ses propres associations libres (très libres). Rivalisant d'airs pénétrés, de gestes à l'appui, ils énonceront des trouvailles aux résonances… mortelles. Un exemple de ce florilège ? La première prise de paroles délivrée par la cheffe des penseurs réunis : "La mort, c'est – silence concentré… – comme un feu rouge éternel sur la route du temps".
De saillies en saillies, interrompues par deux pauses de méditation comportementale (dont une salutation au soleil…), d'un aparté adressé à une vieille dame rétive à laisser sa place sur le manège de la vie (conférenciers ayant besoin qu'elle débranche son respirateur pour recharger leur Game Boy…), ou encore d'accompagnements sonores délivrés par une bouche inspirée imitant à s'y tromper une chasse d'eau ultra-puissante engloutissant en un clin d'œil toute une existence, les trois philosophes pétris de sagesse illuminative finiront par se faire surprendre par la sonnerie interrompant brutalement leurs élucubrations terrestres…
Une parenthèse d'intelligence à vif et d'humour distancié faisant mortellement mouche… car ne l'oublions pas, ainsi va la vie qu'à la fin "nonobstant, on retourne au compost".
◙ Yves Kafka
Vus lors de deux parcours, les 20 et 23 janvier 2026, dans le cadre du Festival Trente Trente (23ᵉ Rencontres de la forme courte dans le spectacle vivant) de Bordeaux Métropole (du 17 au 28 janvier 2026).
Après une présentation d'eux-mêmes par eux-mêmes, énoncée avec un sérieux préfigurant l'inanité abyssale de leurs propos – "Bonjour, moi, c'est Jérôme Chaudière… ou Ballon d'eau chaude ou Cumulus…" –, chacun y ira de ses propres associations libres (très libres). Rivalisant d'airs pénétrés, de gestes à l'appui, ils énonceront des trouvailles aux résonances… mortelles. Un exemple de ce florilège ? La première prise de paroles délivrée par la cheffe des penseurs réunis : "La mort, c'est – silence concentré… – comme un feu rouge éternel sur la route du temps".
De saillies en saillies, interrompues par deux pauses de méditation comportementale (dont une salutation au soleil…), d'un aparté adressé à une vieille dame rétive à laisser sa place sur le manège de la vie (conférenciers ayant besoin qu'elle débranche son respirateur pour recharger leur Game Boy…), ou encore d'accompagnements sonores délivrés par une bouche inspirée imitant à s'y tromper une chasse d'eau ultra-puissante engloutissant en un clin d'œil toute une existence, les trois philosophes pétris de sagesse illuminative finiront par se faire surprendre par la sonnerie interrompant brutalement leurs élucubrations terrestres…
Une parenthèse d'intelligence à vif et d'humour distancié faisant mortellement mouche… car ne l'oublions pas, ainsi va la vie qu'à la fin "nonobstant, on retourne au compost".
◙ Yves Kafka
Vus lors de deux parcours, les 20 et 23 janvier 2026, dans le cadre du Festival Trente Trente (23ᵉ Rencontres de la forme courte dans le spectacle vivant) de Bordeaux Métropole (du 17 au 28 janvier 2026).
"Do we need a body to dance ?"
Danse - Création 2024 (Espace Pasolini, Valenciennes).
Chorégraphe interprète : Philomène Jander.
Regard extérieur : Christine de Smedt et Arthur Eskenazi.
Lumières : Sophie Lepoutre et Thea Capitanio.
Costume : Philomène Jander et Michèle Calmeil.
Durée : 30 minutes.
Représenté les 20 et 21 janvier 2026 au tnba de Bordeaux à 19 h (Parcours 1) et 21 h 30 (Parcours 2).
Danse - Création 2024 (Espace Pasolini, Valenciennes).
Chorégraphe interprète : Philomène Jander.
Regard extérieur : Christine de Smedt et Arthur Eskenazi.
Lumières : Sophie Lepoutre et Thea Capitanio.
Costume : Philomène Jander et Michèle Calmeil.
Durée : 30 minutes.
Représenté les 20 et 21 janvier 2026 au tnba de Bordeaux à 19 h (Parcours 1) et 21 h 30 (Parcours 2).
"Hauts cris (Miniature)"
Danse - Création 2005 (Les Laboratoires d'Aubervilliers).
Chorégraphie et interprétation : Vincent Dupont.
Son : Thierry Balasse.
Lumière : Yves Godin.
Texte : Agrippa d'Aubigné.
Travail de la voix : Valérie Joly.
Décor : Boris Jean.
Régie plateau : Sylvain Giraudeau.
Régie son : Brice Kartmann / Maxime Fabre.
Collaboration artistique : Myriam Lebreton.
Durée : 40 minutes.
Représenté les 20 et 21 janvier 2026 au tnba de Bordeaux à 20 h 15.
Danse - Création 2005 (Les Laboratoires d'Aubervilliers).
Chorégraphie et interprétation : Vincent Dupont.
Son : Thierry Balasse.
Lumière : Yves Godin.
Texte : Agrippa d'Aubigné.
Travail de la voix : Valérie Joly.
Décor : Boris Jean.
Régie plateau : Sylvain Giraudeau.
Régie son : Brice Kartmann / Maxime Fabre.
Collaboration artistique : Myriam Lebreton.
Durée : 40 minutes.
Représenté les 20 et 21 janvier 2026 au tnba de Bordeaux à 20 h 15.
"Failles"
Performance - Création 2026.
Conception : Joëlle Sambi.
Avec : Joëlle Sambi.
Durée : 40 minutes.
A été représenté les 22 et 23 janvier 2026 au Glob Théâtre de Bordeaux à 20 h.
Performance - Création 2026.
Conception : Joëlle Sambi.
Avec : Joëlle Sambi.
Durée : 40 minutes.
A été représenté les 22 et 23 janvier 2026 au Glob Théâtre de Bordeaux à 20 h.
"Méditation"
Théâtre - Création 2024 (Festival d'Avignon, Jardin de la Vierge, dans le cadre de "Vive le sujet ! Tentatives").
Écriture : Stéphanie Aflalo.
Mise en scène : Stéphanie Aflalo.
Avec : Stéphanie Aflalo, Grégoire Schaller et Jérôme Chaudière, interprète de la Compagnie de l'Oiseau-Mouche.
Collaboration chorégraphique et dramaturgique : Grégoire Schaller.
Durée : 35 minutes.
A été représenté les 22 et 23 janvier 2026 au Glob Théâtre de Bordeaux à 21 h.
Tournée
24 et 25 mars 2026 : Le Volcan - Scène nationale, Le Havre (76).
Festival Trente Trente
23ᵉ Rencontres de la forme courte dans les arts vivants et performatifs
Ces rencontres ont eu lieu du 17 au 28 janvier 2026.
Les Marches de l'Été, 17, rue Victor Billon, Le Bouscat.
Téléphone : 05 56 17 03 83.
>> trentetrente.com
Théâtre - Création 2024 (Festival d'Avignon, Jardin de la Vierge, dans le cadre de "Vive le sujet ! Tentatives").
Écriture : Stéphanie Aflalo.
Mise en scène : Stéphanie Aflalo.
Avec : Stéphanie Aflalo, Grégoire Schaller et Jérôme Chaudière, interprète de la Compagnie de l'Oiseau-Mouche.
Collaboration chorégraphique et dramaturgique : Grégoire Schaller.
Durée : 35 minutes.
A été représenté les 22 et 23 janvier 2026 au Glob Théâtre de Bordeaux à 21 h.
Tournée
24 et 25 mars 2026 : Le Volcan - Scène nationale, Le Havre (76).
Festival Trente Trente
23ᵉ Rencontres de la forme courte dans les arts vivants et performatifs
Ces rencontres ont eu lieu du 17 au 28 janvier 2026.
Les Marches de l'Été, 17, rue Victor Billon, Le Bouscat.
Téléphone : 05 56 17 03 83.
>> trentetrente.com





























