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Coulisses & Cie

"Espace Pasolini"… Une bien belle fabrique artistique et humaniste !

Focus sur un établissement où se côtoient résidence, recherche, créativité et transmission. Rencontre avec la directrice de l'Espace Pasolini, Nathalie Le Corre, afin de découvrir ce qui fait l'ADN et l'humus de cette structure implantée à Valenciennes et présente depuis plus de trente ans dans toute sa région par ses manifestations autant audacieuses, créatives que sociales.



Festival Next 2024 © Didier Crasnault.
Festival Next 2024 © Didier Crasnault.
C'est un laboratoire artistique au cœur de Valenciennes. La désignation n'est pas choisie au hasard, elle est celle, officielle, de ce lieu situé dans un bâtiment aux vieilles pierres où les pas d'Henri Wallon (1812-1904), de Nungesser (1892-1927) voire des Ursulines ou de Mme d'Épinay (1726-1783) ont pu y faire écho tant l'endroit semble avoir épousé les époques passées.

Nous avons rencontré, lors des deux dernières éditions du festival Next en novembre 2022 et 2023, Nathalie Le Corre, directrice de l'Espace Pasolini, que nous avons ensuite interviewée début janvier. Née à Maubeuge, comédienne pendant une quinzaine d'années, puis assistante à la mise en scène et à la dramaturgie, elle a dirigé la compagnie théâtrale à l'origine de l'Espace Pasolini avant d'en prendre ensuite aussi sa direction.

Lieu fondé en 1991 par Philippe Asselin, dramaturge et metteur en scène, avec le "jeune théâtre international", ils ont loué, devenu ensuite leur propriété en 2020, un entrepôt industriel qu'ils ont transformé en lieu de répétitions et de spectacles. Celui-ci découvre actuellement une grande cour ouverte à l'extérieur. Deux grands bâtiments abritent, entre autres, un plateau de 11 m x 10 m d'une jauge de 70 personnes et un studio, bétonné au sol, dédié aux performances.

© Espace Pasolini.
© Espace Pasolini.
Le champ artistique a ensuite évolué vers la danse après la rencontre avec Alain Buffard (1960-2013) en 1998. Le chorégraphe et danseur français a estimé que le lieu était fait pour la danse. Ensuite est né le festival "lignes de corps" où sont venus, entre autres, Boris Charmatz, Xavier Le Roy, Claudia Triozzi, Jérôme Bel et La Ribot. Une autre grande rencontre a été celle avec l'actrice italienne Laura Betti (1927-2004) lors de l'inauguration de la structure. Elle est revenue en 1992 pour son interprétation de "Una disperata vitalità" (La vitalité désespérée) puis en 1994 pour un cycle cinéma où étaient projetés cinq-six films de Pasolini (1922-1975).

Par son histoire et sa raison d'être, l'Espace Pasolini est un endroit complice des artistes, du public et de la région, complicité qui s'établit sur une relation forte entre une œuvre, son créateur et son public. Ce sont les pierres angulaires de l'Art que la structure s'attache à mettre en exergue depuis ses débuts. Nathalie Le Corre dirige toutes ces actions dans des projets de créations, de résidences, d'insertions sociales et professionnelles. Philippe Asselin y développe depuis huit ans un laboratoire sonore où il travaille, de façon expérimentale, sur les percussions et la musique électronique afin d'accompagner des danseurs dans leurs créations.

Elle s'attache aussi à faire transmission, nous rappelle-t-elle à plusieurs reprises, comme la compagnie théâtrale à ses origines l'avait fait pendant de longues années pour les écoles maternelles jusqu'à l'université, dans un travail soutenu de sensibilisation sur le théâtre et la poésie. C'est avec cet ADN que leur rapport au public et leur implantation dans la région se sont construits.

Ce travail de transmission a aussi été engagé dans le projet "Les traversées sensibles", qui a duré en 2016 et 2017, avec les patients du centre de cancérologie "Les dentellières". Il se poursuit sous une autre forme avec "S'inventer", qui a débuté en 2019, où durant 2 à 5 jours, par groupe de 10 à 12 personnes, des jeunes entre 18 et 25 ans, qui se cherchent et ont perdu pied scolairement et socialement, se retrouvent pour faire un travail sur le mouvement, l'énergie, l'intention, la volonté afin de comprendre ce qu'est un collectif dans le but de réussir à faire équipe en étant à l'écoute de soi et de l'autre. Ce projet est en partenariat avec "Réussir en Sambre - Avesnois" et des missions locales.

Nathalie Le Corre © Alexandre Lard.
Nathalie Le Corre © Alexandre Lard.
Autre projet lié à la même thématique est "La relève", débuté en 2021. Il consiste à accompagner et soutenir des jeunes, au sortir de leur école de danse contemporaine, avec des chorégraphes. L'objectif est que ce temps de résidence leur permette d'acquérir un art de la création afin de les préparer au professionnalisme.

Nathalie Le Corre lie l'art autant aux créateurs qu'au public, l'œuvre autant à sa représentation qu'à ses répétitions, le spectateur autant curieux du cheminement créatif que du spectacle sur scène. La structure propose en effet une immersion du public dans les différents jalons d'une création autour d'ateliers, de répétitions, de débats et de discussions avec les artistes. Avec la transmission, c'est l'ADN même de l'Espace Pasolini.

L'approche est de travailler sur du long terme avec eux. "Le temps est notre ami" et l'équipe accueille, en moyenne, cinq à six productions sur dix ans d'un même artiste. Depuis les débuts, ce rythme et cette fréquence l'ont été pour plusieurs d'entre eux, permettant ainsi au public de les suivre sur plusieurs de leurs créations. Ceux-ci ne sont pas ainsi, pour les spectateurs, la découverte à un moment donné de leurs œuvres, objets de production, mais le résultat probable de tâtonnements, d'approches plurielles et d'évolutions dans leurs parcours, car l'Espace Pasolini "n'accueille pas des spectacles, mais travaille avec des artistes" et que "c'est important que le public comprenne que les spectacles (…) sont quelque chose qui se vit dans le temps…".

Les festivals sont aussi très importants. Cofondateur de Next (2008) durant lequel l'Espace Pasolini, La Rose des vents, les Théâtres de Courtrai et la Maison de la Culture de Tournai ont décidé d'arrêter leurs manifestations respectives. C'est le cas aussi pour "Lignes de corps" (2000) pour le premier, afin de créer ce festival des arts vivants contemporains dans seize villes de l'Eurométropole Lille-Courtrai-Tournai et à Valenciennes. Au printemps de chaque année, les "Instants magnétiques" sont aussi un autre moment fort pour la structure avec, entre autres, les représentations des créateurs venus en résidence pendant maximum dix jours pour chacun.

Autre manifestation de l'Espace Pasolini est "Carrefour international" (2002) qui se déroule tous les deux ans en mai-juin. Ce festival nomade va, avec 7 à 10 artistes traditionnels, à la rencontre de villages, bourgs, mairies, salles des fêtes et écoles du territoire du Valenciennois pendant un mois. Il y a été présenté, entre autres et au travers de leurs arts respectifs, un iranien avec son oud, un mauritanien avec son ardîn, des aborigènes d'Australie et des papous de Nouvelle-Guinée. Le laboratoire artistique travaille avec des ethnomusicologues pour cette manifestation. Une soirée de clôture est organisée au Phénix où ceux-ci créent une unique fois un spectacle.

© Espace Pasolini.
© Espace Pasolini.
Le prix de la billetterie à l'Espace Pasolini est de 6 €, à l'image du lieu ouvert à tous. De 2021 à 2023, comme les subventions de la région et de la ville avaient été maintenues lors de la pandémie de la Covid, la structure avait décidé la gratuité de ses spectacles.

Ainsi, côté scène et côté coulisses, les cohérences artistiques et politiques sont calées sur les mêmes fondamentaux de transmission, de recherches, de créations, de rencontres et de découvertes afin de créer des synergies. Du jeune déclassé à la personne atteinte de maladie, de l'étudiant qui doit faire ses armes pour monter son projet artistique au créateur dans ses tâtonnements et réalisations, l'Espace Pasolini est une grande maison de l'Art et un acteur social important dans son approche autant audacieuse dans ses projets qu'humaniste dans son rapport au monde, aux autres et à l'Ailleurs.

Festival Next 2024 © Didier Crasnault.
Festival Next 2024 © Didier Crasnault.
"L'Espace Pasolini"
Fondateur : Philippe Asselin.
Directrice : Nathalie Le Corre.
Responsable technique : Sophie Lepoutre.
Actions de territoire : Marie-Odile Raux.
Communication, billetterie : François Drapeaud.
Agent d'entretien : Giuseppe Allegra.
Médiation : Nina Buondelmonte.

2, rue Salle Le Comte, Valenciennes (59).
Tél. : 03 27 32 23 00.
accueil@espacepasolini.fr
>> espacepasolini.fr

Safidin Alouache
Mercredi 24 Janvier 2024

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"Notre vie dans l'art", 1923-2023, "le siècle, il a passé"… et rien de nouveau à l'est… Un flamboyant Tchekhov contemporain

"La vie, elle a passé, on a comme pas vécu…", ainsi parlait Firs, le vieux valet de chambre de "La Cerisaie" d'Anton Tchekhov, pièce écrite dans le domaine de son ami comédien et metteur en scène Constantin Stanislavski… C'est ce même Constantin Stanislavski, auteur en son temps d'une "Notre vie dans l'art", qui se retrouve au cœur de la pièce éponyme écrite et mise en scène par Richard Nelson, auteur, metteur en scène américain et tchékhovien dans l'âme. Et si l'argument – "Conversations entre acteurs du Théâtre d'Art de Moscou pendant leur tournée à Chicago, 1923" – n'a pas changé d'un iota, ses échos contemporains sont eux particulièrement troublants.

© Vahid Amampour.
Quand, dans le cadre du Festival d'Automne, le Théâtre du Soleil ouvre grand ses portes monumentales de la Cartoucherie à cette nouvelle version de "Notre vie dans l'art", on se dit que ce choix ne peut rien devoir à un quelconque hasard… Et quand on découvre que c'est à Ariane Mnouchkine que l'on doit la traduction de la pièce, et que ce sont ses propres comédiens formés selon les canons artistiques animant son travail que dirige ici Richard Nelson, on n'est nullement surpris de reconnaître là le mantra commun à leurs deux univers : faire du théâtre une caisse de résonances de l'histoire en cours.

Dominant le plateau, comme dans un amphithéâtre antique, des rangées de gradins se font face. Entre une troupe de comédiens en costume de ville. Ils s'affairent à remettre en place les chaises renversées sur la longue table rectangulaire occupant l'espace central, ainsi qu'on peut le faire lorsque l'on revient dans une maison après absence. Il y a là Kostia (Constantin Stanislavski, directeur et acteur du Théâtre de Moscou), Vania, Richard (ancien acteur du même théâtre, exilé lui aux États-Unis), Olga (veuve d'Anton Tchekhov), Vassia et Nina (couple en proie aux tourments de la jalousie amoureuse), Lev et Varia, Masha et Lida, et Petia (jeune acteur soupçonné d'accointances avec les dirigeants de l'Union Soviétique).

Yves Kafka
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© Pics.
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