La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Lyrique

Dans la Forêt des sortilèges... Au Festival d'Aix-en-Provence

En programmant, vingt-quatre ans après sa création au Théâtre de l'Archevêché, "Le Songe d'une nuit d'été" de Benjamin Britten dans la production de Robert Carsen, le Festival d'Aix-en-Provence a offert au public un spectacle enchanteur inspiré par le grand William sur la matière richement romanesque de nos rêves. À voir et à revoir sur Culture Box.



© Festival d'Aix-en-Provence.
© Festival d'Aix-en-Provence.
La légendaire production du metteur en scène canadien Robert Carsen du "Songe d'une nuit d'été" de Benjamin Britten - qui a fait quasiment le tour du monde depuis 1991 - était reprise en cette 67e édition d'un des meilleurs festivals lyriques estivaux. Pour tous ceux qui (comme moi) ne l'avaient pas vue, la curiosité était totale : ce spectacle était-il aussi parfait qu'on le disait ? Une telle unanimité n'était-elle pas un peu irritante ? C'est un peu (bêtement) sur nos gardes que nous entrâmes dans la belle cour de l'ancien Archevêché à l'heure où la chaleur ne semble pas vouloir décroître de même que la ferveur des cigales et autres grillons.

Et puis non. Dès les premiers accords d'un orchestre de l'Opéra de Lyon en totale apesanteur dépliant un tissu sonore chatoyant et subtil avec ses fameux glissandi entêtants, le spectateur est embarqué. Dès le premier tableau de la dispute conjugale entre la reine des fées Tytania et son époux Oberon, sur un lit géant figurant une forêt magique, toute réserve est balayée. Nous sommes bien dans l'univers enchanteur et baroque de la pièce de Shakespeare mais traduit tout au long des trois actes de l'opéra (au livret dont une seule phrase n'est pas tirée de la pièce) ici par de modernes illuminations en vert et bleu francs : un lit géant au premier acte se transformant en six petits lits au deuxième, puis les trois lits suspendus dans les cintres au troisième.

© Festival d'Aix-en-Provence.
© Festival d'Aix-en-Provence.
L'ensorcellement agit au fur et à mesure que se déploient les sortilèges d'une très riche partition avec son intrigue à tiroir : les trois univers des personnages (les divinités, les amoureux et les artisans-comédiens) musicalement identifiés (cordes, bois, cuivres et percussions) comme autant de rêves imbriqués dont le thème est le désir amoureux joué ou vécu - sentimental ou sexuel.

Le sommeil de la déraison engendre des monstres comiques en un chassé-croisé hilarant et charmant tant la mise en scène de Carsen - avec ses lumières et costumes superbes - témoigne d'une compréhension fine des enjeux de l'œuvre. Mise en abyme baroque, illusions comiques, métamorphoses, théâtre dans le théâtre, tout est là, beau, spectaculaire et pourtant très contemporain. Quand la nuit et son cortège d'étoiles tombe sur le théâtre de l'Archevêché, grotesque et sublime se côtoient en une atmosphère unique, fidèle à l'esprit onirique de l'opéra - un des sommets du compositeur anglais.

La lune du décor finit par se confondre avec la vraie pour l'auditoire. Si la délicieuse Sandrine Piau en Tytania fait entendre, en cette avant-dernière représentation*, un timbre fatigué et de sérieuses limites dans le chant, le reste de la distribution (anglaise en majorité) est fabuleuse. Le comédien Miltos Yerolemou campe un Puck phénoménal d'abattage comique comme les artisans emmenés par la basse Brindley Sherrath en Bottom.

© Festival d'Aix-en-Provence.
© Festival d'Aix-en-Provence.
Le quatuor d'amoureux et le couple du duc et de la duchesse d'Athènes brillent grâce à une troupe de jeunes chanteurs vraiment excellents (Scott Conner, John Chest et Layla Claire ont été formés sur les bancs de l'Académie du Festival d'Aix). Le contre-ténor américain Lawrence Zazzo en mari joueur, jaloux et capricieux, exploite avec art de toutes les nuances d'un bel instrument explorant les diverses facettes d'un rôle vraiment impressionnant. Et les petites fées du chœur d'enfants (le Trinity Boys choir) sont tout simplement délectables. Oui, en définitive, il faut bien se joindre au concert de louanges que cette production a gagné à bon droit dans les cœurs.

*L'enregistrement de l'opéra pour France Télévisions est antérieur à cette chronique.

En replay jusqu'au 13 janvier 2016 sur >> culturebox.francetvinfo.fr

"Le Songe d'une nuit d'été" (1960).

© Festival d'Aix-en-Provence.
© Festival d'Aix-en-Provence.
Opéra en trois actes.
Musique : Benjamin Britten (1913-1976).
Livret : B. Britten et P. Pears d'après W. Shakespeare.
En anglais sous-titré français.
Durée (en replay) : 2 h 40.

Kazushi Ono, direction musicale.
Robert Carsen, mise en scène.
Michael Levine, décors et costumes.
Robert Carsen, Peter van Praet, lumières.
Matthiew Bourne, chorégraphie.

© Festival d'Aix-en-Provence.
© Festival d'Aix-en-Provence.
Sandrine Piau, Tytania.
Lawrence Zazzo, Oberon.
Miltos Yerolemou, Puck.
Scott Conner, Theseus.
Allyson McHardy, Hippolyta.
Rupert Charlesworth, Lysander.
John Chest, Demetrius.
Elizabeth DeShong, Hermia.
Layla Claire, Helena.
Brindley Sherrath, Bottom.
Henry Waddington, Quince.
Michael Slattery, Flute.
Christopher Gillett, Snout.
Simon Butteriss, Starveling.
Brian Bannatyne-Scott, Snug.

Trinity Boys choir.
Orchestre de l'Opéra national de Lyon.

Christine Ducq
Jeudi 30 Juillet 2015

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique





    Aucun événement à cette date.



À découvrir

•Off 2019• Antioche… Contradictions contemporaines… entre confort matérialiste et exaltation romantique

L'histoire se passe au Québec. Dans "Antioche" de Sarah Berthiaume, Antigone est une adolescente un peu foutrac, qui fait un peu n'importe nawak avec son djin troué et sa toga praetexta. Normal, elle voudrait jouer Anouilh et son Antigone, et articuler parfaitement le Français standard plutôt que jouer les fièvres du samedi soir…

•Off 2019• Antioche… Contradictions contemporaines… entre confort matérialiste et exaltation romantique
… Quant à sa copine Jade, elle ne vaut pas mieux qui s'emmure dans les toiles d'Internet, universelle araigne maléfique, pendant que sa mère qui a fui la Syrie fait des listes de mots pour les mémoriser.

Dans cette terre d'exil et d'accueil, dans cette terre d'immigration qui mêle réfugiés du Proche-Orient et descendants des acadiens entourés d'Anglais, cette terre qui veut échapper au globish et se pose la question de sa présence au monde, les deux copines rêvent de fugues, vivent intensément le sentiment de la liberté ou de l'enfermement. C'est que le confort matérialiste ou l'exaltation romantique sont autant de pièges à éviter. Pour elles le retour aux origines est problématique. La pièce noue les contradictions contemporaines.

Le langage est populaire, direct et inventif. Et le spectacle évolue de la comédie populaire et farcesque au drame suspendu au dessus des têtes. Les personnages connaissent des paroxysmes et dans les allers et les retours de leurs rêves, dans leurs errances, leurs désirs de fugues se lit la construction d'une mémoire et d'une identité. Jusqu'à ce que les deux héroïnes, en bordure du danger, croisent le chemin de la fatalité et du destin. Le retour aux origines devient tentation de l'intégrisme, du terrorisme.

Jean Grapin
29/06/2019
Spectacle à la Une

•Off 2019• La dernière bande Enregistrements magnétiques… performance à donner la banane !

Quand du noir complet, le faisceau de lumière de l'ampoule tombant des cintres coiffe le crâne dégarni et blanchi de Denis Lavant, hiératique derrière un bureau métallique fatigué, les yeux aimantés par un magnétophone à bande posé devant lui et absorbant dans la nuit magnétique toute son énergie, on se dit que la magie du théâtre est un leurre qui nous ravit au double sens…

•Off 2019• La dernière bande Enregistrements magnétiques… performance à donner la banane !
Plus rien n'existe alors que ce fabuleux homme né pour le théâtre qui s'apprête devant nous à renouer avec l'univers insolite de Samuel Beckett, dont il a interprété sur cette même scène des Halles, "Cap au pire" (2017), mis en jeu par le même Jacques Osinski.

Et le (très) long silence qui s'ensuit instille, dans le droit fil du choc liminaire, une étrangeté en osmose avec l'univers du dramaturge irlandais. Puis, émergeant de sa torpeur contemplative, "il" rapproche à quelques millimètres de son œil, que l'on devine à moitié aveugle, une clé extraite du fouillis de son veston loqueteux. Si le premier tiroir ouvert contenant une bobine ne l'intéresse pas dans l'immédiat, l'autre dans lequel il plonge à nouveau sa tête lui offre… une banane ! Épluchée soigneusement, elle va être tenue en bouche avant d'être mangée. La peau jetée sur le sol, lui vaudra une glissade digne d'un Buster Keaton sorti d'un film muet.

Yves Kafka
07/07/2019
Sortie à la Une

•Off 2019• Le dernier Ogre Conte slamé et "bio-éthique" à dévorer tout cru

D'abord dire le choc artistique lié au mix d'un slam magnétique, d'une voix parlée aux résonances philosophiques, d'une musique live et de live painting se répondant l'une et l'autre, le tout réuni sur le même plateau pour créer l'univers poétique où deux histoires différentes - quoique… - se rencontrent au point de chute. Les contes partagent cela en commun, ils "parlent" au-delà de leur contenu et réservent des surprises "sans fin" qui nous mettent en appétit (d'ogre).

•Off 2019• Le dernier Ogre Conte slamé et
Ensuite, dire que l'on ne doit pas se laisser abuser par le mot conte… Comme beaucoup de contes, il n'est pas destiné aux enfants même s'il peut être vu avec intérêt par eux aussi… ne serait-ce que pour qu'ils expliquent aux adultes que leur faim de bien faire - rêve d'une vie bio et écologique à tous crins - peut s'avérer à la fin, "une vraie tuerie"…

(Il était une fois) un ogre dont i["À [son] retour [sa] douce avait dressé la table/Préparée comme jamais des mets gorgés d'odeur"]i (il parle, l'ogre, en alexandrins slamés) et qui aimait ses sept filles plus que tout au monde, les bisoutant, les cajolant et veillant à ce que rien ne leur manquât de nourriture raffinée et autres conforts domestiques. Un père de famille au-dessus de tout soupçon…

Certes, les mets gorgés d'odeurs mijotés par sa femme ogresse étaient exquis à son goût mais ogre il était, et son penchant "naturel" pour la chair fraîche humaine ne pouvait longtemps rester au garde-manger.

Yves Kafka
27/07/2019