Quantcast
La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

"Des Territoires (… Et tout sera pardonné ?)" : La fragilité promue au rang de force révolutionnaire

Baptiste Amann est né à Avignon où il a grandi dans un pavillon de cité ouvrière au mitan des années quatre-vingt. Faut-il voir dans cette double assignation - être né dans la ville de l'un des deux plus grands festivals de théâtre au monde, et avoir vécu dans un pavillon de cité - le ferment de sa vocation à porter au plateau les tribulations d'une fratrie inscrite dans "des territoires" prédéterminés socialement ?



© Yohann Pisiou.
© Yohann Pisiou.
Yves Kafka - En chantre de la déstructuration spatio-temporelle, votre trilogie construit des temporalités improbables. Ainsi, après la Révolution française "incarnée" par les ossements de Condorcet faisant irruption dans notre contemporanéité, c'est la Commune de Paris sous les traits de Louise Michel qui déboulait dans le pavillon de banlieue habitée par la même fratrie. Là, pour ce troisième volet des "Territoires", c'est au tour de l'égérie de la révolution algérienne, Djamila Bouhireb, d'être "projetée" sur l'avant-scène… Pourquoi ce besoin impérieux de convoquer la grande Histoire ?

Baptiste Amann - Dès le départ l'intuition a été de ne pas vouloir en rester aux limites d'une fresque familiale, mais de l'inscrire cette histoire dans une temporalité historique qui la booste, la bouscule. Le pavillon de banlieue - lieu principal de l'action - symbolise la banalité de la reproduction du même dont cette fratrie hérite. Ainsi, la sœur et ses frères sont-ils les héritiers d'un patrimoine sans prestige et apparaissent vite comme les représentants d'une génération taxée aujourd'hui de désenchantement. L'irruption de figures révolutionnaires porteuses d'idéaux de liberté intervient alors comme un appel à l'aide, une dimension qui transcende "l'ordinaire" du repli sur soi. Que vont-ils en faire de cet "héritage" ?

De plus, nous sommes au théâtre… Ma pièce très autobiographique s'inscrivant dans la ville où j'ai grandi, j'ai ressenti le besoin de créer du trouble afin d'échapper au piège du réalisme. On n'est pas, non plus, dans un respect total de l'archive d'un théâtre documenté historiquement, on s'autorise à tordre la réalité historique pour mieux alimenter la vraisemblance de la fiction.

La lecture de Walter Benjamin et de sa critique du concept de temps, considéré non comme continu et linéaire mais comme un continuum fracturé dont les générations s'emparent de là où elles en sont de leur itinéraire, m'a invité à vouloir créer sur le plateau un horizon d'attentes plus poétique que politique. Ainsi de Pierre Reverdy qui dit que, pour créer une image sensible, il faut deux focales suffisamment éloignées et suffisamment proches pour qu'elles aient leur autonomie propre tout en participant au tableau général. C'est pourquoi, tout en convoquant ces figures historiques, je n'ai pas voulu créer une "surimpression" guidant les consciences actuelles mais ai veillé à laisser une large place au champ inconscient.

Deleuze et Guattari disaient qu'un territoire n'existe que si on peut en sortir. C'était bien là une invitation pour nos "Territoires" à être un laboratoire, à accepter que les trois jours de l'action fictionnelle - jour qui précède l'enterrement des parents, les funérailles, et jour qui s'ensuit - s'étirent sur sept ans de notre travail et soient ainsi soumis à nos propres évolutions.

© Yohanne Lamoulière/Tendance Floue.
© Yohanne Lamoulière/Tendance Floue.
"Laisser une large place au champ inconscient"… On remarquera la place de choix que vous offrez dans vos créations à deux figures féminines légendaires ; l'autre figure de proue étant certes un homme, mais un homme mort… Faut-il voir là un parti pris même "inconscient" ? La femme serait-elle - si ce n'est l'avenir de l'homme - celui de la société ?

B. A. - Les hommes et les femmes sont pour moi porteurs des mêmes enjeux sociétaux et, sur ce plan, je ne les différencierai pas… Le besoin dramaturgique d'équilibrer la fratrie (trois frères et une sœur) m'a conduit tout simplement à apporter un contrepoids à cette féminité un peu écrasée dans cet univers masculin. Ce qui me semble certain c'est que, quand je travaille avec les acteurs et actrices, le sexe d'appartenance n'entraîne aucunement un changement d'approche dans les solutions à trouver ensemble.

Cependant - et je n'attribue pas exclusivement à la femme cette potentialité -, je pense que ce qui peut constituer un devenir révolutionnaire, c'est la fragilité. Poser la vulnérabilité comme préalable à un avenir souhaitable et non pas la brutalité, l'écrasement. Reconnaître en chacun la vulnérabilité serait construire des zones de détente propres à s'extraire de l'emprise de thèmes éruptifs (cf. les débats identitaires) sans autre issue que l'affrontement mortifère. Faire société à partir de nos fragilités et non vouloir les occulter.

Abelmalek Sayad a montré de son côté la fragilité des émigrés immigrés ouvrant sur des lendemains à reconstruire. De même ces figures féminines révolutionnaires sont - dans leur fragilité même - des invitations à considérer la force phénoménale qui résulte de leur vulnérabilité.

Vous vous plaisez à dire que votre "projet de trilogie est animé par la mise en œuvre d'une pensée de l'agir". D'ailleurs, on bouge beaucoup sur le plateau… Action, réaction, déflagration révolutionnaire ? Le dramaturge que vous êtes, comment articule-t-il ces trois étages de "la mise à feu" des acteurs ?

B. A. - Ça commence par la déflagration. Ensuite, on réagit. Enfin, on agit… La déflagration, c'est la mort des parents saturant la première pièce (1) envahie par l'hystérie collective liée au choc du deuil. La deuxième pièce (2) est le lieu de la colère battant son plein jusqu'à assombrir la scénographie de la confusion qu'elle porte en elle. Enfin la troisième pièce serait celle de la réconciliation, ou du moins le volet ouvrant sur une réparation - non une réparation qui conclurait, mais une réparation qui préparerait à un autre scénario plus enviable. À voir…

Le projet final serait de pouvoir présenter à la suite les trois volets "Des Territoires", les faire résonner entre eux, afin de rendre sensible le fil reliant ces trois étapes traversées par des anachronismes historiques "en rhizomes", eux-mêmes pouvant faire écho en filigrane à des figures humanistes comme celles de Camus ou de Badinter. C'est dans le trouble flouté que l'image se forme dans la rétine du spectateur, libre de ses associations pour construire ses propres "territoires".

(1) Des territoires (Nous sifflerons la Marseillaise…) en 2015.
(2) Des territoires (… D’une prison l’autre…) en 2017.

Des Territoires (… Et tout sera pardonné ?)

© Yohann Pisiou.
© Yohann Pisiou.
Texte et mise en scène : Baptiste Amann.
Texte à paraître aux Éditions Théâtre Ouvert/Tapuscrit.
Assistante à la mise en scène : Amélie Enon.
Avec : Solal Bouloudnine, Alexandra Castellon, Nailia Harzoune, Yohann Pisiou, Samuel Réhault, Lyn Thibault, Olivier Veillon.
Régie générale et construction décor : Nicolas Brun.
Création lumière : Florent Jacob.
Création sonore, Léon Blomme.
Costumes : Suzanne Aubert.
Durée estimée : 2 heures.

Résidences de création
Du 15 au 20 octobre 2018 : résidence écriture La Gare Franche, Marseille (13).
Du 15 au 19 avril 2019 : résidence La Gare Franche, Marseille (13).
Du 27 mai au 14 juin 2019 : EPAT - chantier dramaturgique, Théâtre Ouvert, Paris (75).
Du 9 au 28 septembre 2019 : résidence de création TnBA, Bordeaux (33).
Du 16 octobre au 5 novembre 2019 : résidence de création, Comédie de Béthune - CDN, Béthune (62).
Du 6 au 9 novembre 2019 : création à la Comédie de Béthune - CDN, Béthune (62).

Tournée 2019/2020 (en cours)
14 et 15 novembre 2019 : Le Merlan - scène nationale, Marseille (13).
19 novembre 2019 : La Garance - Scène nationale, Cavaillon (84).
Du 27 novembre au 13 décembre 2019 : Théâtre de la Bastille, Paris (75).
Du 28 janvier au 1er février 2020 : TnBA - Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine, Bordeaux (33).
12 mars 2020 : L'Empreinte - Scène nationale de Brive-Tulle, Brive-la-Gaillarde (19).
Du 18 au 20 mars 2020 : Théâtre Sorano, Toulouse (31).
Du 31 mars au 3 avril 2020 : Théâtre Dijon Bourgogne - CDN, Dijon (21).

Yves Kafka
Lundi 7 Octobre 2019

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives


Brèves & Com


Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.






    Aucun événement à cette date.



À découvrir

Fred Pallem et Le Sacre du Tympan racontent les Fables de La Fontaine

Excellente idée que celle de Fred Pallem, musicien compositeur aux multiples talents et goûts musicaux, de revisiter avec quelques belles notes revigorantes "Les Fables de La Fontaine", quatorze plus précisément, qui sont racontées par une belle "brochette" d'artistes, des fidèles parmi les fidèles ou des - nouvellement ! - copains et copines.

Concert
En ces temps si particuliers, où nous sommes coincés - petits et grands - dans nos lieux de vie, notre disponibilité pour lire, écouter, songer, affabuler, s'évader sur des histoires anciennes ou nouvelles, est grande. C'est l'occasion aussi de redécouvrir nos classiques, mais en mode inédit, portés par des phrasés mélodiques et des conteurs aux personnalités affirmées et talentueuses.

S'il y a bien un compositeur à qui l'on ne peut pas reprocher de raconter des fables, c'est bien Fred Pallem. En plus de vingt ans de compositions et de concerts, jamais il ne se répète. Depuis son premier album avec sa formation "Le Sacre du Tympan" (en 2002) jusqu'à sa dernière "Odyssée" en 2018, en passant par ses passions cinématographiques - "Soundtrax" (2010), "Soul Cinéma" (2017) -, voire celles aux dessins animés de son enfance - Cartoons (2017) - et à des compositeurs comme François de Roubaix, jamais il n'a cessé d'innover, de créer.

Mais ce que l'on sait moins, c'est que Fred Pallem est également un amoureux des mots. On peut le constater avec les multiples collaborations qu'il a eues avec des chanteurs et chanteuses comme Lavilliers, Barbara Carlotti, MC Solaar, Clarika, etc. Mais aujourd'hui, avec ce nouvel album, les mots prennent le devant. "Tout d'abord, j'avais envie de composer de la musique autour d'une voix parlée ; m'imprégner du rythme des mots et de leurs sons, ressentir le tempo de la diction, puis écrire de la musique à partir de cela. Nous avons donc enregistré les voix en premier et les musiques ensuite."

Gil Chauveau
15/11/2020
Spectacle à la Une

"Rabudôru, poupée d'amour" Une expérience intime de théâtre filmé, diffusée en direct via le web

L'incidence de la mise en sommeil de tous les spectacles, en ce mol novembre 2020, n'est pas la seule raison de cette représentation destinée aux internautes à laquelle nous à conviée la Compagnie La Cité Théâtre. Dès la conception du spectacle, Olivier Lopez, auteur et metteur, envisageait une double vision du spectacle : une en contact direct avec le public de la salle, l'autre en streaming par captation en temps réel.

© Julien Hélie.
"Le "ciné live stream" est un autre regard sur l'histoire de "Rabudôru". Accessible en ligne, cette "dématérialisation" interroge l'expérience théâtrale, la place du(de la) comédien(ne), entre l'image et le plateau. (Olivier Lopez/Dossier de presse).

Le plateau de théâtre devient également plateau de cinéma, avec cadreurs, techniciens et cabine de réalisation intégrée. Le but est de rechercher d'autres rapports à la scène que cet éphémère "ici et maintenant" dont le spectacle vivant a toujours été fier et dépendant. C'est un ici au ailleurs que propose Olivier Lopez mais pas seulement.

Le filmage en direct apporte, dans certaines scènes, une proximité, une intimité avec les personnages sans le filtre de la déclamation théâtrale. Les expressions en plans rapprochés semblent plus fortes. Les cadrages permettent d'oublier un temps le reste du décor plateau et s'immerger plus profondément dans la scène, passer d'un lieu à un autre avec souplesse et précision.

Bruno Fougniès
16/11/2020
Sortie à la Une

"Zaï Zaï Zaï Zaï" Road movie déjanté… Tout ça pour un poireau !

Ne devoir son salut qu'à un légume à bulbe blanc et à longues feuilles vertes, brandi sous le nez d'un vigile expert en roulade arrière dissuasive, marque le point de bascule de ce jeune homme - peu recommandable, il est auteur de BD - venant de commettre l'impensable : ne pas avoir été en mesure de présenter sa carte de fidélité à la caissière ! Telle est l'origine de la folle cavale du "héros" échappé de l'album éponyme de Fabcaro pour être porté sur la scène par Angélique Orvain, réalisant là une prouesse propre à rendre lumineuse toute grisaille.

© Romain Dumazer.
Dans un dispositif immergeant le spectateur au cœur de l'action effrénée - pas moins de quatre podiums disposés en cercle, éclairés tour à tour, incluent le public dans des tableaux vivants -, l'épopée du fuyard décrété ennemi numéro 1 par la vox populi reprenant en chœur les voix des médias et des représentants de l'ordre va être vécue de manière haletante. L'occasion pour l'auteur et la metteure en scène, fins observateurs des travers contemporains, de croquer à pleines dents les errements hilarants des conduites dites "ordinaires".

En effet ces "arrêts sur images", joués superbement par huit acteurs tirant parti avec intelligence des ressorts du théâtre de tréteaux et des ralentis cinématographiques, passent au scanner les dérives de la pensée commune érigée en système de pensée. Aucun milieu n'y échappe. Pas moins les complotistes avachis devant leur téloche, les bobos contents d'eux-mêmes lisant Les Inrocks ou Le Monde Diplomatique, les artistes charitables réalisant un album de soutien à l'auteur de BD à la dérive, les forces de l'ordre au képi bas, et encore moins les journalistes des chaînes d'infos en continu commentant en boucle l'absence d'infos.

Éberlué par tant de perspicacité bienveillante mais non moins mordante, on jubile… Rien ne nous est épargné du grotesque qui sous-tend les comportements de la meute de ces (braves) gens commentant avidement la cavale du dangereux mécréant ayant bravé l'interdit suprême des fidèles du "Temple de la consumation". Et si le trait est grossi à l'envi, il déforme à peine la réalité des travers.

Yves Kafka
29/10/2020