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Théâtre

Dans une fraicheur, une spontanéité de jeunesse, "La Mouette" retrouve sa source Tchekhovienne

"La Mouette", Théâtre de l'Odéon, Paris

Un jeune homme, qui se pense auteur moderne et pense aimer, tue une mouette et se suicide. Des amis passent des soirées à jouer au loto, ou vont à la pêche, ou lisent, ou jouent du théâtre. Se divertissent. Une jeune fille des champs veut devenir actrice, tombe amoureuse d'un écrivain qui pourrait être son père. Se rêve muse, objet d'une nouvelle littéraire…



© Arno Declair.
© Arno Declair.
La vie a la légèreté d'une vie qui va. À peine l'épaisseur d'un fait divers. Tout juste quelques notes en marge d'un carnet. Quelques croquis hâtifs. Vacance. Gens de la ville et de la campagne. Côte à côte. "La Mouette" pourrait ne décrire que des scènes de la vie banale.

Mais l'auteur de "La Mouette", Anton Tchekhov (1860 1904) est médecin et connaît les pauvres. Il sait que l'Homme ne se nourrit pas que de pain mais aussi d'imaginaire. Ouvert sur les arts et les débats de son temps , son théâtre questionne, dans la brûlante actualité d'alors, le rôle du divertissement (comme miroir tendu au public bourgeois) et celui de l'Art. Alors que s'affirme, à la surface la comédie sociale, la tragédie, entre Réalisme et Symbolisme, affleure et explose comme un coup de feu.

Dans "La Mouette", Nina, simple mouflette des champs tout en muance et mouvance, vit la déchirure de l'image et de l'être, la malédiction de la Muse jusqu'à ce que, dans l'épuisement d'une vie, elle trouve la justesse du poème. Jusqu'à ce que, sa vie brisée, elle s'évanouisse d'un monde indifférent. Comme Konstantin, celui qui l'aimait et n'était pas aimé d'elle. Enfants déchus.

L'auteur élargit les interstices entre les personnages, fouaille leurs blessures secrètes, relie et noue les détails. Fait sens… Et le spectateur discerne, au delà des anecdotes, les hésitations, les silences, les non dits, les déchirures, les nervosités, les désirs, sous les mots et les attitudes, sous les différents registres de théâtre, la propension de l'homme à vouloir rejoindre un idéal et une dimension symbolique, à se rêver un destin, à se détruire en une fatalité.

© Arno Declair.
© Arno Declair.
C'est pourquoi, dans "La Mouette", le débat sur les différentes formes du théâtre est si aigu, si crucial pour le destin de Nina et Konstantin.

Thomas Ostermeier avec brio actualise le débat, confronte l'œuvre de Tchekhov à la scénologie la plus pointue. Il remet au présent les personnages, les immerge dans le monde actuel. La mise en scène avec bravade, insolence et ironie, s'appuie sur le travail d'improvisation à partir d'une trame (en français moderne story telling en mode stanislavskien), dévide l'actualité ainsi que l'histoire du théâtre moderne. Un prologue provocateur et d'apparence gratuit démonte les travers des scénographies à la mode, leur sens du vide, leur outrance à affirmer la théâtralité d'un "Théâtre du non Théâtre" tout en évitement de l'intime.

Le spectateur peut rire devant les selfies ou les montées au micro ou devant les scènes à effet vidéo. Par leur trop léché, leur trop convenu, par leur maitrise esthétique, le metteur en scène, s'il déclenche une connivence, pointe aussi la gêne qui apparaît devant les intimités exhibées, les confessions d'émotion téléréalistiques. Le spectateur, bercé par une guitare à la musicalité nostalgique des années "Velvet Underground", est guidé, au fil du texte, dans sa découverte d'une épaisseur tout humaine.

Dans cette proposition, le jeu se développe sur la chaleur d'un parquet, dans la bonne distance, le plaisir des modulations des variations. La mise au présent s'effectue en tout naturel. L'on rit, l'on ressent l'intensité ainsi que la pesanteur des choses. Au lointain, le regard est capté par un dessinateur qui retrouve la tradition de la toile peinte en direct.

Comme une vignette immense. Cette mouette prend la saveur et la légèreté d'un croquis de paysage à l'encre liquide : un mouchetis d'aquarelle estivale, des impressions d'une falaise et d'un lac. Une Sainte Victoire qui vire à l'abstraction, au noir comme un Rothko ultime. Œuvre éphémère d'une rêverie que l'éclairagiste polit et qui marque la profondeur du temps qui passe, et fixe le destin dans le néant. Tout se décante alors.

Le spectateur entre en silence et écoute l'histoire d'une jeune fille qui sut devenir une mouette et disparut. Comme tous ceux qui l'entouraient mais dont il lui reste comme une conscience, le sensation d'une brûlure.

C'est ainsi que, dans une fraicheur et une spontanéité de jeunesse, le spectacle retrouve sa source Tchekhovienne. La Texture et le Goût et l'Art du Théâtre en toute fidélité du propos de l'Auteur.

"La Mouette"

Mise en scène : Thomas Ostermeier.
Traduction : Oliver Cadiot.
Adaptation : Thomas Ostermeier.
Avec : Bénédicte Cerutti, Marine Dillard, Valérie Dréville, Cédric Eeckhout, Jean-Pierre Gos, François Loriquet, Sébastien Pouderoux de la Comédie-Française, Mélodie Richard, Matthieu Sampeur.
Musique : Nils Ostendorf.
Scénographie : Jan Pappelbaum.
Dramaturgie : Peter Kleinert.
Lumière : Marie-Christine Soma.
Costumes : Nina Wetzel.
Création peinture : Katharina Ziemke.
Durée : 2 h 30.

Du 20 mai au 25 juin 2016.
Du mardi au samedi à 20 h, dimanche à 15 h.
Théâtre de l'Odéon, Paris 6e, 01 44 85 40 40.
>> theatre-odeon.eu

Jean Grapin
Jeudi 26 Mai 2016

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© Xavier Cantat.
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