La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Concerts

David Grimal : "Les Dissonances, c'est du partage et de l'amour"

Interview en deux parties : 2e partie

Alors que l'orchestre Les Dissonances part bientôt en tournée, son fondateur et violoniste David Grimal a bien voulu répondre à nos questions. L'occasion de lancer une réflexion roborative sur la formation musicale en France, la philosophie du concert ou le star-system.



© DR.
© DR.
Christine Ducq - Le conservatoire a un fonctionnement qui ne semble pas vous avoir enchanté outre mesure, vous qui avez toujours choisi des voies non balisées ?

David Grimal - C'est plus complexe que cela. J'ai été en effet étudiant au CSNMD (1) de Paris - et je peux en parler avec plus de recul aujourd'hui étant professeur en Allemagne où je me trouve très bien. Le CSNMD est une école formidable par certains côtés puisque c'est un vivier de talents venus de tout le pays et de l'étranger. De ce point de vue, c'est sans aucun doute une des meilleures écoles au monde. Le point faible du système français centralisé, c'est que le conservatoire de Paris occupe, avec le conservatoire de Lyon dans une moindre mesure, le sommet de la pyramide : il s'agit d'un système qui peut être vécu comme exclusif par beaucoup de jeunes musiciens qui n'y entreront pas. C'est un passage obligé pour devenir professionnel en France. Cette pression que l'institution exerce se fait sentir également pendant les études pour les heureux élus. Certains étudiants en ressortent broyés. Il en résulte un climat de compétition assez féroce qui peut être motivant pour certains et destructeur pour d'autres.

En Allemagne, le système est différent du fait qu'il existe vingt-cinq Hochschule sur le modèle de l'université - pas seulement deux conservatoires supérieurs comme en France. L'offre est donc radicalement différente. Il faut bien entendu un bon niveau pour y entrer et, pour les étudiants, c'est le professeur qui compte - pas l'institution.

En France les jeunes musiciens se retrouvent dans la nature à vingt ans (contre vingt-huit ans en Allemagne) : c'est beaucoup trop tôt. Vingt ans, c'est l'âge où on devrait commencer des études supérieures avec moins de pression et plus de curiosité pour les autres.

Je rêverais dans notre pays de sept ou huit conservatoires supérieurs qui recruteraient des professeurs venus de tous les pays. Mais il faudrait mieux les rémunérer qu'actuellement, car les salaires sont trop bas pour attirer les étrangers. Je sais que l'on a créé ces dernières années des pôles supérieurs dans certains conservatoires de région, cela va certainement dans le bon sens. Mais est-ce suffisant ?

Enfin, il faudrait une vraie vie musicale en province (je sais que nous y avons de belles manifestations, de très bons orchestres et opéras) - encore sur le modèle allemand, qui serait moins centralisé, moins sclérosé, moins dominé par les mêmes.

© DR.
© DR.
Parlons du programme choisi pour la tournée. Pourquoi Verdi et Tchaïkovski (2) ? L'orchestre comprendra-t-il encore soixante-dix musiciens ?

David Grimal - Oui, un gros orchestre. En ce qui concerne les œuvres, nous avions envie de les jouer. J'avais envie de poursuivre cette aventure et voir jusqu'où nous pouvions aller dans les grands concertos pour violon, sans chef. Et ces œuvres du répertoire romantique, dont le thème commun est le destin, sont très belles. Notre objectif est toujours de faire bouger les lignes.

Comment se fait concrètement le choix des œuvres avec Les Dissonances ?

David Grimal - Le choix se faite manière collégiale. J'ai des discussions informelles avec les musiciens. Je prends ensuite les décisions. Cela peut se faire au hasard des rencontres, par exemple dans un train en tournée. Nous discutons et tout cela met du temps à mûrir. Il faut aussi négocier avec les organisateurs car si notre marge est grande, elle n'est pas totale. Ceux qui nous engagent doivent être en accord avec nos choix - ce qui n'est pas systématique.

Ma responsabilité est de veiller à l'évolution de notre répertoire sans mettre l'orchestre en danger. Nous ne voulons nous enfermer ni dans une époque, ni dans un style pour proposer une programmation ouverte, contrastée, qui enrichit notre langage.

Comment travaillez vous en répétition ?

David Grimal - De manière collégiale également. Même si je mène le travail, la discussion est toujours possible avec chacun. Évidemment, elles doivent se terminer à un moment et je dois trancher. Nous avons en moyenne trois heures de répétition et une obligation de résultat. Les musiciens, très professionnels, le comprennent très bien.
Donc nous fonctionnons dans une horizontalité mais aussi une verticalité. Notons que comme nous nous connaissons très bien et que l'orchestre a acquis de la maturité, mon rôle évolue. Je dois piloter sans déranger, dirais-je.

© Jean-Louis Atlan.
© Jean-Louis Atlan.
"Sans déranger", que voulez-vous dire ?

David Grimal - Sans vouloir trop maîtriser les choses. Je dois être quelque part plus "chef" qu'avant mais je dois aussi laisser les choses se faire. C'est un mélange subtil entre le lâcher-prise et l'émergence d'une nouvelle manière de travailler. C'est passionnant.

Karajan disait qu'un chef d'orchestre a réussi quand cent personnes n'en font plus qu'une. Avec un orchestre sans chef comme Les Dissonances, s'agit-il plutôt de conserver les individualités ?

David Grimal - C'est intéressant comme question - une question très ouverte. Je dirais les deux. Il faut être capable de jouer comme un seul homme mais que cette cohésion, cette osmose, ne réduise aucun individu. Donc que le ressenti de chacun s'épanouisse au contact de celui des autres.

Là où je diffère de ce que peut dire Karajan, c'est qu'il imagine peut-être une armée qui marche à la baguette. Je n'ai pas du tout cette conception. Cet idéal signe pour moi la fin de la musique. Karajan n'avait peut-être pas un idéal de démocratie ancré très profondément, puisque je crois me souvenir que les idées du nazisme lui convenaient fort bien…

Et même dans les deux partis, allemand et autrichien.

David Grimal - Voilà. Ce n'est pas ma tasse de thé évidemment. En revanche l'homogénéité du son, la conscience de jouer avec un autre, donc d'attaquer le son ensemble - que le violoncelle attaque avec un cor ou que le premier violon joue avec la flûte - est essentiel. Les musiciens savent que les sonorités doivent s'épouser et qu'on doit arriver à une quintessence commune. Si chacun est ouvert à l'autre, ce n'est pas un orchestre militarisé mais un organisme sensible. Il s'agit de réconcilier les différentes familles d'instruments pour que leurs timbres ressortent beaucoup mieux, de travailler sur la transparence. Avec Les Dissonances, si ce n'est pas très clair, rien ne marche.

© Benoît Linero.
© Benoît Linero.
Chacun a-t-il d'ailleurs la partition complète avec toutes les parties ?

David Grimal - Chacun a la partition complète s'il le souhaite. Ce n'est pas obligatoire mais beaucoup la demandent.

Le modèle à en tirer peut-être pour une petite société idéale, c'est que le rôle de chacun est renforcé dans l'organigramme général. Imaginons que le boulanger soit très content de faire son pain pour nourrir le prix Nobel - qui lui-même est ravi d‘aller acheter sa baguette. Mon intuition de départ était bien de cette nature : la musique est un matériau très sensible, incandescent, propre à rétablir le lien avec soi-même et avec les autres.

J'avais peur que nous perdions cet esprit avec un effectif plus important et je me rends compte que c'est encore plus fort, plus miraculeux à soixante-dix musiciens !

De là, l'Autre Saison des Dissonances pour les sans-abris ?

David Grimal - Depuis le départ. Le premier concert de l'orchestre a été donné dans ce cadre. Pour moi, l'essentiel, c'est l'humain. C'est notre défi. Nous devons nous retrouver nous-mêmes, retrouver un lien avec la nature et avec les autres. Les Dissonances, c'est cela : du partage et de l'amour. Jouer ensemble, se regarder jouer et se dire : j'aime ce que tu fais.

Où en est votre carrière de violoniste sans Les Dissonances ?

David Grimal - Elle se poursuit (Silence). Mais elle traverse en ce moment une phase très compliquée. Le projet des Dissonances m'a mis un peu en porte-à-faux avec une partie du monde musical - un tout petit milieu. Je n'ai pas joué le jeu du star-system, me le fait-on payer ? En ce moment pour tout vous dire, je me sens bloqué dans ma carrière de soliste.

Vous vous sentez bloqué en tant que violoniste soliste ?

David Grimal - Absolument. Je peux comprendre que certaines de mes déclarations aient pu froisser certaines personnes. Mais ce qui est plus difficile à accepter, c'est que le côté positif de ma démarche, cet idéal que je porte, semble m'interdire de poursuivre une carrière de soliste. N'y a-t-il en France de place que pour un seul violoniste reconnu ? Je m'interroge…

(1) Conservatoire supérieur national de musique et de danse.
(2) Verdi, Ouverture de "La Force du destin". Tchaïkovski, Concerto pour violon et orchestre en ré majeur, opus 35, Symphonie n°4 en fa mineur, opus 36.

© Dissonances.
© Dissonances.
Prochains concerts
26 mai 2016, 20 h : Opéra de Dijon.
27 mai 2016, 20 h : Théâtre de Caen.
30 mai 2016, 20 h 30 : Philharmonie de Paris.
17 juin 2016, 20 h 30 : Théâtre Firmin-Génier/La Piscine, Châtenay-Malabry.
23 juin 2016, 21 h : Parc du Château du Tholonet (près d'Aix-en-Provence).

>> les-dissonances.eu

Pour soutenir le projet des Dissonances :
>> helloasso.com

>> Lire la première partie de l'entretien.

Christine Ducq
Mercredi 25 Mai 2016

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique







À découvrir

Au 41e Festival de la Vézère souffle l’esprit de la musique

Le festival de référence en Corrèze poursuit son aventure malgré la disparition de sa regrettée fondatrice. Il offrira cette saison encore de très beaux rendez-vous musicaux.

Festival de la Vézère 2020, concert de la famille Pidoux © 28mmphoto.
Pour sa 41e édition, le Festival de la Vézère fera vivre l'esprit des lieux puisque Diane du Saillant poursuit la belle mission que s'étaient fixés ses parents, Isabelle et Guy : donner la plus grande audience à la musique et à l'opéra en Corrèze en région Nouvelle-Aquitaine. Elle est donc à la tête depuis cette année du festival fondé en 1981 et entend même le développer. Dix-neuf événements forts rassemblant 150 artistes dans treize lieux remarquables sont offerts dès le début de juillet et ce, pour plus d'un mois.

Fidèle à son esprit alliant exigence et éloge de la beauté, invitant nouveaux venus et artistes fidèles, la manifestation entend rassembler un public très divers : jeunes, familles, mélomanes avertis et amateurs estivaux de sensations nouvelles. De nombreux lieux patrimoniaux se sont ajoutés au cours des quatre décennies mettant le public aux premières loges de l'excellence musicale. En cette année 2022 s'y ajoutent deux nouveaux : les Ardoisières de Travassac et les Jardins de Colette à Varetz. Ce dernier accueillera le 20 juillet Alex Vizorek et le Duo Jatekok, les talentueuses sœurs pianistes, pour un "Carnaval des animaux" de Saint-Saëns attendu.

Outre le désormais traditionnel week-end lyrique des 5, 6 et 7 août au Château du Saillant, rendu possible grâce à la formidable compagnie du pianiste Bryan Evans, Diva Opéra (avec "Tosca" et "Cosi fan tutte" cet été), voici une petite sélection d'évènements inratables chinés au cœur d'un riche programme.

Christine Ducq
25/06/2022
Spectacle à la Une

•Off 2022• "Fantasio" L'expression contemporaine d'un mal-être générationnel

"Buvons l'ami et songeons à ce mariage point désiré." Éternel sujet maintes fois traité par nos grands auteurs classiques, l'union "forcée" reste encore d'actualité et l'acte de résistance qu'opposent les femmes, quel que soit le pays, peut induire une forme de rébellion et une revendication d'indépendance, d'autonomie, de liberté qui traversent facilement le prisme de la modernité.

© Andreas Eggler.
Il y a des compagnies et des metteurs en scène que l'on a particulièrement plaisir à suivre, à retrouver. Qui nous offre des moments où l'on aime sans crainte laisser se glisser nos oreilles, nos yeux, notre attention dans le confort d'une nouvelle création dont on sait quasiment par avance qu'elle nous régalera, ravira tous nos sens. Un spectacle de la Cie de L'Éternel fait assurément partie de ces petits bonheurs qui sont résolument inscrits dans une pratique novatrice, fougueuse, audacieuse et talentueuse de l'art des saltimbanques… celui qui réjouissait les foules au temps des tréteaux, des "sauteurs de bancs"*.

Au cœur de la pièce de Musset se joue le mariage politique de la princesse Elsbeth, enjeu d'un pays/royaume, décevant, sans vigueur et sans perspective pour les jeunes générations, à la gouvernance désabusée. En contrepoint, Fantasio, jeune homme désespéré - fuyant la routine, l'ennui qui naît du quotidien, la lassitude du "rien faire" -, désargenté et à l'avenir incertain, se joue des conventions, peu respectueux de la gente bien-pensante. Endossant de manière inattendue la posture et le costume de bouffon, habité d'une folle énergie soudaine et d'excès de lucidité bénéfique, il bouleverse la donne, sème un joyeux et revigorant bordel, boosté par un esprit vif et pertinent, et fait imploser sans violence le mariage.

Gil Chauveau
23/06/2022
Spectacle à la Une

•Off 2022• "Eurydice aux Enfers" Vivre comme mourir engage l'être tant dans son âme que dans son corps

Ayant perdu son épouse Eurydice, Orphée pleure sa mort durant la cérémonie funèbre. Zeus, voyant le chagrin du jeune homme, l'autorise à descendre aux Enfers pour qu'il aille chercher sa bien-aimée. Une seule condition lui est imposée : qu'il ne croise le regard d'Eurydice à aucun moment.

© Julie Mitchell.
Accueilli d'abord avec hostilité par les Esprits infernaux, Orphée est ensuite guidé par les Ombres heureuses dans le paysage des Champs-Élysées et elles lui rendent Eurydice. Tous deux chantent le bonheur retrouvé et Orphée veille à ne pas regarder son épouse. Mais celle-ci commence à douter de l'amour d'Orphée qui lui refuse tout contact. Tenu au silence, Orphée finit pourtant par briser le serment et témoigne son amour à Eurydice : la jeune femme s'effondre aussitôt, laissant à nouveau Orphée seule. Toutefois, grâce à l'intervention de l'Amour, ils seront bientôt unis pour l'éternité.

Tel est le résumé du célèbre mythe d'Orphée et Eurydice. Mais c'est avec une grande modernité et une grande audace que la Compagnie de l'Eau qui Dort, sous la houlette de Gwendoline Destremau, a revisité ce dernier. Ici, c'est Eurydice qui traverse la croûte terrestre pour retrouver son amant Orphée décédé. Elle rencontre de multiples cadavres et créatures qui font de sa route vers l'amour un véritable chemin initiatique. La mise en scène, d'une modernité heureuse et lumineuse, met l'accent sur une incontestable dimension féminine sans toutefois afficher de grandes revendications féministes auxquelles on est souvent confronté ! Car dans cette pièce, tout est soigneusement sobre à ce sujet, juste et subtile.

Brigitte Corrigou
25/06/2022