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Théâtre

Comme une horloge bien huilée qui remonte le temps des amours adultères

"Trahisons", Le Lucernaire, Paris

"Trahisons", la pièce de Pinter, est devenu un classique du répertoire contemporain. Un style, un mode de jeu que les élèves des écoles de comédie pratiquent chaque année en cours. Car ici, c'est la manière délicate de jouer ces échanges aux allures banales et quotidiennes qui prime sur le fond. Un théâtre du non-dit, du verbe rare, elliptique, où le sous-texte, le regard, le geste retenu valent autant que ce qui est dit, ce qui est joué.



© Alexandre Icovic.
© Alexandre Icovic.
L'histoire elle-même semble toute convenue : deux amis, l'un éditeur, l'autre agent d'auteur. La femme du premier a une longue liaison avec le second. Avec ce lien d'amitié, ce lien amoureux et ce lien matrimonial se tissent une tapisserie de l'apparence qui dissimule les secrets, un voile fait de sentiments contradictoires.

Pourtant, l'originalité de cette pièce de Pinter tient dans sa construction. L'histoire commence par la fin et va remonter dix années de la vie intime de ces trois personnages. Elle tient également à la sobriété, on pourrait même dire le formalisme des scènes. Ce sont avant toute chose des Anglais de la classe moyenne haute, préoccupés par les apparences, les qu'en-dira-t-on, la politesse.

Une propreté toute javellisée des échanges. Des contacts. Des habitudes. Une organisation pratique des tromperies d'une grande méticulosité, réaliste. Ce sont de ces passions amicales et amoureuses totalement à l'opposée du feu et des flammes des passions latines.

© Alexandre Icovic.
© Alexandre Icovic.
D'où la difficulté pour des comédiens du continent de s'emparer de ces êtres aux pulsions si peu sanguines et de distiller ce jeu fait de presque rien, de ce presque rien qui dans une seconde de silence éclate comme le son d'un tambour. Ici, le metteur en scène, Christophe Gand, a bien fait les choses. Une distribution et une direction d'acteur au millimètre qui fait palpiter la pièce et fascine le spectateur dans cette quête à rebours de ces histoires d'amour.

Gaëlle Billaut-Danno interprète une Emma sensible, qui a la vertu singulière de rajeunir en direct, sans effet artificiel, juste par ce bel investissement dans l'incarnation du personnage. François Feroleto, qui joue Robert son mari, est impressionnant de justesse, autant dans les silences, dans les regards que dans les attitudes, et dans une scène de beuverie extrêmement maîtrisée.

Yannick Laurent, Jerry l'amant, l'ami, celui vers qui convergent les amours et les amitiés crée un personnage peut-être un peu plus influençable que les deux autres, un peu plus humain du coup, mais un peu moins stylisé.

Des changements de décors légèrement chorégraphiés, musicalisé, permettent à la pièce de fonctionner comme une mécanique huilée, sans heurts. Une très belle réussite que d'être parvenu à rendre passionnant et touchant ces scènes où le non-dit est comme un soupir sans cesse retenu ; et où les caractères, malgré une sorte de cynisme un peu blasé, apparaissent comme des êtres dont la pudeur empêche de dévoiler les blessures.

"Trahisons"

© Alexandre Icovic.
© Alexandre Icovic.
Texte : Harold Pinter (L'Arche éditeur est agent théâtral du texte représenté).
Traduction : Éric Kahane
Mise en scène : Christophe Gand.
Avec : Gaëlle Billaut-Danno, François Feroleto, Yannick Laurent.
Scénographie : Goury.
Décor : Claire Vaysse.
Costumes : Jean-Daniel Vuillermoz.
Lumières : Alexandre Icovic.
Coq Héron Productions.
Durée : 1 h 20.

Jusqu'au 8 octobre 2017.
Du mardi au samedi à 21 h, dimanche à 18 h.
Théâtre du Lucernaire, Paris 6e, 01 45 44 57 34.
>> lucernaire.fr

Bruno Fougniès
Vendredi 29 Septembre 2017

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