La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Concerts

All the pleasures : un Concert Shakespearien au Festival Berlioz

Depuis le 18 août 2017, la 24e édition du Festival Berlioz a levé le rideau sur une programmation riche pensée autour des séjours londoniens du compositeur romantique et de son exceptionnelle passion pour l'œuvre de William Shakespeare.



François-Xavier Roth © B. Moussier.
François-Xavier Roth © B. Moussier.
Retour sur un début de festival très réussi avec le fabuleux Concert Shakespearien offert par le Maestro François-Xavier Roth à la tête du Jeune Orchestre Européen Hector Berlioz, l'orchestre-académie du festival et Les Siècles. À réécouter en podcast sur le site de Radio Classique.

C'est aussi avec le célèbre ensemble de Robert King, The King's Consort, que s'est ouverte cette nouvelle édition du Festival Berlioz. Avec un programme consacré aux œuvres vocales de trois compositeurs anglais emblématiques (dont deux qu'Hector Berlioz a pu entendre lors de ses séjours à Londres) Henry Purcell, Georg-Friedrich Haendel (naturalisé anglais en 1726) et enfin leur héritier au XXe siècle, Benjamin Britten. Tous trois rendant hommage par ode ou hymne à Sainte-Cécile, patronne des musiciens, qu'on fêtait alors.

La langoureuse invocation à la sainte de Purcell (sur un texte de Christopher Fishburn) et l'hymne sublime a cappella de Britten ("Hymn to St Cecilia" sur un texte de son librettiste W.H. Auden) sont l'occasion de retrouver les qualités qui ont rendu mondialement célèbre l'ensemble, musiciens et chanteurs : une sonorité ronde, un phrasé ciselé pour les ornementations déliées de l'écriture polyphonique et un sentiment spirituel intense valant grâce épiphanique.

Robert King, The King's Consort © DR.
Robert King, The King's Consort © DR.
Les coups du tonnerre à l'extérieur en cette nuit d'orage semblaient annoncer le fantôme du grand Hector. L'"Ode to St Cecilia" de Haendel (sur un poème de John Dryden) se révèle après l'entracte un vaste oratorio, superbe de bout en bout, au souffle dramatique puissant, relatant l'histoire de la création du monde jusqu'à l'Apocalypse, non sans évoquer l'Harmonie des Sphères (un concept pythagoricien ici christianisé) s'accomplissant grâce à la musique divine et à l'influence de la Bienheureuse. Une leçon de musique aussi, puisque les instruments tels la trompette, la flûte, les violons, l'orgue, la voix y démontrent leur pouvoir tour à tour.

Le lendemain, le pianiste François-Frédéric Guy achevait son intégrale des Trios avec piano de L. Van Beethoven commencée au festival en 2013. Avec ses complices Xavier Phillips au violoncelle et Jean-Marc Phillips-Varjabédian (le violon du Trio Wanderer) se recompose finement l'art alchimique de tempéraments d'artistes, mais s'expose aussi la variété formelle beethovénienne du genre du trio.

On sait quel choc représenta pour Berlioz la découverte du compositeur viennois : "un monde nouveau en musique", écrira-t-il dans ses "Mémoires". Ce sont les derniers trios qu'offre François-Frédéric Guy, spécialiste du répertoire romantique et de Beethoven, qui en a enregistré au disque les trente-deux sonates, les cinq concertos et l'intégrale de la musique de chambre (avec Xavier Phillips justement).

À l'écoute des Trio n° 8 et vaste Trio n° 7 opus 97 dit "L'Archiduc", et au cheminement marqué par les Trios n° 11 et 9 (à l'unique mouvement "Allegretto"), l'écriture se révèle dans toute sa complexité et ses variations. Du plaisant au plus sobrement tourmenté, des plus simples associations aux effets plus amplement orchestraux, Beethoven explore toutes les possibilités de cette forme qu'il a expérimentée dès 1791. Le piano de François-Frédéric Guy, virtuose et sensible, y montre un art de la narration comme de la méditation, idéalement secondé par des cordes aux caractères bien affirmés.

Le soir, dans l'auditorium rénové du Château Louis XI, le magicien François-Xavier Roth réalise un vieux rêve de Berlioz (jamais réalisé de son vivant) à la tête du Jeune Orchestre Européen Hector Berlioz (le JOEHB), l'orchestre-académie du festival depuis 2009, composé de jeunes étudiants européens ici encadrés par les solistes des Siècles (l'orchestre sur instruments d'époque du Maître fondé en 2003). Un "Concert Shakespearien" que le Generalmusikdirektor de Cologne (et Chef invité principal du London Symphony Orchestra jusqu'en 2018) a mis au point avec Bruno Messina selon les vœux du compositeur.

François-Frédéric Guy, Jean-Marc Phillips-Varjabédian et Xavier Phillips © DR.
François-Frédéric Guy, Jean-Marc Phillips-Varjabédian et Xavier Phillips © DR.
Le génie symphonique d'Hector Berlioz est, c'est peu de le dire, supérieurement infusé par les œuvres du grand dramaturge élisabéthain. "Tout avec Berlioz (…) devient drame", remarquait Paul Dukas ; d'où l'inéluctabilité de la rencontre avec l'univers de Shakespeare pour celui qui formait selon le poète Théophile Gautier l'un des piliers de la Trinité romantique avec V. Hugo et E. Delacroix.

Après la "Grande Ouverture du Roi Lear" (1831), et ses continuelles ruptures tonales, deux extraits de "Lélio ou le Retour à la vie" ("Monodrame lyrique" de 1831 appartenant avec la "Symphonie Fantastique" aux "Episodes de la Vie d'un Artiste") mettent en scène avec un imposant choeur (les impeccables Spirito, Jeune Choeur Symphonique et Choeur d'oratorio de Lyon) le récit de Lélio (c'est-à-dire le compositeur lui-même) dans une œuvre qui échappe à tout classement.

Une quasi épopée évoquant "La Damnation de Faust", qui fait la part belle au sens des dynamiques comme à celui du drame de François-Xavier Roth. Une perfection d'interprétation qui éclate avec "La Mort d'Ophélie" bouleversante et la "Marche funèbre pour la dernière scène d'Hamlet" (extraite de "Tristia"), à la grandeur extraordinaire, avec ses tambours hors scène et ses coups de tonnerre créés cette fois par l'orchestre.

Daniel Mesguich pour le Concert Shakespearien © DR.
Daniel Mesguich pour le Concert Shakespearien © DR.
Après l'entracte, cinq extraits de "Roméo et Juliette", la troisième symphonie de Berlioz composée en sept mois en 1839, ne sont pas moins impressionnants. Berlioz la trouve "grandiose, passionnée, pleine de fantaisie aussi". On ne saurait le contredire. Dans ce mi-opéra, mi-cantate pour orchestre et chœurs, le compositeur révèle un génie mélodique rare, un lyrisme parfois délicat et offre de superbes pages lumineuses ou orageuses que la direction de François-Xavier Roth révèle avec un art parfait de miniaturiste comme de fresquiste.

L'ouverture de "Béatrice et Bénédict" (d'après "Beaucoup de bruit pour rien") composée en 1862 déploie sa riche texture orchestrale en finale d'un superbe concert transcendé par l'art d'un Chef emmenant au sommet son orchestre (qui sonne homogène), et la voix toujours fascinante du récitant Daniel Mesguich lisant des extraits des "Mémoires" comme des drames à la source de l'inspiration berliozienne.

Les jeunes étudiants du JOEHB, à l'école endurante du service berliozien, se seront faits les dignes serveurs du culte qu'on doit au compositeur romantique (qui mérite tant qu'on gravisse la colline sacrée de La Côte-Saint-André). Cette académie, entièrement dévouée à la cause grâce aux trésors de la transmission, est décidément une bien belle idée.

Festival Berlioz
Du 18 août au 3 septembre 2017.
Programme complet et réservations :
AIDA, 38, place de la Halle, La Côte-Saint-André (38).
Tel : 04 74 20 20 79.
>> festivalberlioz.com

Exposition "Berlioz à Londres" du 10 juin au 30 septembre 2017.
Musée Berlioz.
69, rue de la République, La Côte-Saint-André (38).
Entrée gratuite.
>> musee-hector-berlioz.fr

Christine Ducq
Jeudi 31 Août 2017

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique





Publicité



À découvrir

Si Louise Michel m'était contée… Cabaret peu orthodoxe sur l'art de la rébellion !

"Cabaret Louise", Théâtre Le Funambule Montmartre, Paris

Reprise Grandes ignorées de nos scolarités boutonneuses, la Commune et sa compagne Louise Michel sont tirées du passé et ici convoquées à une célébration festive et effrontée, bâtie sur un cinquantenaire soixante-huitard bienfaisant, où se réunissent de manière intempestive, ou pas, Rimbaud, Hugo, Léo et Théophile Ferré, Louise Attaque, Johnny Hallyday, Jules Ferry et Adolphe Thiers, etc., prenant vie grâce aux joyeux jeux virtuoses de Charlotte Zotto et Régis Vlachos.

Si Louise Michel m'était contée… Cabaret peu orthodoxe sur l'art de la rébellion !
En une forme de cabaret drolatique, foutraque, jouissif et impertinent, est rendu hommage à la révolte, à l'espérance d'une toujours future révolution, au souvenir de celles qui ont eu lieu - sans malheureusement toujours beaucoup d'efficience -, à celles et ceux - communards ou soixante-huitards - qui les imaginèrent sur le terreau de folles utopies. Régis Vlachos nous offre à nouveau un insolent et hilarant éloge d'une nouvelle rébellion à inventer, nous incitant, dans le respect de nos libertés individuelles, à nous indigner encore et toujours.

Cet hommage audacieux et - forcément - libertaire est associé subtilement, dans un intelligent second plan et en un judicieux contrepoint, à nos désespérantes actualités. Et, tour de force réussi, est généré, en complément inattendu et croustillant, une approche de mise en abyme conjugale du couple tentant de représenter le spectacle tout en l'interrompant de tempétueuses disputes, de tentatives de réconciliation… ou de négociation de définitive séparation... Instillant ainsi dans tous les tiroirs narratifs, une revendication féminine et féministe émanant historiquement de Louise Michel et, dans une contemporanéité militante, celle de la femme d'aujourd'hui que sont les comédiennes Charlotte Zotto et Johanna Garnier.

Gil Chauveau
22/01/2019
Spectacle à la Une

"Cassandra", cruauté et infinie tendresse pour conter le métier de comédienne

La chronique d'Isa-belle L

"Cassandra", C majuscule s'il vous plaît. Pas uniquement parce que c'est un prénom qui, aussi, introduit une phrase ou parce que c'est le titre du spectacle, mais parce que Cassandra, qu'elle soit moderne ici, mythique là-bas, mérite en capitale (C) cette jolie troisième lettre de l'alphabet à chaque recoin de mon papier. La lettre "C" comme Cassandra et comme le nom de famille de l'auteur. Rodolphe Corrion.

Deux C valent pour un troisième : Coïncidence. L'auteur, masculin, très habile répondant au nom de "Corrion" a écrit pour une comédienne à multiples facettes ce seul(e) en scène. Nous voilà à 3 C et trois bonnes raisons d'aller découvrir et applaudir ce spectacle mené de main de maîtresse par la comédienne Dorothée Girot. Jolie blonde explosive, sincère et talentueuse.

Inspiré du mythe de Cassandre, Rodolphe Corrion nous propose aujourd'hui, dans son texte à l'humour finement brodé, un personnage - Théodora -, comédienne enchaînant les castings avec peine, se retrouvant d'ailleurs en intro de spectacle, face à une conseillère Pôle Emploi. Excellent moment et monologue réjouissant. Théodora sent que quelque chose va se produire dans la vie de cette conseillère, quelque chose de… bah ! Oui. Il va se passer quelque chose… elle l'avait sentie, on ne l'a pas écoutée puis… la conseillère, elle ne l'a plus jamais revue.

Isabelle Lauriou
27/03/2019
Sortie à la Une

À écouter : Anémone mange ses frites, mais ce qu’elle "préfère le plus au monde, c’est rien foutre"

Difficile d’interviewer Anémone. Elle sortait de son spectacle "Grossesses nerveuses" qu’elle joue en ce moment au Théâtre Daunou (voir article) et nous l’avons rejoint à la brasserie du coin. Elle y mangeait ses frites et manifestement l’interview ne l’intéressait pas. Malgré les efforts de l’interviewer (moi !) dont les gouttes de sueur perlaient sur le visage en décomposition au fur et à mesure de l’entretien, Anémone nous a répondu de façon claire, nette et expéditive.


À écouter : Anémone mange ses frites, mais ce qu’elle
Au passage, voici la définition de "contre-emploi" au théâtre ou au cinéma : assumer des rôles différents de celui joué habituellement et non par rapport à ce qu’on est dans la "vraie" vie. Ce qu’on a, entre autres, essayé (je dis bien "essayer" !) de demander à Anémone était de savoir pour quelle raison elle ne s'est pas plus mise en danger pour jouer autre chose que le personnage qu'elle a toute sa vie incarnée, c’est-à-dire celui d'une bourgeoise ou une vieille fille un peu coincée. Un "contre-emploi" véritable qu’elle a tenu (et justement pour lequel elle a été récompensée par le César de la meilleure actrice) est celui du Grand chemin.

Possible que l'on s'y soit très mal pris. Peut-être aurait-il fallu parler d'autres choses que de "spectacle" ?

Cet entretien reste tout de même un moment (court mais...) mémorable. À écouter absolument !

Musique : Pierre-Yves Plat

À lire >> Une Anémone en fleur au Théâtre Daunou

À venir : Interview exclusive de Pierre Santini suite à son annonce de départ du Théâtre Mouffetard.
interview_d_anemone.mp3 Interview d'Anémone.mp3  (3.33 Mo)


Sheila Louinet
23/05/2011