La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Lyrique

"Benvenuto Cellini" à l'Opéra de Paris, garnement ou génie ?

L'Opéra de Paris ajoute un nouvel opus à son cycle "Berlioz" avec "Benvenuto Cellini" en adoptant la production du Terry Gilliam, créée en 2014 à Londres. La vision délirante et bouffonne du réalisateur de "Brazil" éclipse quelque peu les enjeux du premier opéra achevé du compositeur et ne s'accorde guère avec la direction raffinée du chef Philippe Jordan.



© Agathe Poupeney/Opéra national de Paris.
© Agathe Poupeney/Opéra national de Paris.
De retour de Rome en 1832, Hector Berlioz - un des saints membres de la Trinité romantique selon Théophile Gautier (1) - compte bien proposer un opéra à Paris. C'est peut-être le poète Alfred de Vigny qui attire son attention sur les mémoires de Benvenuto Cellini, un de ces artistes athlètes de la Renaissance italienne. Le compositeur commande donc le livret de ce qui devrait être un opéra-comique à Léon de Wailly, bientôt rejoint par Auguste Barbier. Alors qu'elle est refusée par l'Opéra Comique, c'est à l'Opéra de Paris (alors Salle Le Pelletier) que Berlioz destine son œuvre dans une version en deux actes (2).

Méprisant les conventions de l'opéra de son temps, le musicien fêté de "La Symphonie Fantastique" doit cependant composer avec les goûts de l'époque dominée, entre autres, par Meyerbeer ou Rossini. "Benvenuto Cellini" représente cependant sa première tentative d'élaborer un ouvrage personnel - avant les chefs-d'œuvre de la maturité que sont entre autres "La Damnation de Faust" (1846) ou "Les Troyens" (3).

© Agathe Poupeney/Opéra national de Paris.
© Agathe Poupeney/Opéra national de Paris.
Les oppositions propres à l'esthétique romantique (mélange du sublime et du grotesque) traversant le livret et la caractérisation des personnages, de même que l'écriture comme tiraillée entre tradition (les airs à vocalises) et génie personnel (orchestration, éloquence rythmique) contribuent à l'échec retentissant de l'ouvrage à sa création en 1838. Le premier d'une longue série pour le héros shakespearien incompris dans sa patrie.

Nul doute que Berlioz met beaucoup de lui-même dans la figure de l'artiste hors norme prêt à fondre tout ce que contient son atelier pour livrer à temps sa statue au pape Clément VII et sa verve satirique a beau jeu de ridiculiser ses rivaux, médiocres figures de l'académisme, dans le personnage de Fieramosca, le sculpteur officiel soutenu par le Trésorier du pontife, Balducci. Terry Gilliam, membre éminent des "Monty Python", choisit quant à lui de nous présenter un Cellini façon bad boy, habillé comme un clown et doté d'un masque de bouc au début de l'acte un. Il est le meneur déjanté d'un carnaval qui, telle une rivière en crue, déborde de l'acte deux pour entraîner péripéties, public et personnages du début à la fin de la production.

© Agathe Poupeney/Opéra national de Paris.
© Agathe Poupeney/Opéra national de Paris.
Le metteur en scène américain veut nous entraîner dans la folie profuse et insolente de sa vision. L'invention visuelle et les gags s'enchaînent à un rythme endiablé. Les décors immenses de carton-pâte en perpétuel changement, les couleurs brillantes, la pluie de confettis tombant des cintres sur le public à deux reprises, l'abondance de figurants et de circassiens de la troupe de Cassandro, les interventions des chœurs (dont l'excellent Chœur des Ciseleurs) donnent quasiment le tournis et transforment les spectateurs en enfants extasiés devant ce nouveau cirque aux moyens somptueux. Et ce théâtre spectaculaire est drôle, très drôle dans sa volonté naïve et ironique de choquer le bourgeois (selon les termes de Gilliam lui-même). Il finit pourtant par lasser.

Pendant l'ouverture de l'opéra apparaît un clochard sur scène qui trouve dans une poubelle quelques trésors pour Cellini. C'est l'annonce d'une esthétique revendiquée comme art impur (pour le dire poliment) voulant mettre en lumière (crue) les affres et joies de la création artistique - au risque de l'humour potache. Quid des moments tragiques de l'ouvrage, du lyrisme méditatif qui caractérise aussi le personnage de Benvenuto Cellini ("Seul pour lutter, seul avec mon courage…") ? Il n'en est pas question dans cette production.

© Agathe Poupeney/Opéra national de Paris.
© Agathe Poupeney/Opéra national de Paris.
La mise en scène brillante de Terry Gilliam donne l'impression en ce soir de première de vampiriser chanteurs et orchestre. Ceux-ci semblent en retrait, d'autant plus que certains chanteurs (John Osborn, Maurizio Muraro) n'ont guère pris techniquement la mesure d'une adaptation à l'acoustique de Bastille. Nous enchantent la Teresa délicieuse de Pretty Yende et l'Ascanio à la voix admirablement projetée de Michèle Losier, de même que des seconds rôles bien campés par Rodolphe Briand, Luc Bertin-Hugault et Vincent Delhourme.

La direction de Philippe Jordan semble également en hiatus avec la vision du metteur en scène. L'énergie dans l'agogique du discours, l'architecture des plans sonores, le soin apporté aux détails et aux coloris ne manquent pas sous sa baguette subtile. Mais là encore elle sonne trop "sage" dans cette production qui laisse une impression mitigée avec sa frénésie cinématographique certes bluffante, mais qui verse un peu trop dans le burlesque.

(1) Une Trinité romantique composée aussi d'Eugène Delacroix et Victor Hugo.
(2) Une autre version avec trois actes est composée en 1852 pour Weimar. La version donnée à Bastille reprend les manuscrits dits Paris I et II (1838), Weimar.
(3) La seconde partie seule fut créée du vivant de Berlioz en 1863.

© Agathe Poupeney/Opéra national de Paris.
© Agathe Poupeney/Opéra national de Paris.
Spectacle du 20 mars au 14 avril 2018.

Opéra Bastille.
Place de la Bastille Paris 12e.
Tél. : 08 92 89 90 90.
>> operadeparis.fr

"Benvenuto Cellini" (1838).
Opéra en deux actes.
Musique d'Hector Berlioz (1803-1869).
Livret de Wailly et Barbier.
En français surtitré en français et en anglais.
Durée : 3 h 30 avec un entracte.

© Agathe Poupeney/Opéra national de Paris.
© Agathe Poupeney/Opéra national de Paris.
Philippe Jordan, direction musicale.
Terry Gilliam, mise en scène.
Leah Hausman, assistante à la mise en scène et chorégraphie.
Terry Gilliam, Aaron Marsden, décors.
Katrina Lindsay, costumes.
Paule Constable, lumières.

John Osborn, Benvenuto Cellini.
Maurizio Muraro, Balducci.
Pretty Yende, Teresa.
Audun Iversen, Fieramosca.
Marco Spotti, Le Pape.
Michèle Losier, Ascanio.
Rodolphe Briand, Pompeo.
Vincent Delhourme, Francesco.
Luc Bertin-Hugault, Bernardino.

Chœurs et Orchestre de l'Opéra de Paris.
José Luis Basso, Chef des Chœurs.

Diffusion sur France Musique le 22 avril 2018 à 20 h.

Christine Ducq
Lundi 26 Mars 2018

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique




    Aucun événement à cette date.
Vidéos les plus récentes



À découvrir

"Les femmes de la maison" L'épopée des luttes féminines sous le prisme d'une maison très spéciale

Voici la dernière pièce de Pauline Sales (écriture et mise en scène) qui a été présentée au Théâtre Paul Scarron du Mans devant un public professionnel restreint. Un privilège que d'assister à cette histoire que l'on sent chevillée au corps de sa créatrice. Il y est question de femmes artistes. Question également des femmes non artistes. Question de la liberté que les femmes ont peu à peu conquis depuis bientôt un siècle. Arrachant bribe après bribe le droit d'agir, de s'exprimer, le droit sur leur corps, leur sexualité, leurs choix. Et trouver enfin la puissance pour se détacher du diktat masculin si bien bétonné.

© Jean-Louis Fernandez.
L'histoire des "femmes de la maison" commence dans les années cinquante et se termine de nos jours. Elle va mettre en jeu une dizaine de personnages féminins sur trois périodes symboliques : les années cinquante, les années soixante-dix et 2022. Pour cela, Pauline Sales invente une maison qui sera le moyen de traverser le temps et l'espace. Cette maison est celle de Joris, un amoureux, par ailleurs cinéaste militant contre les méfaits des guerres. Il achète cette maison par amour pour une photographe, l'amour s'en va, il ne sait qu'en faire, alors il la prête à des artistes. Le hasard veut au départ que ce ne soit que des femmes - peintres, poètes, sculptrices… et cela se transforme en règle : seules des femmes artistes pourront venir un temps pour créer ici.

Première période, maison fermée entourée de bois. C'est l'après-guerre et l'artiste que Joris installe dans la maison dessine. Dessine en mode combat contre elle-même. Contre la pensée que chez elle, son mari, sa fille sont là comme une destinée de femme au foyer qu'elle refuse. Combat contre le mal que cela peut faire.

Bruno Fougniès
25/08/2021
Spectacle à la Une

"Marilyn Inside" Dévoiler Marilyn pour tenter de retrouver l'intimité secrète de Norma Jean

Qui était-elle, réellement ? Être dual, aux structures intimes complexes, celles d'une âme en quête de sérénité, de sincérité. D'un côté Marilyn, sex-symbol fabriqué par le cinéma hollywoodien des années cinquante, ou Norma Jeane, femme-enfant à la vie chaotique, ballotée entre une mère atteinte de troubles psychologiques graves et les placements dans de multiples familles d'accueil. Confrontation ou rencontre imaginaire entre ces deux fantômes, souvenirs de ces deux réalités successives, tentative de traversée du miroir, c'est ce que nous propose l'étonnant et réussi "Marylin Inside".

© Clarisse Bianco.
Incarnation féminine idéalisée jusqu'à en devenir une icône planétaire, tempête sensuelle à la robe blanche virevoltante, blonde écervelée à la jeunesse intemporelle… Elle fut tout cela tout en restant une femme mystérieuse, secrète que seules la captation de regards fugaces, la perception de fragiles coups d'œil éphémères laissaient deviner. Actrice quasi vénérée malgré ses extravagances conjugales, ses dépressions et, parfois, ses excès de consommation d'alcool et/ou de médicaments, elle était à la fois saisissante et insaisissable.

L'auteure, Céline Barcaroli, nous propose une traversée intérieure dans la dualité d'une femme publique où se confronte et se rencontre les deux faces de celle qui bouleversa à jamais la représentation cinématographique féminine - registre "blonde incendiaire" - tout en exposant involontairement, puis volontairement, ce que peuvent être les fragilités et les failles d'un être sublimé. Son propos, fondé sur du réel, nous emporte dans le fictionnel pour effleurer, parfois approcher, ce qu'ont pu être les mystères, les fêlures indicibles, les tourments naissant d'une continuelle et insatiable quête d'amour.

Gil Chauveau
01/10/2021
Spectacle à la Une

"L'âne et la carotte"… Siège de chaises !

Dans un spectacle qui mêle l'humour à la réflexion, Lucho Smit se livre à une série de numéros circassiens où, autour d'un récit, l'artiste raconte ses doutes, sa vision du monde et celle du cirque.

© František Ortmann - Letní Letná.
L'un des nombreux attraits du nouveau cirque, nommé aussi cirque contemporain, est sa capacité à surprendre et à faire découvrir aux spectateurs des arts de la scène aussi différents que du théâtre, de la chanson et/ou de la musique en plus des acrobaties. Le décor est aussi très important. Dans "L'âne & la carotte", le plateau découvre une colonne de chaises, ce dernier élément étant la matrice même de la scénographie. Ionesco aurait pu se retrouver dans celle-ci où leur amoncellement tient lieu d'œuvres de construction.

Lucho Smit tient l'équilibre pour un art, mais aussi pour une compagne du déséquilibre, les deux sont sœurs d'armes à chaque instant dans sa création. Cela démarre en trombe dans une course sur des chaises où celles-ci s'écroulent bien que l'artiste finisse assis sur la dernière de la rangée. Ce pourrait être le résumé de la représentation. Tout est en équilibre au travers des déséquilibres et s'il ne devait en restait qu'un, ce serait une et elle aurait quatre pieds et un dossier.

La voix off de Lucho Smit accompagne le spectacle pour raconter ses états d'âme, sa vision du monde et du cirque. On peut aimer cette narration comme en être agacé. J'ai eu les deux sentiments, agacé au début puis intéressé par le récit à la fin avec quelques longueurs toutefois. Les choses sont dites avec humour, même si ce n'est pas là où il excelle le plus, l'acrobatie du trait d'esprit n'étant pas celui du corps.

Safidin Alouache
05/10/2021